Orban ou la lutte européenne pour l’État de droit

Victor Orban est chassé du pouvoir par les urnes ! Après un règne illibéral de quinze ans, il semble que le peuple hongrois se soit lassé de tant de corruption, de limitation des libertés publiques et de fureur et donne même à l’opposition la majorité des deux tiers.

Il est difficile, vivant dans une démocratie globalement fonctionnelle en France, de comprendre à quel point la liberté avait régressé en Hongrie. Dès 2010, après avoir promis pendant la campagne qu’il ne modifierait pas la constitution, Victor Orban l’a verrouillée en modifiant les règles électorales et en instituant une majorité des deux-tiers pour revenir à un fonctionnement normal. Les partis d’opposition sont officiellement considérés comme criminels. La liberté de la presse a été réduite au point qu’il n’existe plus guère de médias indépendants en Hongrie, le parti d’Orban contrôlant directement 80 % des médias ; la période du Covid a durci ce contrôle sous prétexte de lutte contre les fausses nouvelles. L’indépendance de la justice a été attaquée, celles des institutions indépendantes comme la Banque centrale éradiquées, les universités repassées sous contrôle.

Economiquement, le régime prétend avoir sauvé la Hongrie des méfaits du libéralisme imposé par Bruxelles. En réalité, ses performances sont strictement comparables à tous ses voisins. La corruption est par contre phénoménale. Dans sa première mandature en 1998, Orban avait mis fin aux appels d’offres ouverts pour réaliser la privatisation du secteur public en privé, de la main à la main, au profit de proches. Revenu au pouvoir en 2010, il a orienté les fonds européens vers des travaux accordés à des entreprises proches, ainsi que les fonds agricoles de la PAC, à travers là encore une privatisation amicale des terres. Orban à titre personnel n’est pas riche, mais son père, son gendre, ses amis d’enfance sont richissimes. A quelques pas de sa maisonnette à Felcsut, son père possède ainsi un château avec plusieurs piscines, une palmeraie et une ménagerie.

Sur le plan des libertés publiques, rappelons simplement l’interdiction récente de la Gay pride, les lois baillons à l’université et l’interdiction de financement étranger des associations (y compris par l’Europe). La désignation de l’ennemi intérieur comme extérieur est devenu un mode de gouvernement, l’Europe étant accusée de vouloir détruire la Hongrie à la demande du juif Soros ou de vouloir envoyer les enfants hongrois mourir en Ukraine à la demande de Zelensky. Les relations de vassalité avec Poutine, auquel le ministre hongrois des affaires étrangères transmettait en direct les échanges diplomatiques et militaires européens, ou avec Trump qui promettait le jour de l’élection d’aide la Hongrie si Orban était réélu, étaient en revanche bienvenues.

D’abord sidérée, l’Europe a peu à peu construit ses armes de défense. L’article 7 suspendant le droit de vote n’a jamais pu être adopté, mais le droit européen a permis de bloquer des sommes énormes en cas de défaillance de l’État de droit. Le recours individuel à la CEDH et la CJUE protège les citoyens. Nous nous sommes dotés d’un parquet européen anti-corruption (la Hongrie a tenté de s’y opposer) et nous sommes en train de décider de normes anticorruption communes dans une directive en cours d’adoption.

Mais ceci ne suffit pas. Le combat est permanent. Le peuple Italien vient dans un référendum de dire non à Meloni sur la suppression de l’indépendance des juges. En Pologne, la guérilla entre un président illibéral toujours en place et le gouvernement élu conduit à se poser la question des « plans B » pour rétablir l’Etat de droit. En France nous venons de découvrir que la police utilise quotidiennement dans la plus parfaite illégalité des solutions de reconnaissance faciale. Nous appelons à constituer un bouclier européen des libertés.

Ce bouclier pourrait incorporer un contrôle des normes et pratiques policières, des sanctions sur la reconnaissance des décisions de justice en cas de remise en cause de l’indépendance des juges, la création de maisons européennes des libertés dans toutes les grandes villes d’Europe, un fonds de financement européen des associations civiques, un fonds européen de soutien à la pluralité des presses d’opinion, une conditionnalité d’indépendance universitaire des fonds européen de recherche. Il pourrait incorporer bien d’autres choses que nous appelons à imaginer. Mais de plus en plus, nous allons avoir besoin d’être les gardiens des libertés de nos voisins, et malheureusement réciproquement.

Arthur Colin
Arthur Colin
Président de Sauvons l'Europe

Soutenez notre action !

Sauvons l'Europe doit son indépendance éditoriale à un site Internet sans publicité et grâce à l’implication de ses rédacteurs bénévoles. Cette liberté a un coût, notamment pour les frais de gestion du site. En parallèle d’une adhésion à notre association, il est possible d’effectuer un don. Chaque euro compte pour défendre une vision europrogressiste !

Articles du même auteur

3 Commentaires

  1. Merci Arthur pour cette bonne analyse de la situation. Défaire l’état de droit est à l’évidence plus facile que son entretien. Bon courage aux nouveaux élus hongrois, qui devront faire preuve de ténacité et de pédagogie !

  2. Enfin ! Le premier Etat illibéral européen est tombé, tout du moins son fondateur le temps nous dira si Magyar se transforme les années passant en un nouvel Orban (il est issu du Fidesz après tout).
    L’usure de la Hongrie (économique, sociétale, politique, diplomatique, etc) a fini par faire pencher la balance pour sortir notre Victor européen préféré.
    L’auteur résume très bien la situation hongroise, que ce soit les méfaits du clan Orban ou les dégâts qu’ils ont infligé au pays, même si il est plus que probable que nous découvrions de nouvelles horreurs maintenant que « le taulier ne tient plus le registre » (comme disait une amie).

    Cependant je me permet d’emettre une critique sur la dernière partie de ce petit billet. La constitution du « bouclier européen » semble difficilement possible dans l’état actuel de l’Union, il faudrait une unanimité du Conseil pour que l’UE puisse disposer de pouvoirs judiciaires suffisants pour punir les Etats criminels.
    Or qui accepterait ?
    Meloni ? Sa douche froide référendaire ne lui a pas remis les idées en place désolé (fasciste elle est et elle le restera), déjà qu’elle ne peut maitriser ses juges alors devoir en créer des encore plus puissants non merci. De nombreux aspects de sa politique intérieure pourraient vite devenir risqué si l’UE y jetait un coup d’oeil (notamment sur l’avortement).
    Macron ? Pas mieux, donner à l’UE le pouvoir de juger la France c’est donner à Bruxelles les dossiers sur les violences policières (Sainte Soline, Mahel, Gilets Jaunes, etc etc), les dossiers de corruption (affaire Benalla, affaire Kohler, ND de Betharram, etc), et d’autres épineux dossiers quasi-illibéraux (politique coloniale pour l’Outre-Mer, indices de racisme institutionnel, loi liberticides, liberté de la presse affaiblie voire bafouée par moments etc etc). Pas très sérieux.
    Merz (vous remarquerez que les 3 commencent par M, coïncidence ?!? oui) ? Pas possible non plus que ce soit sa politique migratoire, son contrôle abusif des frontières, ou la nouvelle méthode de la police allemande (inspirée des modèles FR et US) consistant à frapper puis arrêter puis poser les questions ; tout ça n’est ni très européen ni très défendable devant une autorité judiciaire supra-nationale.
    Je ne vais pas faire le listing complet des membres du Conseil mais pour la faire courte, TLDR comme on dit : Aucune chance que ça passe, l’Europe plus forte que ses membres n’est pas encore envisageable (peut être faudra-t-il plus de Orban pour pousser nos dirigeants à comprendre que c’est pour notre bien commun…)

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

A lire également