La défaite sans appel de Viktor Orbán, dont le parti n’obtient que 57 sièges contre 136 pour son principal opposant, constitue l’événement politique le plus important de l’année au sein de l’Union européenne. Depuis 16 ans, le Premier ministre sortant jouait le rôle du cheval de Troie des forces obscures de l’autoritarisme, détricotant dans son pays toutes les valeurs sur lesquelles s’était bâtie l’UE. Il se vantait lui-même de représenter un nouveau modèle, celui de l’illibéralisme, inspirant d’ailleurs toute l’extrême droite continentale qui, de Marine Le Pen à Geert Wilders en passant par Giorgia Meloni et Santiago Abascal, lui dressait des louanges.
La corruption de masse a eu raison d’Orbán
Son influence s’étendait jusqu’à la Maison Blanche, à tel point que le Vice Président JD Vance était venu le soutenir et que le Président Trump avait promis une aide financière à la Hongrie en cas de réélection de Viktor Orbán. Le système Orbán, c’était le contrôle de 80% des médias du pays, la subordination du judiciaire au politique, le détournement des fonds européens, l’alliance idéologique avec Poutine contre nos intérêts vitaux, la soumission à Pékin dans les secteurs économiques stratégiques, la quasi criminalisation des oppositions et de tout ce qui était vaguement de gauche ainsi qu’une corruption massive et omniprésente.
C’est d’ailleurs cette dernière qui allait finalement lui être fatale puisque la lutte contre la corruption aura été l’élément déclencheur du départ de l’un de ses anciens lieutenant, Peter Magyar, claquant la porte du Fidesz pour former son propre parti, Tisza. Même si c’est un peu triste de devoir l’écrire de cette manière, Magyar aura bénéficié du fait de ne pas être de gauche, la mainmise ultraconservatrice sur les médias étant telle que seule une personne issue initialement du sérail et dont l’identité conservatrice pouvait ainsi difficilement être remise en cause, avait une chance réelle d’en finir avec Orban. Les électeurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés puisque Tisza aura surperformé dans les grandes villes, chez les jeunes et les diplômés, démontrant ainsi un vote utile de la part de la gauche.
De fait, le système électoral prévu pour favoriser Orbán se sera retourné contre lui, permettant à Magyar d’obtenir une super majorité des deux tiers. Il en aura bien besoin pour détricoter à son tour certaines lois scélérates que le candidat déchu avait verrouillées avec cette même majorité renforcée : en finir électoralement avec Orbán aura pris quelques semaines mais il faudra plusieurs années pour abattre son système.
Le « vote utile » amène à la disparition totale de la gauche parlementaire
Ces élections auront également eu une conséquence inédite sur la vie politique hongroise : pour la première fois depuis la chute de la République populaire de Hongrie et l’avènement de la démocratie en 1989, aucun des 199 sièges de l’Assemblée nationale ne sera occupé par un député de gauche. Avec seulement 1,1% des suffrages exprimés, la Coalition démocratique (DK), seule formation politique progressiste de la législature sortante à concourir au scrutin, perd ses seize sièges et se trouve rejetée hors du Parlement. Une première dans son Histoire.
Cette faiblesse sans précédent de la gauche hongroise s’explique, ainsi qu’évoqué précédemment, par le vote utile ayant eu cours en faveur de Magyar, et s’illustre très bien dans le détail des résultats du scrutin. Ainsi, à Budapest, où le potentiel de voix de gauche était le plus élevé (12,3 % des suffrages exprimés pour l’alliance menée par la DK lors des élections européennes de 2024), l’augmentation du score du Tisza en points de pourcentage des bulletins valides (+93 %) est significativement plus élevée que la moyenne nationale (+77 %). Même chose dans le comitat de Baranya (+ 99%), qui avait également légèrement « survoté » à gauche en 2024. Dans les deux cas, la DK, marginalisée, ne franchit plus la barre des 2 %.
Point intéressant à prendre en compte : alors que les élections législatives ont été le théâtre d’une mobilisation inédite – la plus élevée depuis l’instauration de la démocratie – et que le résultat s’est fortement polarisé autour du duel entre Tisza et Fidesz (plus de 90% des voix à eux deux), le mouvement Notre Patrie, petit parti existant à la droite d’Orbán et qui avait rassemblé 6 % des suffrages en 2022, est parvenu à maintenir son score, signe de l’existence à droite d’un pôle de radicalité dépassant les frontières du Fidesz, malgré la crainte, pour ce camp, d’une victoire des europhiles qui aurait pu conduire à un vote utile en faveur du parti du Premier ministre sortant. La recomposition politique de l’extrême droite hongroise pourrait donc devoir se jouer avec le concours de cette formation, le MHM, qui, si elle parvient à profiter de la faiblesse d’Orban et du fait d’être la seule formation hors du duel Tisza/Fidesz à avoir désormais une existence parlementaire, pourrait disposer d’un potentiel de croissance certain ces prochaines années.
Restaurer l’Etat de droit : un renouveau pour la Hongrie et l’UE
Il ne faut pas se faire trop d’illusions quant à la politique que mènera Peter Magyar sur un certain nombre de sujets: il demeure un homme profondément de droite sur des questions telles que l’immigration ou encore les thématiques sociétales. Mais le premier objectif était d’en finir avec un système de plus en plus oppressif : le nouveau gouvernement restaurera l’Etat de droit, rétablira l’indépendance du pouvoir judiciaire et aura des relations plus apaisées avec l’Union européenne.
Même s’il n’est pas à proprement parler pro-Ukraine, Peter Magyar est profondément anti-Poutine et les manœuvres russes pour essayer d’influencer le résultat de l’élection ne seront sans doute pas oubliées. A l’extérieur, il montre que le triomphe de l’extrême droite n’est pas une fatalité : c’est une leçon qui vaudra pour toute l’Europe. Enfin, il semble que tout ce qui est soutenu par l’administration Trump se prend une volée de bois vert depuis quelque temps : il est donc à souhaiter la venue de JD Vance à un meeting du RN en 2027 !



La corruption citée par l’UE comprend aussi (et surtout) les mesures protectionnistes et/ou souverainistes des Gouvernements Orban. On verra au final si la »corruption locale » n’était pas, au final, préférable pour les hongrois (au sens large) aux mesures néolibérales/ corruption légale internationale, à venir…
Bonjour,
Avant d’annoncer un retour à la démocratie et à la lutte contre la corruption, il serait prudent d’attendre les premières mesures de ce premier ministre qui est resté 14 ans au Fidez et a donc bénéficié du système. Si la 5ème colonne russe sera moins présente au sein même de l’UE rien ne prouve que l’état de droit sera rétabli en Hongrie. Les expériences dans ce domaine sont légion avec des hommes providentiels qui une fois au pouvoir oublient leurs engagements. En outre, je suis surpris de voir un Orban abandonné si facilement le pouvoir, d’autant plus que s’il y a des enquêtes judiciaires et donc des poursuites il risque la prison. Enfin la Hongrie va venir renforcer le PPE et l’extrême droitisation en cours au sein de l’UE. Les thèses d’extrême droite ont donc de beaux jours devant elles. D’autant que la gauche est devenue dans bien des domaines un simple gestionnaire d’un système économique à bout de souffle qui désespère les plus engagés et conduit la majorité à rejoindre les rangs des fascistes.
« Tisza aura surperformé dans les grandes villes, chez les jeunes et les diplômés, démontrant ainsi un vote utile de la part de la gauche » je ne comprend pas ce raisonnement, on peut très voter contre orban et panacher aux législatives, à moins que la seule manière d’atteindre les + des 2/3 des voix ne soit possible qu’en votant pour une seul parti. Espérons qu’il y ai une certaine diversité de pensée parmi les députés élu du Tizsa!
Euh comment ça ?
Je crains de ne pas comprendre le raisonnement…
Pour voter contre Orban il faut impérativement passer par des législatives (la Hongrie est une république parlementaire pas présidentielle). Donc bien que ce soit toxique pour la démocratie, oui la seule manière de déloger Orban (et défaire toutes ses réformes illibérales) était d’obtenir les 2/3 de l’Assemblée et de préférence avec un seul parti (multiplication des partis = dispersion des voix = plus de chance qu’Orban ne perde pas l’élection).
Ca reste un véritable problème car la démocratie hongroise pourrait très bien se retrouver verrouiller dans les années futures dans un bipartisme délétère (entre la Droite conservatrice et l’Extrême Droite) où seule la peur d’un retour du clan Orban permettra au pouvoir de se maintenir (le fameux duel RN-Macronie qui a tant abîmé notre République) même quand ce dernier n’est plus attractif pour le peuple.
La disparition de la gauche hongroise pourrait aussi permettre un éloignement progressif (mais quasi-certain) de toute ambition fédérale pour l’UE. Magyar a beau être moins extrêmiste que Orban, il reste un conservateur attaché à la souveraineté de sa nation et au maintien d’une Europe des Nations (règle de l’unanimité, veto, Etats-Membres plus puissants que le Parlement/Commission, politique extérieure indépendante de l’UE, justice supranationale affaiblie, etc etc).
Après ne boudons pas notre plaisir, certes le paysage parlementaire hongrois est catastrophique mais il l’est moins que si Orban avait gagné, c’est dire à quel point il avait abîme le concept même de démocratie. Si Magyar tient ses engagements (médias et justice indépendantes, fin de la propagande d’Etat, fin des discriminations anti-LGBT+, fin des attaques contre l’Etat de droit), il n’est pas impossible que la gauche reprenne des couleurs que ce soit en tant que partis politiques, associations, syndicats ou autre corps intermédiaire.
Gardons espoir et observons comment évolue la situation.
Bonsoir Stanislas,
Pour répondre à votre question, il y a plusieurs points à prendre en considération.
Sur les 199 sièges, 106 étaient distribués par le biais du scrutin uninominal à un tour donc faisant payer au prix fort toute division éventuelle du vote d’opposition. De surcroît, en dessinant les circonscriptions, la commission électorale acquise à Orban avait pratiqué un gerrymandering intensif si bien que les analystes estimaient qu’il fallait un minimum de quatre points d’avance à Tisza dans le vote populaire pour espérer enlever une majorité de circos. Dans ces conditions, on le voit bien, il était plus que nécessaire de ne pas se disperser.
La gauche aurait sans doute pu remporter quelques sièges sur le vote de liste qui concernait les 93 sièges restant. Mais là encore, ce n’était pas aussi simple. D’abord parce que certains partis de gauche avaient de toute façon fait le choix du retrait pour ne pas gêner dans le premier vote, celui des circonscriptions (pour les raisons explicitées plus haut). Ensuite parce que ceux qui avaient décidé de se présenter etaient donnés en dessous du seuil des 5% avec le risque pour l’électeur de gâcher son vote. Enfin parce que, comme vous l’avez dit, atteindre la majorité des 2/3 était important afin de pouvoir déverrouiller certains dispositifs.