Législatives à Chypre : maintien de la domination DISY-AKEL sur fond de recul des formations intermédiaires

C’était le 8 décembre 1985. Ce jour-là, le Parti démocrate (centre, DIKO), principale force centriste de l’île de Chypre et éternel troisième des législatives (huit fois sur neuf, entre 1981 et 2021) parvenait à bousculer le bipartisme insulaire en devançant de peu le Parti progressiste des travailleurs (gauche radicale, AKEL). Quatre décennies plus tard, le choc est tout autre puisque le DIKO quitte à nouveau sa troisième place, mais chute du podium pour la première fois. Avec 10% des suffrages, il obtient le pire résultat de son histoire pour des élections législatives.

Pire encore est le sort des socialistes. Le Mouvement pour la démocratie sociale (EDEK), qui avait déjà perdu en 2021 sa quatrième place historique, est pour la première fois exclu du Parlement chypriote. Avec 3,3% des suffrages exprimés, il échoue de peu à se maintenir au-dessus du seul nécessaire à l’obtention de sièges (3,6%).

Certes, en apparence, le paysage politique chypriote est stable. Le Rassemblement démocrate (droite, DISY) et l’AKEL continuent à se disputer la première place, avec respectivement 27,2 et 23,9% des suffrages exprimés, et rassemblement toujours à eux seuls plus d’une voix sur deux, tout en conservant leurs sièges (17 pour le DISY, 15 pour l’AKEL). Mais derrière, les équilibres sont bouleversés parmi les formations que l’on pourrait qualifier d’intermédiaires, ces partis mineurs ne pouvant prétendre aux premières places mais demeurant décisives pour la formation et la stabilité des gouvernements.

Le Front populaire national (extrême droite, ELAM), en obtenant 10,9% des voix, double sa représentation parlementaire (8 sièges), et dépasse le DIKO en voix tout en l’égalant en sièges. Derrière, deux petites et nouvelles formations parviennent à obtenir des sièges : les libéraux de l’ALMA (5,8%, 4 élus) et les partisans de la démocratie directe (ADK), poussés par le vidéaste Fidias Panayitou, surprise des dernières élections européennes (5,4%, 4 élus). A l’image de l’EDEK, les libéraux du Front démocratique (3,1%) et les écologistes (2%) sont exclus du Parlement, tandis que les chasseurs (3,2%) et le mouvement Volt (3,1%) échouent de peu à y entrer.

Des bouleversements significatifs mais moindres que les sondages le prédisaient

Si le sommet du paysage politique chypriote reste stable, avec la domination continue du DISY et de l’AKEL, ses membres inférieurs sont, eux, sérieusement chamboulés. Pourtant, il convient de noter que ces évolutions plus que significatives des rapports de force au sein des petites formations sont moindres qu’attendues.

En effet, les commentateurs électoraux n’ont pas manqué de souligner la percée – réelle – de l’extrême droite. Cependant et sans minorer le phénomène, il est nécessaire de noter que celle-ci, et contrairement à ce qui était annoncé par les intentions de vote, ne progresse pas depuis sa percée des élections européennes de 2024, qui avait vu l’ELAM, avec 11,2% des suffrages exprimés, ravir l’un des six sièges chypriotes à Bruxelles. Crédité de 13 à 15% d’intentions de vote sur le dernier mois de campagne, le parti contre-performe même.

Les formations traditionnelles, elles, résistent toutes mieux qu’attendu, à l’exception de l’EDEK. Le DIKO, donné sous les 10% en mai, parvient à franchir cette barre, tandis que le DISY (21-25%) et l’AKEL (19-23%) réalisent tous un meilleur résultat qu’attendu, en légère baisse (-0,6) pour le DISY par-rapport à 2021, mais en hausse (+1,5) pour l’AKEL. A l’inverse, l’ALMA, testé à un niveau similaire au DIKO, obtient un résultat plus faible qu’attendu, de même que l’ADK, donné au-dessus des 7%.

Des mouvements électoraux, à gauche comme à droite

Concernant l’analyse, on note d’abord un transfert de voix important entre les deux principales formations politiques de gauche, l’EDEK et l’AKEL, l’effondrement du premier ayant bénéficié au second. En effet, on note un progrès majoré de l’AKEL dans les territoires où l’EDEK était historiquement fort, et où il s’effondre de façon plus lourde encore. Ainsi, dans les circonscriptions de Larnaka et de Paphos, où l’EDEK obtenait ses meilleurs scores en 2021, les socialistes s’effondrent (-7 points), tandis que l’AKEL (+3 sur Larnaka et +5 sur Paphos) progresse plus vite qu’ailleurs, avec un relatif gradient en fonction de la puissance initiale de l’EDEK.

A droite, la poussée de l’ELAM se fait par le biais de la récupération d’une partie des voix du DISY, deux des trois circonscriptions où le parti progresse le plus étant également celle où les conservateurs connaissent leur recul le plus marqué. On note également des résultats un peu meilleurs dans certains territoires les plus proches de la frontière avec la zone turque, se faisant également l’expression politique d’une certaine tension géopolitique, plus présente dans ces régions qu’ailleurs sur le territoire. Le DISY, lui, profite du recul inégal du DIKO pour progresser et/ou limiter son recul dans certaines circonscriptions.

De son côté, l’ALMA réussit à capter une partie de l’électorat le plus urbain du DIKO, le concurrençant sérieusement dans la région-capitale de Nicosie (7,8% contre 7,9%, et un recul de plus de trois points du DIKO sur cinq ans, contre moins d’un et demi au niveau national). Signe, cependant, d’un vrai potentiel du centrisme conservateur à Chypre, le DIKO parvient à progresser dans des régions où l’ALMA est moins bien implanté (Larnaca, Famagouste), signe de l’existence d’un espace politique à cet endroit qui, dans le cas où l’ALMA ne réussirait pas à s’implanter durablement, pourrait donner un second souffle au DIKO. Enfin et bien qu’il parvienne à entrer au Parlement, le parti ADK ne parvient pas à réaliser la performance de Fidias Panayitou lors des élections européennes de 2024, durant lesquelles ses 19,4% avaient constitué un véritable tremblement de terre, ses appels au dégagisme ne semblant avoir trouvé qu’un écho modéré dans la population chypriote.

A deux ans de l’élection présidentielle, ce scrutin marque un net désaveu pour le président Níkos Christodoulídis, élu en 2023 face aux candidats soutenus par les deux principaux partis grâce à une coalition de petite formations (dont les forces parlementaires DIKO, EDEK et Front démocratique – DIPA), qui ont toutes subi un sérieux revers lors de ces élections. Avec la percée de l’ELAM et le maintien à des niveaux plus importants qu’attendus du DISY et de l’AKEL, le jeu reste très ouvert pour 2028.

Raphaël Charlet
Raphaël Charlet
Etudiant en science politique à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il suit les dynamiques électorales et les évolutions démocratiques en Europe.

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