La « novlangue » d’Orwell commence à s’immiscer dans les politiques de l’UE

Après l’adoption par le Parlement européen de réglementations sur les rapatriements et les nouveaux OGM, la question se pose.

L’Union européenne commence à présenter une ressemblance inquiétante avec l’Océania du célèbre ouvrage 1984 de George Orwell — du moins sur un point : la « novlangue ».

Dans le roman dystopique d’Orwell, la « novlangue » impliquait une manipulation du langage courant par la suppression ou la redéfinition de mots susceptibles de favoriser une pensée critique indépendante au sein de la population à l’égard du régime dictatorial d’Océania. Dans l’univers de 1984, le simple fait d’envisager la rébellion constituait « un crime par la pensée ».

Comme l’expliquait Orwell lui-même, le mot libre (free en anglais) par exemple, ne pouvait plus être employé dans son sens originel — désignant l’autonomie intellectuelle, la liberté de jugement, l’absence de censure ou la liberté politique (autant de concepts ayant cessé d’exister) — mais se voyait cantonné à des expressions telles que « ce chien est exempt de poux » ou « ce champ est exempt de mauvaises herbes ». Parallèlement, le slogan officiel du parti unique au pouvoir en Océania proclamait : « La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ».

Heureusement, l’Europe d’aujourd’hui est bien loin d’une telle situation. Pourtant, certains signes sont alarmants. Le 17 juin 2026, le Parlement européen a adopté à une large majorité deux textes législatifs qu’Orwell aurait probablement cités comme de nouveaux exemples de « novlangue » : le « règlement sur les retours » et le règlement relatif aux « nouvelles techniques génomiques » (NTG). Ces deux textes reposent sur un glissement implicite du sens des mots-clés décrivant leur objet : dans le premier cas, le mot « retours » ; dans le second, la définition même des Organismes génétiquement modifiés (OGM).

Pacte sur la migration et l’asile de l’UE : au Parlement européen, Charlie Weimers assume ouvertement « l’ère des déportations »

Le règlement sur les retours — adopté à une large majorité allant du PPE à l’extrême droite, incluant une trentaine de voix du groupe libéral Renew — ne se limite pas au renvoi des migrants en situation irrégulière dont la demande d’asile a été rejetée et qui ont fait l’objet d’une mesure d’éloignement des pays de l’UE. Après tout, ces migrants ne seront effectivement renvoyés – ce qui correspond au sens littéral du terme « retour » – de force ou volontairement, vers leur pays d’origine dans certains cas précis. Ce qui frappe, c’est qu’au lieu d’utiliser le terme « expulsion » (ou « reconduite à la frontière »), plus approprié et plus précis, le règlement conserve le mot figurant dans ses premières versions — « retours » — datant d’une époque antérieure à la modification de la définition de « pays tiers sûr ». A savoir, un État respectant les droits fondamentaux et le droit international.

En réalité, ce nouveau règlement permet aux États membres de l’UE de procéder à une opération auparavant impossible : « l’expulsion » (définie dans le dictionnaire comme un transfert contre le gré de l’intéressé) de migrants visés par une mesure d’éloignement vers des pays tiers « sûrs ». Non seulement vers des pays avec lesquels ils entretiennent un lien quelconque, mais vers pratiquement n’importe quelle destination dans le monde.

Certes, le terme « déportation » évoque de sombres précédents dans l’histoire européenne — avant tout le « mal absolu » du nazisme et ses camps d’extermination. Toutefois, pour qu’une mesure puisse être qualifiée de déportation, il n’est pas nécessaire qu’elle aboutisse à l’internement des personnes concernées dans d’horribles camps de concentration ou des goulags, ni même dans des centres de rétention fermés respectant par ailleurs les droits fondamentaux (à l’exception de la liberté de circulation). Ainsi, l’octroi de l’asile à des opposants politiques à un régime autoritaire peut également passer par une « déportation » vers un pays tiers. La définition initiale figurant dans le projet de règlement sur les retours — qui englobait auparavant uniquement le pays d’origine de l’immigrant (impliquant un rapatriement effectif), un pays de résidence antérieure, un pays de transit emprunté pour se rendre en Europe ou un pays où le migrant disposait d’un « droit d’entrée et de séjour » — a été élargie pour inclure des critères d’admissibilité bien plus généraux. En substance, un migrant expulsé d’un État membre de l’UE pourrait être transféré vers un pays tiers ne relevant pas de ces catégories, simplement s’il existe « un accord ou un arrangement » avec ce pays garantissant l’acceptation du migrant.

Ce changement a été introduit en février dernier — là encore, grâce à une majorité allant du centre droit à l’extrême droite — par le biais d’amendements au Pacte sur la migration et l’asile de l’UE, entré en vigueur le 12 juin. Pourtant, les commissaires européens, les gouvernements de l’UE et les députés européens de la droite modérée (voire de la droite libérale) se gardent bien d’employer le mot « déportation », faisant preuve d’une hypocrisie politique considérable. Toutefois, lors du débat sur le règlement en séance plénière du Parlement européen à Strasbourg, le 16 juin, plusieurs députés de droite n’ont pas mâché leurs mots. Ils ont affirmé que « l’ère des déportations » était enfin ouverte, à l’instar du Suédois Charlie Weimers du groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), auquel appartiennent Giorgia Meloni et le parti Fratelli d’Italia (FdI).

OGM : une déréglementation européenne qui n’a rien à envier à « la novlangue » d’Orwell

Concernant les nouvelles techniques génomiques (NTG), de nombreuses forces politiques, organisations agricoles et divers groupes de pression — y compris le gouvernement italien et la majorité au sein du Parlement européen — tentent d’affirmer avec une certitude absolue que ces technologies n’impliquent pas de plantes issues de la mutagenèse en laboratoire, ou, en d’autres termes, d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Cela s’explique principalement par la volonté de « déréglementer » les NTG, en les soustrayant en grande partie aux règles strictes imposées aux OGM : autorisation de l’UE, évaluation des risques, traçabilité et étiquetage obligatoire. Cette attitude tient aussi au fait que les OGM ont fait l’objet de campagnes efficaces menées par des organisations écologistes ; ces groupes ont si bien influencé l’opinion des consommateurs que les grandes enseignes de distribution n’osent même pas envisager de vendre des aliments génétiquement modifiés (ce qui impliquerait un étiquetage obligatoire en tant que tels).

Les partisans de cette déréglementation européenne sont tellement déterminés à éviter toute association avec le terme OGM qu’en Italie (et uniquement en Italie), ils sont allés jusqu’à rebaptiser les NTG — qui ont le défaut de contenir le mot « génétique » », jugé à proscrire absolument — en les désignant sous le nom de TEA, ou « techniques d’évolution assistée » (Tecniche di Evoluzione Assistita). C’est un exemple parfait de « novlangue » — un concept qu’Orwell aurait sans doute apprécié — imposée pour tenter d’orienter le discours. Une simple recherche sur Google révèle à quel point il a été affirmé que les TEA en Italie (ou les NTG dans le reste de l’Europe) ne sont « absolument pas des OGM ».

En réalité, il suffit de lire le texte du règlement européen en question pour réfuter cette déformation : l’article 3 définit la portée juridique générale d’une « plante issue de NGT » (nouvelles techniques génomiques) en précisant qu’il s’agit de « plantes génétiquement modifiées obtenues par mutagenèse ciblée ou par cisgenèse » — et qu’elles constituent donc des OGM. Toutefois, il est stipulé que la transgenèse — un type de modification de l’ADN consistant à introduire des caractères génétiques issus d’espèces autres que celle de l’organisme modifié — ne peut être utilisée.

Le recours à la génomique (capacité à « cartographier » le génome d’un organisme pour en identifier les caractères génétiques spécifiques et leurs fonctions) permet de mettre en œuvre des techniques bien plus précises que celles utilisées pour les OGM « traditionnels ». Par ailleurs, l’utilisation de caractères génétiques qui ne sont pas « étrangers » à l’espèce de l’organisme modifié représente assurément une évolution positive. Néanmoins, le risque que des modifications génétiques entraînent des « effets imprévus » subsiste, tout comme c’était le cas avec les OGM de génération précédente. Une déréglementation — impliquant l’abandon des évaluations préalables des risques ainsi que des exigences en matière de traçabilité et d’étiquetage — risquerait de rendre irréversibles de tels effets, s’ils s’avéraient préjudiciables aux plantes modifiées elles-mêmes, à l’environnement ou à la santé humaine. Cette approche contrevient au « principe de précaution » consacré par les traités de l’UE.

Comment fonctionne cette déréglementation ? Les nouvelles règles définissent et distinguent deux types de nouvelles techniques génomiques (NTG) — NTG 1 et NTG 2 — en se fondant sur un principe hautement contestable d’un point de vue scientifique : un seuil numérique. Les plantes NTG 1 — qui ne seront plus soumises à la réglementation européenne stricte sur les OGM — ne doivent pas comporter plus de vingt modifications génétiques au total par rapport au génome de la plante receveuse. Par ailleurs, tout ADN inséré ne doit pas dépasser une longueur de vingt paires de bases. Les plantes NTG 2 ne répondant pas à ces critères resteront pleinement soumises à l’ensemble de la réglementation existante sur les OGM.

Les seules exceptions à cette déréglementation sont :

  1. une clause introduite à la demande du Parlement européen, excluant automatiquement de la catégorie NTG 1 les plantes modifiées pour résister aux herbicides ou pour produire des substances insecticides (les deux caractéristiques les plus fréquentes chez les OGM actuels) ;
  2. une interdiction d’utiliser les techniques NTG 1 en agriculture biologique ;
  3. une obligation d’étiquetage pour les semences issues de la technique NTG 1 afin précisément d’offrir un choix aux agriculteurs, et notamment aux producteurs biologiques. Ce choix sera toutefois refusé aux consommateurs, au nom de la fiction sémantique et juridique selon laquelle « les NTG ne sont pas des OGM ».

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alberto Ferrarese.

 

Lorenzo Consoli
Lorenzo Consoli
Ancien président de l’Association de la presse internationale à Bruxelles, correspondant de l’agence de presse italienne ASKA News à Bruxelles.

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