Dimanche 6 septembre, l’AfD, parti d’extrême droite allemand qui caracole pour le moment en tête des sondages pour les prochaines élections fédérales, a remporté un triomphe absolu en Saxe-Anhalt, petit Land de l’Est de l’Allemagne, en rassemblant 43,8% des suffrages exprimés, et 39 députés au Parlement régional, à trois sièges de la majorité absolue. Certes, ce n’est pas la première fois que le parti vire en tête d’une élection régionale : en 2024, il était ainsi arrivé en première position dans le Land de Thuringe, mais une coalition entre les chrétiens-démocrates, les sociaux démocrates et la BSW était parvenue à lui barrer la route du pouvoir. Cette fois, le support envisageable des cinq députés issus du parti de Sarah Wagenknecht à un gouvernement d’extrême droite – la formation s’éloignant de plus en plus de la logique du « cordon sanitaire » – rend plus que probable la constitution, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, d’un gouvernement régional mené par l’extrême droite. Retour sur les principaux mouvements électoraux qui ont permis cette situation.
Une participation en hausse au bénéfice de l’AfD
78%, du jamais-vu dans l’histoire du Land. C’est un premier constat : le cru 2026 des élections régionales en Saxe-Anhalt a attiré. La campagne a été lourde, et les mobilisations, nombreuses, notamment pour alerter sur l’arrivée imminente de l’extrême droite au pouvoir. Pour autant, les abstentionnistes habituels qui se sont rendus aux urnes ont fait le choix de joindre leur voix à celles des électeurs habituels de l’AfD plutôt que de leur faire barrage (157 000 voix, soit plus du quart du total des voix d’extrême droite, provenant d’anciens abstentionnistes). Un résultat qui s’explique par plusieurs facteurs.
Pour l’extrême droite, une sociologie électorale habituelle
Plus qu’ailleurs en Europe, l’électorat du principal parti d’extrême droite allemand est plus masculin que féminin, réactivant un gender gap qui avait eu tendance à s’effacer avant son émergence. L’AfD, qui avait obtenu, au niveau national, 24% des voix masculines contre 18% des voix féminines lors des élections fédérales de 2025, réitère ce point lors de ces élections régionales : 50% des saxon-anhaltains ont voté pour l’AfD dimanche 6 septembre, contre « seulement » 39% des saxonnes-anhaltaines.
Le principal facteur de détermination du vote en faveur du parti d’extrême droite est, en réalité, socio-économique. Ainsi, 65% des électeurs jugeant leur situation économique « mauvaise » ont voté pour l’AfD lors de ce scrutin, soit le double de ceux la jugeant « bonne ». Autre indicateur de cela : le niveau de diplôme, déterminant de la capacité à obtenir une situation socio-professionnelle satisfaisante, qui augmente à mesure que le vote pour l’AfD baisse.
Une déroute des conservateurs qui profite à l’AfD
Malgré ces éléments, il convient de noter que l’AfD est arrivé en tête, certes de manière différenciée, dans toutes les catégories de population. Cela s’explique notamment par l’effondrement de la CDU au pouvoir, au profit de l’extrême droite. L’enquête post-électorale menée par Tagesschau révèle en effet que 87 000 des 168 000 suffrages perdus par les chrétiens-démocrates entre les élections de 2021 et de 2026 l’ont été au bénéfice de l’extrême droite. Cela s’illustre par un bond particulièrement élevé effectué par l’extrême droite dans les anciens bastions de la CDU, et surtout en zone rurale. Ainsi, alors que le parti gagne 23 points de pourcentage sur cinq ans sur l’ensemble du Land, il en gagne 25 sur le Landkreis de Wittenberg, qui avait offert son meilleur score aux chrétiens-démocrates en 2021, tandis que ceux-ci reculent encore plus lourdement qu’au niveau régional (-22,5 contre -19,9). La tendance se poursuit dans d’autres districts : plus la chute des chrétiens-démocrates est lourde, plus la percée de l’extrême droite est marquée, ainsi à Jerrichower (-21,7 / +23,5), mais surtout à Anhalt-Bitterfeld (-21,1 / +25,1), Harz (-20,6 / + 24) et d’autres.
Un échec global de la gauche malgré une petite dynamique des Verts
Crédité de 11 à 13% des intentions de vote, le parti de la gauche radicale Die Linke aurait dû, selon les sondages, prendre la troisième marche du podium (et la première place à gauche) à l’issue du scrutin. Il n’en a finalement rien été. Avec seulement 8,6% des suffrages exprimés, le parti réalise son pire score régional dans un Land où la gauche radicale incarnait pourtant la première force d’opposition à la droite traditionnelle avant l’émergence de l’AfD, entre 2002 et 2016. Cet élément s’explique par plusieurs facteurs, dont l’examen permet de mettre en lumière les autres dynamiques à gauche.
La première est un échec global de die Linke à s’implanter dans des territoires urbains excédent les quelques quartiers traditionnellement acquis au parti. La dynamique au sein de la jeunesse urbaine dont bénéficie, à l’instar d’autres partis de la gauche radicale européenne, die Linke, s’est heurtée à une dynamique verte que les sondages, qui donnaient le parti entre 5 et 6% d’intentions de vote (pour un résultat final à 8,9%) n’avaient pas vu venir. En ratissant large en milieu urbain, les Verts, seule force hors-AfD à connaître une dynamique sur cinq ans (+3 points entre 2021 et 2026), ont réussi à obtenir de gros scores, par exemple à Helle, où ils s’imposent en deuxième position avec 21% (contre 14% en 2021), devant la CDU (14%, -18), le SPD (13%, +4) et la gauche radicale (11%, -2) qui contre-performe. Dans des zones plus rurales, en revanche, le parti reste faible, voire marginal (4% seulement sur l’ensemble du Landkreis de Mansfeld-Südharz).
Die Linke a également souffert d’un autre phénomène : la captation d’une partie de son électorat le plus âgé par la BSW, le parti rouge aux teintes brunes de Sarah Wagenknecht. En effet, contrairement à beaucoup d’autres partis de la gauche radicale européenne, Die Linke dispose, dans l’Est de l’Allemagne, d’un réservoir de voix important chez les 60-69 ans et les plus de 70 ans, lequel est essentiellement constitué d’anciens habitants de la RDA frappés de plein fouet par le sentiment de déclassement consécutif à la réunification. Lors des élections fédérales de 2025, la perte d’une partie de cet électorat historique au profit de la BSW ne s’était pas trop faite sentir, dans la mesure où Die Linke avait, pour la première fois de son histoire, percé dans l’Ouest de l’Allemagne, ce qui avait permis sa forte progression à l’échelle nationale. Mais, ramené à l’échelle d’un Land de l’ex-RDA, la réalité rattrape le parti. Ainsi, seuls 11% des plus de 70 ans ont voté pour Die Linke lors de ce scrutin, contre 14% la fois précédente. La chute est plus lourde encore chez les 60-69 ans, où le parti divise son score par deux, passant de 13 à 7%. Le BSW est à 6%, et l’AfD, qui achève de mordre sur les anciennes terres de la gauche radicale, à 47% (+28).
De son côté, le SPD a surpris par sa relative solidité : alors que le parti amorçait à peine une remontée en fin de campagne et restait donné entre 7 et 8,5%, il est finalement arrivé à la surprise générale en tête à gauche, avec 9,3% des suffrages exprimés, un score qui, bien que modeste, constitue une meilleure performance qu’en 2021 (8,4%). Cela s’explique notamment par un léger gain chez les anciens électeurs de la CDU et du FDP (16 000 suffrages sur les 122 000 recueillis), selon Tagesschau, malgré des pertes sur l’aile gauche.
Le BSW, enfin, obtient des scores homogènes (entre 4 et 7% dans tous les Landkreis). En déroute absolue, le FDP (2,6% au niveau régional, soit le pire score de son histoire locale) ne dépasse nettement les 3% dans aucun district.
La victoire de l’AfD marque donc le triomphe d’un parti qui a su mobiliser autour de ses thèmes dans un contexte de sentiment croissant de déclassement, que les politiques nationales et régionales n’ont su endiguer. Outre une victoire majeure à retentissement européen et même mondial, c’est désormais une région entière qui est en passe de devenir le nouveau laboratoire à grande échelle de l’extrême droite allemande. Celle-ci devrait dans le même temps faire prochainement son entrée au Bundesrat, la Chambre haute allemande, composée par les gouvernements régionaux, et alors même que les libéraux devraient en sortir.
L’AfD, vainqueure en Saxe-Anhalt, menace désormais d’arriver en tête en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la région la plus pauvre d’Allemagne (en terme de PIB par habitant), qui renouvelle son parlement local le 20 septembre. Et même à Berlin, où l’éclatement du paysage politique local en quatre forces (CDU, Linke, Grünen et AfD) d’un niveau sondagier proche pourrait lui permettre de prendre la première place sans dépasser les 20%. Partout en Allemagne, la contagion s’accélère : il reste maintenant au maximum trois ans aux partis du « cordon sanitaire » pour l’endiguer à l’échelle nationale.


