Six enseignements pour l’Europe après les élections régionales en Allemagne de l’Est

1. Le risque d’une banalisation de l’extrême droite au niveau régional en Europe

La très probable accession prochaine de l’Alternative für Deutschland (AfD) au pouvoir dans le Land de Saxe-Anhalt (2,1 millions d’habitants, 4 voix sur 69 au Bundesrat) marque à la fois l’effondrement d’un nouveau plafond de verre et comporte le risque d’une plus grande banalisation de l’extrême-droite.

Effondrement d’un plafond de verre parce que, affiliée au Parlement européen au groupe d’extrême droite dure de L’Europe des Nations Souveraines (ESN), l’AfD serait le premier parti de cette mouvance à accéder au pouvoir dans une des quelques 300 régions d’Europe. Sans parler du fait que l’AfD est classée comme « avérée d’extrême droite » par l’Organe allemand de Défense de la Constitution. Sans parler du fait qu’au regard du passé la montée de l’extrême droite en Allemagne est, par essence, un phénomène forcément plus inquiétant que dans tout autre Etat membre de l’Union européenne.

Jusqu’ici, l’extrême droite des Patriotes pour l’Europe (PfE), regroupant notamment le Rassemblement national, le FIDESZ hongrois, la Lega italienne, le Vox espagnol ou le FPÖ autrichien, avait été la seule formation d’extrême droite participant directement au gouvernement dans au moins une vingtaine de régions européennes, avec une présence particulièrement forte en Italie, en Autriche, en Tchéquie et en Espagne.

Ainsi, la Lega est présente dans les exécutifs de onze régions et compte deux présidents de région en Lombardie et en Vénétie, ainsi que le président du Frioul-Vénétie Julienne. Le FPÖ dirige la Styrie et participe aux gouvernements de quatre autres des neuf Länder autrichiens (Basse-Autriche, Haute-Autriche, Salzbourg et Vorarlberg). En République Tchèque, ANO – le parti du Premier ministre Andrej Babiš – a constitué des coalitions dans huit des treize régions après les élections régionales de 2024. Vox participe directement à l’exécutif de trois gouvernements régionaux en Aragon, en Castille-et-León et en Estrémadure.

Comme le PfE cherche à se distinguer de l’ESN et à se présenter comme la version fréquentable de l’extrême droite européenne, notamment dans le cadre de la campagne pour les élections présidentielles françaises, le risque est réel que sa participation dans cette vingtaine de régions européennes soit considérée comme un moindre mal et banalisée.

2. Des élections révélatrices de la « géographie européenne du mécontentement »

Andrés Rodríguez-Pose, professeur de géographie économique à la London School of Economics, a défini le concept de la géographie du mécontentement, notamment en lien avec le Brexit.

Dans son analyse, Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sont deux exemples classiques de régions en piège du développement : incapables de conserver leur dynamisme économique tout en restant à la traîne par rapport à leurs pairs nationaux et européens. Les opportunités y sont rares. Les gouvernements successifs n’ont pas réussi à les créer. Berlin est l’image miroir. Ici, les opportunités ne manquent pas. Ce qui manque, c’est la capacité à en profiter. Les loyers, le coût du logement et le prix de la vie quotidienne ont rendu une ville prospère inabordable pour beaucoup de ceux qui la font fonctionner. Les trois Länder sont certes des géographies économiques très différentes mais le mécontentement y constitue le moteur politique. Le mécontentement ne nécessite pas le déclin. Il nécessite un écart entre ce qu’un endroit promet et ce que ses habitants peuvent réellement atteindre. C’est un rejet assumé du système et non pas de l’apathie. En témoigne la hausse considérable du taux de participation qui profite à l’AfD (et à Die Linke). La Saxe-Anhalt a ainsi vu une augmentation du taux de participation de +17,5%, Berlin de +11,5% et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale +7,3% avec un taux absolu compris entre 74 et 78%. Cette hausse démontre aussi que les partis démocratiques ne disposent donc plus de « réserve électorale » à mobiliser.

Toujours selon Andrés Rodrigues-Pose, les partis traditionnels considèrent encore trop souvent une tendance vieille de plus d’une décennie comme un échec de communication ou comme le résultat de propagande et de manipulation étrangère. Les deux jouent un rôle. Aucun n’en est la cause.

3. La schizophrénique obsession du thème de la migration

Une étude récente de Martin Schröder, professeur de sociologie à l’université de la Sarre, qui prend appui sur près de 32 000 personnes interrogées, constate que le thème de l’immigration est le motif central du soutien à l’AfD. Un revenu plus faible, un niveau d’éducation moindre et un sentiment de désavantage jouent un rôle beaucoup plus petit pour expliquer le soutien à l’AfD.

Ce constat est doublement paradoxal. En effet, la migration nette vers l’Allemagne était en 2025 en recul de 45% par rapport à 2024 (+ 235 000 personnes) et le nombre de demandes d’asile (168 500) en baisse d’environ 33% par rapport à 2024 et de plus de moitié depuis 2023. Par ailleurs, les élections en Saxe-Anhalt et au Mecklembourg confirment à nouveau une corrélation inverse entre vote pour l’extrême droite et la réalité du fait migratoire: l’AfD obtient de bons résultats là où la proportion d’étrangers est relativement faible.

4. La fragmentation politique de l’Allemagne

Les trois scrutins montrent une fragmentation accrue de l’espace politique allemand, mais selon des géographies différentes. La montée de l’AfD est généralisée et pas seulement un phénomène propre à l’Allemagne de l’Est.

La projection par poll.graphics sur les partis respectivement en tête dans chaque circonscription au niveau national donne 124 sièges pour l’🟦AfD, 117 pour la ⬛️CDU/CSU, 35 pour les 🟩 Verts, 16 pour le 🟥SPD et 7 pour 🟪Die Linke.

 

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Les prochaines élections régionales en 2027 se tiendront certes exclusivement en Allemagne de l’Ouest : en Schleswig-Holstein (coalition CDU-Verts) et Sarre (SPD) le 18 avril ; en Rhénanie du Nord-Westphalie (Nordrhein-Westfalen, NRW, coalition CDU-Verts) le 25 avril ; à Brême (SPD- Verts, -Die Linke) le 30 mai ; en Basse-Saxe (SPD-CDU) le 26 septembre. Force est de constater que le bleu s’est largement répandu dans ces Länder aussi. Le risque que l’un de ces Länder bascule vers l’AfD est quasi nul mais la marge de manœuvre des « partis démocratiques » et la cohérence programmatique des futures coalitions seront d’autant plus réduites si la montée de l’AfD se confirme. Le système politique allemand devient en tout cas plus difficile à agréger autour des deux grands pôles traditionnels CDU/CSU et SPD.

5. Dilemme stratégique pour le gouvernement fédéral sur les dossiers européens

La Saxe-Anhalt et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sont deux Länder d’Allemagne de l’Est dont les trajectoires économiques et territoriales sont fortement liées aux politiques européennes d’investissement et de cohésion. Par ailleurs, les élections montrent une demande de protection, d’investissement territorial et de prise en compte des disparités régionales.

Or, le gouvernement Merz veut réduire de plusieurs centaines de milliards d’euros la taille globale du futur cadre financier pluriannuel proche de 2 000 milliards d’euros sur base de la proposition de la Commission. Berlin défend également une réorientation vers la compétitivité, la sécurité, la défense, la migration et la souveraineté, tout en refusant une nouvelle dette européenne.

De l’autre côté, les résultats de l’Est allemand rendent politiquement plus difficile une forte diminution des fonds territoriaux ainsi qu’une perception de « recentralisation » des fonds européens. Les Länder allemands ont aussi déjà adopté une position très critique sur les National and Regional Partnership Plans (NRPP) proposés par la Commission. Ils demandent notamment que la programmation et la mise en œuvre des fonds régionaux restent juridiquement et budgétairement sous la responsabilité des Länder. Ils considèrent la proposition actuelle comme susceptible de porter atteinte au principe de subsidiarité.

Il en résulte un véritable dilemme stratégique pour Berlin. Le chancelier Merz doit simultanément défendre auprès des partenaires européens une position de discipline budgétaire et convaincre, à l’intérieur de l’Allemagne, des territoires où la demande d’investissement, de protection et de rattrapage économique reste forte.

En parallèle à ce dilemme, il faut s’attendre à davantage de pression sur les partis de gouvernement concernant l’immigration, la transition énergétique ou encore le serpent de mer de la lutte contre les excès bureaucratiques.

Il sera plus difficile de construire des positions allemandes suffisamment stables sur des dossiers européens sensibles et probable que le fameux « German vote » – synonyme d’abstention au Conseil lorsque les partis de la coalition gouvernementale actuelle ne parviennent pas à s’accorder sur une position – deviendra plus fréquent. Ce qui, au regard du poids naturel de l’Allemagne dans les processus décisionnels européens, créera autant de freins à plus d’intégration européenne.

6. L’inadaptation de la boîte à outils de l’UE pour la défense de l’Etat de droit à de possibles violations au niveau régional

Le règlement (UE) 2020/2092 permet à l’UE de prendre des mesures lorsque des violations de l’État de droit dans un État membre affectent, ou risquent d’affecter suffisamment directement, la bonne gestion financière du budget de l’Union ou les intérêts financiers de l’UE. La définition couvre explicitement les autorités régionales et locales.

L’UE peut exiger le respect de l’État de droit dans la mise en œuvre des fonds européens au niveau régional, mais elle ne dispose généralement pas d’un “pouvoir disciplinaire” direct sur le gouvernement régional.

Sa boîte à outils pour l’État de droit s’est en effet entièrement construite autour des seules entités des États membres. S’il y avait une violation à traiter en Saxe-Anhalt, la responsabilité européenne de la gérer incomberait au gouvernement fédéral allemand. Par ailleurs, dans les secteurs où l’AfD prévoit les plus grands changements (éducation, culture, radiodiffusion), l’UE dispose seulement de compétences secondaires d’appui et de coordination.

Repenser la réponse européenne à la nouvelle géographie politique

Les élections de cet automne en Allemagne de l’Est ne constituent pas seulement un nouvel épisode de la progression de l’AfD. Elles révèlent une transformation plus profonde de la principe de subsidiarité. Elles montrent que le clivage entre territoires qui bénéficient des dynamiques européennes et territoires qui ont le sentiment de les subir, ou de ne pas pouvoir en profiter, devient un facteur structurant de la vie politique. Elles montrent aussi que la contestation de l’ordre politique ne conduit plus nécessairement à l’abstention. La progression de l’AfD peut au contraire produire une mobilisation électorale massive en faveur des partis qui se présentent comme les alternatives au système.

Pour l’Union européenne, le principal enseignement est donc moins électoral qu’institutionnel. La réponse ne peut pas consister uniquement à défendre l’intégration européenne contre ses adversaires, ni à traiter la progression de l’extrême droite comme un problème de communication. Elle doit également répondre aux conditions territoriales qui nourrissent le sentiment de déclassement, de perte de contrôle et de distance vis-à-vis des institutions.

C’est précisément là que la politique de cohésion prend une dimension qui dépasse largement la seule politique d’investissement régional. Dans des territoires où la confiance politique se fragilise, la capacité de l’Europe à produire des résultats visibles, à réduire les disparités et à associer réellement les autorités locales et régionales à ses décisions devient une question de résilience démocratique. Le prochain cadre financier pluriannuel sera, à cet égard, un test majeur : réduire les moyens de la cohésion, recentraliser leur programmation ou affaiblir le principe de partenariat pourrait être perçu comme un éloignement supplémentaire de l’Europe des territoires.

Matthieu Hornung
Matthieu Hornung
Animateur de Sauvons l'Europe en Belgique. Administrateur au Comité européen des régions.

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