Suède : la social démocratie de retour à la maison

On dit souvent de la Suède qu’elle est la patrie de la social démocratie. Pendant très longtemps, ce fut une réalité incontestable: le SAP a gouverné sans interruption pendant quatre décennies entre 1936 et 1976 puis à nouveau entre 1982 et 2006, avec pour seule exception l’intermède de Carl Bildt au début des années 1990. D’autre part, le Parti Social Démocrate a toujours été le premier parti du pays depuis des temps immémoriaux – 112 ans très exactement – cela même lorsque l’opposition de droite était au pouvoir. L’ADN de la société suédoise est donc profondément social démocrate, ce qui se traduit non seulement politiquement mais également socialement et même jusque dans la culture et les mentalités. Par conséquent, la rapide émergence de l’extrême droite dans ce pays a été un choc profond, d’autant plus que sa progression aura été fulgurante, culminant ainsi en 2022 avec son entrée dans l’alliance de droite par le biais de son soutien sans participation au gouvernement du Modéré Ulf Kristersson.

Cette année là, les bien mal-nommés Démocrates Suédois avaient obtenu 20.5%, devançant même leurs frères ennemis de la droite classique dont le nom de Modérés devenait également de plus en plus contestable. Se sachant dans l’incapacité de se faire accepter au sein du gouvernement, l’extrême droite avait alors monnayé son soutien en échange de concessions politiques importantes. L’extrême droite apparaissait alors comme l’élément dominant dans une majorité dirigée par celui qui était arrivé troisième dans les urnes et espérait capitaliser pour l’avenir en imposant ses thèmes, tout en ne subissant pas l’usure de la gestion quotidienne puisque restant en dehors du gouvernement.

Du point de vue de l’agenda politique, cela a été (hélas) un succès puisque l’extrême droite a réussi à imposer une partie de ses idées avec une quasi élimination du droit d’asile et, d’un point de vue général, une politique dure sur l’immigration. En revanche, la frustration de ne pas détenir de ministères devenait de plus en plus manifeste et les Démocrates Suédois ont finalement exigé de leur partenaires, originellement réticents, un accord de principe selon lequel ils entreraient au gouvernement en cas de victoire du bloc de droite en 2026. Même les Libéraux, membres de Renew Europe, signaient finalement le document, montrant à quel point la compromission avec l’extrême droite devient de plus en plus acceptable dans un nombre croissant de partis appartenant à cette famille politique. 2026 était donc l’occasion de franchir un nouveau palier dans l’institutionnalisation de ce parti issu pourtant historiquement, on le rappelle, des mouvements néonazis.

Le recul des Démocrates de Suède rebat les cartes de la droite

La vraie première bonne nouvelle de ce scrutin sera donc le premier recul enregistré par ce parti. L’extrême droite perd trois points, huit sièges et surtout la deuxième place au profit des Modérés. Il est tout à fait probable que l’entrée souhaitée au gouvernement ait constitué la ligne rouge pour un certain nombre de Suédois. D’autre part, leur campagne aura été encore plus dure que lors de la précédente élection, ceci s’expliquant par une droitisation généralisée dans le domaine de la sécurité et de l’immigration obligeant ainsi paradoxalement l’extrême droite à aller trop loin dans la surenchère. Même s’il était assez attendu que le bloc de droite perde les élections, c’est surtout le fait d’être devancé par les Modérés qui constitue une lourde déception pour les Démocrates Suédois : Jimmie Akesson se voyait déjà en chef de l’opposition à un gouvernement de gauche. Au final, Ulf Kristersson – bien que contraint de quitter son poste – sort relativement renforcé au sein de son propre bloc.

A l’instar des Sociaux Démocrates quatre années plus tôt, ce sont cette fois les Modérés qui ont repris le rôle des « gagnants perdants ». De manière relativement surprenante, ils gagnent quatre sièges alors que les sondages prévoyaient un recul. Il est probable que ce parti aura bénéficié du bon bilan de Kristersson en matière de sécurité, point qu’il a intelligemment exploité dans les derniers jours de campagne en évoquant sans cesse la baisse de la criminalité. Les Modérés réalisent de très bon scores dans le sud du pays. Ils deviennent de loin le parti numéro un chez les électeurs les plus jeunes, phénomène plutôt rare à l’échelle européenne pour un parti de droite classique. Malgré la perte de son poste de Premier ministre, Ulf Kristersson pourra, s’il le souhaite, rester à la tête de sa formation et espérer un retour à la Magdalena Andersson dans quatre ans.

Pour les Sociaux Démocrates, le bilan est mitigé sur le papier mais, évidemment, l’essentiel aura été assuré. La perte de huit sièges par rapport à 2022 se situe essentiellement au profit de ses partenaires et s’explique, en partie, par un choix de campagne visant à limiter les mouvements du vote ouvrier au profit de l’extrême droite. Le SAP aura ainsi musclé son discours sur l’immigration et la sécurité, promettant de ne pas bouleverser le système tout en l’humanisant, notamment sur les questions d’asile, et excluant tout retour à la politique précédente en la matière. De manière fort logique, ce positionnement leur aura fait perdre une partie de l’électorat urbain et socialement libéral sur ces questions mais lui aura, à contrario, permis de conserver 30% du vote ouvrier, devançant ainsi nettement l’extrême droite sur ce segment de l’électorat.

A l’instar des Sociaux Démocrates danois, cette ligne plus sécuritaire aura été associée à une campagne volontariste sur les enjeux sociaux, n’hésitant pas à promouvoir des augmentations d’impôts sur les classes moyennes supérieures pour financer des dépenses d’investissements sociaux, notamment dans la santé. Cette méthode consistant à booster le vote populaire susceptible de passer à l’extrême droite tout en acceptant de perdre un électorat plus réfractaire – soit au positionnement sur l’immigration (au profit de la gauche radicale et les Verts) soit à la politique sociale (au profit du centre) – fonctionne dans un système de blocs où chacun des quatre partis joue finalement son rôle dans une alliance très large. Gagner est une chose, gouverner en est une autre.

Magdalena Andersson face au défi d’une majorité de gauche fragmentée

C’est donc à la leader sociale démocrate Magdalena Andersson que le Président du Riksdag donnera mandat pour former un gouvernement. Reconnue comme sachant se montrer habile et pragmatique, sa tâche n’est pas des plus aisés. En effet, le bloc de gauche rassemble des forces allant de la gauche radicale à des centristes ayant des positions économiques situées plutôt au centre droit. La première difficulté réside dans le désir de la gauche radicale, affiché tout au long de la campagne, d’entrer au gouvernement. Ce qui constituerait un casus belli pour les Centristes. D’autre part, Magdalena Andersson est elle-même (logiquement) réticente à cette idée, estimant que certaines déclarations émanant d’élus de la gauche radicale flirtaient avec l’antisémitisme, phénomène hélas de plus en plus récurrent au sein de cette famille politique en Europe. Le scénario le plus vraisemblable serait donc un gouvernement minoritaire associant uniquement les Sociaux Démocrates et les Verts avec le soutien externe des Centristes et la tolérance de la gauche radicale. Il est hautement improbable que la gauche radicale aille jusqu’à voter une motion de censure puisque cela reviendrait à donner le pouvoir à une coalition de droite qui comporterait des ministres d’extrême droite.

L’absence de la gauche radicale devrait suffire à dissuader d’éventuels dissidents du Parti du Centre, risque réel étant donné qu’il suffirait que deux d’entre eux passent à droite pour que Kristersson puisse redevenir Premier ministre. Mais le Parti du Centre a acquis une position très visible en étant le seul parti de centre droit à renoncer à toute alliance avec l’extrême droite, allant même très loin dans cette logique jusqu’à rejoindre le bloc de gauche. Il serait surprenant de les voir renoncer à cette ligne rouge que leurs électeurs ont d’ailleurs approuvé.

Ceci étant dit, si Andersson devrait survivre aux motions de censure, gouverner au quotidien pourrait être ardu en partant de seulement 121 députés alors que la majorité est à 175: il lui faudra sans cesse négocier des compromis au cas par cas. Le système politique suédois est habitué à ce type de configuration, donc il ne serait pas étonnant de la voir tenir sur la durée entière de la législature.

Sebastien Poupon
Sebastien Poupon
Membre du bureau national de SLE, chargé de l’analyse politique.

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