« It’s the fish, stupid » (ou pourquoi l’Islande dit non à l’Union Européenne)

Il ne faut pas le nier : le 29 août 2026 restera dans l’histoire comme une date assez sombre pour les militants europrogressistes que nous sommes. D’autant plus que, pour être tout à fait honnête, lorsque j’avais planifié cet article de rentrée, je m’attendais vraiment à commenter une victoire du « oui » et donc à évoquer une reprise des négociations entre l’Islande et l’Union Européenne. Je n’étais d’ailleurs pas le seul : la Commission européenne elle-même avait anticipé ce scénario optimiste, qui paraissait somme toute logique au vu des sondages. Il convient donc d’analyser les raisons d’un second rendez-vous manqué entre l’Islande et l’UE, un échec cette fois aux allures plus définitif qui, selon toute vraisemblance – encore qu’il ne faille jamais insulter l’avenir – marque la fin de l’espoir des proeuropéens en Islande pour au moins une génération.

La pêche : un sujet de crispation depuis l’entrée des négociations

Petit flash-back : en 2009, le parti social-démocrate au pouvoir entamait les pourparlers en vue d’une adhésion à l’Union européenne à la suite d’une crise financière d’une rare violence, qui avait particulièrement traumatisé la petite ile nordique.  Les négociations débutaient pour le mieux mais les positions allaient ensuite se crisper sur un sujet qui allait devenir central lors du référendum de cette année : la pêche. L’opposition eurosceptique remportait alors l’élection de 2013 avec une plateforme de suspension des négociations, réversible seulement par le biais d’un référendum qu’ils n’étaient naturellement pas pressés d’organiser. De fait, il faudra attendre le retour au pouvoir des Sociaux-Démocrates en 2024 pour que le référendum soit enfin planifié pour août 2026. Cela malgré les réticences, au sein même de la coalition gouvernementale, du Parti du Peuple qui acceptait finalement le principe d’un vote tout en annonçant qu’ils appelleraient à voter non.

Un « non » malgré des sondages favorables et deux arguments convaincants à gauche

Malgré des sondages plutôt favorables, le fait que l’ensemble de l’opposition et que le Parti du Peuple soutenaient le « non », auraient du contribuer à tempérer l’optimisme. Mais les deux seuls partis soutenant la reprise des négociations — les Sociaux-Démocrates ainsi que les libéraux du Vidreisn — basaient leurs campagnes sur deux points susceptibles à priori d’emporter l’adhésion de la population.

L’un, relativement classique, consistait à dire que l’intégration déjà poussée au sein de l’Espace économique européen entrainait une situation hybride dans laquelle beaucoup de règlements européens étaient applicables sans bénéficier de réel pouvoir de décision en retour, ce qui, naturellement, changerait avec l’entrée dans l’Union européenne. Un argument de bon sens mais qui n’a toutefois jamais fonctionné pour le « voisin » norvégien.

L’autre, plus circonstanciel mais sans doute plus puissant, cherchait à utiliser les frasques de Donald Trump et le nouvel impérialisme américain à propos du Groenland afin de démontrer à la population islandaise que le parapluie de l’OTAN ne suffisait plus et que l’adhésion à l’Union européenne devenait essentielle pour la sécurité de l’ile.

Malheureusement, comme dans beaucoup de scrutins de ce type, les arguments géopolitiques allaient s’effacer au profit des questions économiques. Sans doute faut-il ajouter, hélas, que l’incapacité de l’Union européenne à franchement avancer sur le dossier de la Défense autonome, ne contribue pas non plus à convaincre les potentiels nouveaux entrants de leurs intérêts à rejoindre l’UE pour des motifs purement sécuritaires. Mais la question qui a fait basculer le vote est celle de la pêche. Les industries halieutiques représentent près de 40% des exportations. On est loin d’un secteur marginal et, de surcroit, elles constituent un pan important de la conscience collective des Islandais. De fait, et malgré des négociations au cours desquelles la Commission s’était montrée relativement flexible entre 2009 et 2012, la quasi-totalité du secteur restait très opposé à l’adhésion, craignant d’être exposé aux quotas européens et à la concurrence étrangère. Comme on le voit sur la carte des résultats, les zones les plus dépendantes de la pêche ont massivement voté en faveur du « non ».

L’euro, l’autre point de crispation

Dans une moindre mesure, les inquiétudes se sont également cristallisées autour de l’Euro, un phénomène récurrent en Europe du Nord. Le fait que la couronne islandaise soit beaucoup moins stable que les autres monnaies nordiques et, donc, que l’euro serait probablement avantageux en termes de taux d’intérêt ne semble pas avoir joué un rôle majeur. Enfin, le point selon lequel l’appartenance à l’Espace économique européen (EEE) entrainait déjà une intégration poussée sans pouvoir de décision fut fortement contrebalancée par les arguments de l’opposition selon laquelle l’agriculture et la pêche étaient exclus des accords EEE. Là encore, la seule question de la pêche a pesée davantage que les 9000 règlements européens déjà appliqués par l’Islande.

De fait, seul la zone de Reykjavik se sera prononcée en faveur du « oui ». Une fois de plus, on assiste à un phénomène semblable à celui déjà observé lors du Brexit : une jeunesse urbaine et diplômée en faveur de l’Union européenne mais une population rurale et âgée plus difficile à convaincre. On pourra également mettre en parallèle le désir quasi-unanime des populations des Balkans de rejoindre l’UE avec le « non » de l’Islande, l’un des pays les plus riches du continent, qui s’ajoute à la liste de la Norvège et de la Suisse dans le front des refus chez les nantis. Une fois de plus, chaque peuple juge avant tout sur ce qu’il pense être son intérêt économique. On peut le comprendre mais quand le sentiment d’un destin commun est dans l’ADN de Sauvons l’Europe, on peut également le regretter.

Sebastien Poupon
Sebastien Poupon
Membre du bureau national de SLE, chargé de l’analyse politique.

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13 Commentaires

  1. Merci, Sébastien. Il faut cependant insister un peu plus sur un point : les Islandais ont compris que compter sur l’UE pour les défendre est complètement illusoire. Alors sacrifier leur industrie de la pêche et autres souverainetés pour du vent ne les a pas séduits. Il faudra autre chose pour pallier le désengagement américain, même si les 77 ans de nonchalance aux dépens des Américains étaient bien confortables. Il ne pourra pas exister de véritable défense de l’Europe, souveraine et efficiente, sans qu’elle s’appuie sur un État européen démocratiquement légitime, ce que l’UE n’est pas malgré les gesticulations de ses dirigeants et les mythes qu’ils nous répètent à tout bout de champ. Les Européens doivent être pleinement conscients des menaces qui pèsent sur eux et se prendre en charge.
    Concernant les menaces, lisez le livre de l’historienne Françoise THOM « La guerre totale de Vladimir Poutine » (Éditions À l’Est de Brest Litovsk, janvier 2026, https://aebl-editions.com/, ISBN 978-2-48796-4-03-7). S’il ne vous ouvre pas les yeux, reprenez du café 😉

  2. L’europe social démocrate et financière telle qu’elle existe actuellement est un repoussoir pour les économies avancées telle que celle de l’Islande. La leçon à tirer, je crois, c’est que c’est l’Europe dont il faut changer le logiciel, pas attendre que la situation de tel ou tel se dégrade pour qu’il veuille l’intégrer.

    • Il conviendrait de redéfinir le vocable « social-démocrate » devenu de plus en plus souvent synonyme de gestionnaire d’un capitalisme qui ne veut plus des mécanismes de redistribution des richesses conquis par le mouvement ouvrier au cours du 20ème siècle. Si l’on en revient aux fondamentaux historiques de la social démocratie , il s’agit de transformer le capitalisme par la voie pacifique et démocratique, par le remplacement progressif de la capitalisation par la répartition (la structure de la sécurité sociale en est un bon exemple). La plupart des sociaux-démocrates d’aujourd’hui sont devenus des capitalistes convaincus qui accompagnent les inégalités sociales qui se creusent.

  3. Quand on voit l’Europe fourguer des milliards à un état corrompu jusqu’au trognon comme l’Ukraine, en pleine débâcle, en train de se faire broyer par les russes depuis qu’ils ont eu , selon nos conseils, la bonne idée de bombarder à tout va en Russie ( école, plage, train de voyageurs etc ) on n’a pas forcément envie de suivre un bande de décérébrés prolongeant l’agonie de ce pauvre peuple ukrainien floué du début à la fin ( proche ). On nous lave le cerveau avec une menace russe qui n’existe nullement. Les russes ne veulent même pas passer le Dniepr. Ils n’ont aucun intérêt et certainement pas les moyens de menacer l’Europe. Que l’on forge sérieusement une architecture de sécurité decente dans cette région, avec des zones neutres et tout irait bien pour les russes. Mais C nous qui menaçons les russes à l’heure actuelle. A force d’insister on va bien finir par l’avoir notre 3ème et nucléaire. En m temps rien de tel qu’une bonne guerre pour détourner l’attention d’une gouvernance pitoyable et donner une nouvelle jeunesse au capitalisme transnational de la coalition Epstein à bout de souffle. Quand au soutien démocratique de nos dirigeants qui nous entraînent ainsi dans le gouffre il est ridiculement bas. Plus personne ne leur fait confiance et pour cause …

  4. Une fois de plus, on ne peut que saluer le travail d’analyse approfondie auquel s’est livré Sébastien Poupon. Peut-être convient-il simplement d’« enfoncer le clou » en ajoutant que la participation à ce referendum s’est avérée singulièrement élevée puisqu’elle a dépassé 80 %.
    Cela dit – et au risque d’apparaître à nouveau iconoclaste lorsqu’il est question d’élargissement de l’UE – je m’interroge sur le point de savoir si, en un certain sens, le peuple islandais n’a pas rendu un grand service à la « cause » européenne en lui épargnant d’ajouter de la graisse et non du muscle à un embonpoint quelque peu handicapant en termes d’appartenance à l’Union.
    Certes, parachever ce que Jacques Delors qualifiait de « reconstruction du continent » au lendemain de l’arrivée des pays d’Europe centrale et orientale dans le giron communautaire demeure un idéal fondamental. Mais il n’est pas défendu de se demander si, en l’état actuel du cadre institutionnel de l’UE – j’insiste bien sur cette formulation – la tendance ne serait pas à mettre, même avec les meilleures intentions du monde, la charrue avant les bœufs. Tant le Brexit que l’attitude encore récente de certains Etats membres – je pense à la Hongrie – n’ont pas manqué d’ébranler quelques certitudes un peu trop optimistes. Le problème mérite d’autant plus réflexion que neuf candidats frappent aujourd’hui à la porte de l’Union.
    D’un autre côté, le réalisme, fondé sur l’expérience, conduit à considérer que l’élargissement représente le terme d’un processus réclamant une certaine durée à l’issue de patientes négociations.
    C’est pour mettre à profit ce temps long que la Commission européenne poursuit, voire accélère, sa propre réflexion quant à l’avenir du fonctionnement de l’Union. A cet égard, on soulignera que, le 25 août, la commissaire à l’élargissement, Marta Kos – actrice de premier plan dans ce dossier – a évoqué la perspective d’une réforme visant notamment à limiter les possibilités de blocage et à permettre une intégration plus progressive des candidats à l’adhésion. Vaste chantier…

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