Serge Guillon, figure clef des affaires européennes

Ancien Secrétaire général aux Affaires européennes (SGAE) et Conseiller Europe à Matignon auprès de Jean-Marc Ayrault de 2012 à 2014, Serge Guillon est décédé le 19 septembre dernier à la veille de son 70e anniversaire suite à un AVC. Il était également depuis 2007 le directeur pédagogique du Cycle des hautes études européennes (CHEE) de l’Ecole nationale d’administration (ENA) devenue Institut national du Service public (INSP).

Bien qu’il n’ait jamais été en première ligne vis-à-vis du grand public, il a été une des figures clefs des affaires européennes en France au cours des dernières décennies. Aussi humble que compétent, aussi engagé en faveur de l’intégration européenne que critique à l’égard des dysfonctionnements de l’Union européenne, porté en permanence au compromis et à la synthèse, il était une des rares personnalités capables de dialoguer avec tous, de Natacha Polony, à Michel Barnier, sur ce sujet si sensible dans le débat public français.

Un énarque issu d’un milieu populaire

Serge Guillon était né le 24 novembre 1956. Fils unique d’une femme de ménage et d’un mécanicien automobile, il a grandi à Carpentras dans le Vaucluse. Très soutenu par ses parents, il est un élève curieux et brillant. Il intègre le cursus de Sciences politiques à l’Université d’Aix-en-Provence dont il sort major. A la sortie de Sciences po, il passe le concours de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP) de Rennes et devient inspecteur de l’action sanitaire et sociale.

C’est durant cette période qu’il rencontre fin 1983 Martine, sa femme, auprès de qui il passera les 42 années suivantes. Ils auront dix ans plus tard un enfant Pascal, devenu aujourd’hui commissaire de Police, pour la plus grande fierté de son père, serviteur de l’Etat qui a toujours pris très au sérieux les sujets régaliens.

A la fin des années 1980, Serge Guillon passe le concours de l’ENA par la voie interne et intègre la promotion Liberté, Egalité, Fraternité. Il y aura comme congénères les futurs ministres Renaud Dutreil ou Jean-François Copé, la sociologue Dominique Méda ou encore Nicolas Dupont-Aignan.

Plus âgé que la plupart de ses condisciples, issu d’un milieu très populaire et pur produit de la méritocratie républicaine, Serge Guillon dénote dans ce milieu des énarques issus pour la plupart de Sciences po Paris et des beaux quartiers. Il revendiquera toujours cette origine populaire qui lui donnera un autre regard que la plupart de ses collègues haut fonctionnaires sur la société française et le monde qui l’entoure. Cette origine explique en particulier la profondeur de son engagement constant, non partidaire, à gauche qui, en ce qui le concerne, ne devait rien à l’opportunisme.

En 1989, à la sortie de l’ENA, il intègre ce qui était alors le ministère de la Coopération. Il est en charge notamment de la zone Franc et des relations avec les institutions financières internationales à un moment où la situation économique des pays africains restait très précaire et les tensions liées à l’ajustement structurel – voulu par le Consensus de Washington – très présentes.

Il sera par la suite membre des cabinets de Christian Sautter, Florence Parly et Laurent Fabius à Bercy dans les gouvernements de Lionel Jospin. A partir de l’année 2000, il rejoint une première fois en tant que Secrétaire général aux Affaires européennes (SGAE), un organisme placé auprès du Premier ministre pour coordonner les positions françaises à Bruxelles. Il restera à ce poste jusqu’en 2007 malgré l’alternance qui s’est produite en 2002.

Le Cycle des hautes études européennes (CHEE), réponse au référendum de 2005

C’est donc à ce poste qu’il assistera au rejet massif du projet de Traité constitutionnel lors du référendum de 2005. L’establishment français est secoué par cet échec et cherche des remèdes au désamour des Français vis-à-vis de l’Europe. En juin 2006, Jean-Pierre Jouyet, alors chef de l’Inspection Générale des Finances, remet au Premier ministre Dominique de Villepin un rapport qui préconise la création d’une formation sur les affaires européennes sur le modèle de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN).

Dominique de Villepin approuve l’idée et le Cycle des Hautes Etudes Européennes (CHEE) est lancé en 2007 au sein de l’ENA. Serge Guillon qui avait accompagné la gestation du CHEE aux côtés de Jean-Pierre Jouyet en prend la direction pédagogique. Et cela au moment où, du fait de l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, il doit quitter le SGAE et retourner à Bercy. Il occupera cette direction pédagogique du CHEE jusqu’à sa mort, sans avoir pu fêter donc les 20 ans de ce cycle l’an prochain.

Ce cycle regroupe chaque année une quarantaine de personnes provenant des différents services de l’Etat, des collectivités territoriales, de toutes les branches du secteur privé ou encore des médias. C’est dans ce cadre que, pour ma part, j’avais noué des liens d’amitié avec Serge Guillon en participant à la seconde promotion du CHEE en 2008. Les stagiaires dialoguent pendant une trentaine de journées avec des praticiens de l’Europe et des chercheurs spécialisés.

A Matignon pendant la crise de la zone euro

Cette direction pédagogique du CHEE n’avait pas empêché cependant Serge Guillon de reprendre le collier de la politique européenne active en devenant de 2012 à 2014 le conseiller Europe du Premier ministre Jean-Marc Ayrault en même temps qu’il prenait cette fois la direction du SGAE. Jean-Marc Ayrault, qui lui faisait une grande confiance sur les dossiers européens, a salué « la mémoire de ce haut fonctionnaire loyal et engagé qui était un Européen exigeant »

Durant cette période, on était encore en pleine crise de la zone euro. Serge Guillon plaidait alors pour une approche plus ferme de la France vis-à-vis d’une Allemagne qui restait très réticente à aider les pays de l’Europe du Sud en crise et voulait imposer à la zone euro une austérité permanente via notamment le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) approuvé par Nicolas Sarkozy peu de temps avant l’élection présidentielle. Le Président de la République avait renoncé finalement à renégocier ce Traité bien qu’il ait promis de le faire durant la campagne électorale. Ce renoncement avait affecté Serge Guillon qui s’était notamment rapproché à ce moment-là d’Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, après que celui-ci eut critiqué cet abandon.

Le lien entre Mediapart et l’exécutif

Par la suite, Serge Guillon fit le lien entre Mediapart et l’exécutif à plusieurs reprises. Selon Edwy Plenel, c’est par son intermédiaire en effet que Mediapart a pu convaincre Jean-Marc Ayrault du bien-fondé des accusations qu’il portait contre Jérôme Cahuzac malgré les dénégations véhémentes de celui-ci. C’est aussi lui qui avait œuvré à Matignon pour que la presse en ligne puisse bénéficier du taux de TVA super réduit de 2,1 % réservé jusque-là à la seule presse papier. Edwy Plenel a ainsi tenu à rendre hommage à « l’une des personnes les plus estimables rencontrées au cœur de l’appareil d’État. Pas seulement parce qu’il respectait sincèrement notre travail, son rôle de contre-pouvoir et son indépendance critique, mais parce qu’il incarnait une certaine idée du service de la République qui n’est plus trop à la mode ».

Après le départ de Jean-Marc Ayrault de Matignon, Serge Guillon – qui n’était pas dans les petits papiers de Manuel Valls – était retourné à Bercy comme contrôleur général économique et financier. Peu introduit dans les cercles de la haute bourgeoisie parisienne que favorisait le nouveau Président – et peu porté à jouer des coudes dans le milieu très compétitif de la Haute fonction publique – Serge Guillon n’a jamais retrouvé par la suite sous Emmanuel Macron de rôle actif dans la politique européenne de la France malgré son expérience et ses compétences reconnues de tous. Même avec plusieurs décennies, un énarque issu d’un milieu populaire peine toujours plus que d’autres à faire son trou…

Au cœur de la communauté des anciens du CHEE

Serge Guillon avait cependant continué à diriger le CHEE qu’il avait porté sur les fonts baptismaux et animé de main de maître jusqu’à ces derniers jours. Il n’avait pas son égal pour décrypter, de façon précise et clinique, la mécanique complexe des décisions bruxelloises. Il en dévoilait les enjeux, qui n’étaient pas forcément évidents au premier abord, et les rapports de force multi-acteurs dans lesquels elles s’inscrivent. Comme tous les vrais connaisseurs des affaires européennes, quoique très engagé en faveur de l’intégration européenne, il n’avait rien d’un eurobéat et les multiples défauts de la construction européenne réellement existante n’avaient pas de secret pour lui.

Du fait de son rôle de cheville ouvrière de ce cycle de formation depuis 20 ans – et de sa grande capacité à tisser et entretenir des liens pérennes – Serge Guillon s’est ainsi retrouvé au cœur de la communauté des quelque 800 anciens stagiaires du CHEE qui reliait des personnes issues de milieux très différents et présentes dans de très nombreux secteurs professionnels.  Sa mort brutale a profondément affecté ces anciens collègues du CHEE qui ont tenu à lui rendre de nombreux hommages. Sa famille en a été beaucoup touchée.

Enrico Letta, ancien Premier ministre italien et parrain de la promotion 2026 du CHEE, a résumé le sentiment général en saluant « l’homme de dialogue qui aura toujours consacré son énergie pour encourager les rencontres, les regards croisés, les interprétations complémentaires, profondément convaincu que nul n’avait raison tout seul et que le débat contradictoire respectueux permettait les convergences durables au service du bien commun ».

Les obsèques de Serge Guillon se tiendront ce vendredi 2 octobre à Paris, à 11h30, au cimetière Montparnasse (entrée avenue du Maine).

Guillaume Duval
Guillaume Duval
Coprésident du Club Maison Commune et ancien Speechwriter du HR/VP Josep Borrell

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