ActualitésEn UneOpinions

Gilets jaunes : révolte ou révolution des sans-cagnottes ?

Même si le mouvement de masse a progressivement connu une certaine accalmie, les « Gilets jaunes » se sont rappelés au bon souvenir des Français – voire des Belges, en raison d’une relative contagion au-delà de l’Hexagone – à l’occasion du premier anniversaire de leur « révolution ».

« Révolution » n’est vraisemblablement pas, en effet, un terme totalement hors de propos, tant, avec un peu de recul, certaines similitudes peuvent être établies avec la vague qui déferla sur le Royaume de France à partir de 1789… un parallélisme qui, du reste, n’a pas non plus échappé à d’autres observateurs de la vie politique.

Ainsi, les « doléances » ont été un maître-mot au cœur des revendications à un peu plus de deux cents ans d’intervalle. De même, l’identification par un détail de la tenue vestimentaire constitue un signe de reconnaissance qui traduit un même souci d’appartenance à un groupe social porteur de revendications communes : bonnet phrygien en 1789, gilet jaune en 2019 (et sans négliger le mouvement précurseur des « bonnets rouges » en lutte contre l’écotaxe en 2013).

On soulignera aussi qu’à l’origine de la « grogne » on trouve dans l’un et l’autre cas un élément déclencheur de nature économique intimement lié à la vie quotidienne – cherté du pain/prix des carburants – et frappant de manière particulièrement sensible les couches défavorisées de la population. D’une certaine façon, les « sans-cagnottes » – si l’on peut se permettre ce néologisme quelque peu familier, mais assurément pas méprisant dans l’esprit de son promoteur – ont pris aujourd’hui le relais des « sans-culottes » se démarquant, par cette appellation, des nobles et bourgeois porteurs de la culotte, sorte de pantalon court prolongé par des bas.

Par ailleurs, si la Révolution française a vu émerger une riche palette de « clubs » (Cordeliers, Jacobins et autres), où des contestataires appréciaient de se réunir, ces derniers ont aujourd’hui privilégié les ronds-points, au demeurant symboles éloquents de la circulation automobile… dévoreuse de carburants. En fait, si l’on prend un peu de recul à la lumière de la scène bruxelloise, il est intéressant d’observer qu’au cœur du quartier où fleurissent les institutions de l’Union européenne un rond-point occupe une place particulière : celui qui porte le nom de Robert Schuman – le « père fondateur ». Depuis des années, en effet, cette localisation hautement symbolique et matériellement commode est utilisée par une multitude de catégories de protestataires (divers opérateurs économiques, syndicats, agriculteurs et leurs tracteurs… mais aussi opposants de pays tiers en exil en Europe) pour exprimer leur colère sous les fenêtres des bâtiments de la Commission européenne et du Conseil de l’UE. Inutile de souligner que le rond-point est soigneusement bouclé lorsque ce dernier bâtiment abrite une réunion des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union.

Sans exagérément solliciter le parallélisme historique, poussera-t-on la comparaison jusqu’à prétendre que, d’une certaine façon, la « Terreur » s’est elle aussi invitée dans la ronde la « Carmagnole » sous l’apparence des « Black blocs », dont les dérives entachent l’élan pacifique, voire démocratique, à l’origine du mouvement des Gilets jaunes ? Gilets dont la matière textile a, entre autres qualités, la vertu de … réfléchir !

Concluons sur une note institutionnelle. En 1789, le souffle révolutionnaire s’est greffé sur les « Etats généraux » censés représenter les différentes composantes de la « Nation » : Clergé, Noblesse et Tiers-Etat – un Tiers-Etat qui, profitant d’un vent favorable, a mis les deux autres « ordres » dans une sorte… d’ « état second », dont témoignera l’abolition des privilèges consentie dans l’euphorie de la nuit du 4 août, signe avant-coureur de l’ébranlement de la royauté. Une royauté dont l’Histoire a retenu le désarroi à travers le célèbre échange entre Louis XVI et le duc de La Rochefoucauld-Liancourt sur fond de grondement populaire: « C’est une révolte ? » – « Non, Sire, c’est une révolution ! »…

… une réponse visionnaire que les plus hautes sphères du pouvoir seraient aujourd’hui bien avisées de méditer à la lumière d’une transposition qui pourrait s’exprimer ainsi : « Des survoltés ? » – « Non, Monsieur le Président, c’est de la résolution !  »

 

Gérard Vernier

Gérard est ancien fonctionnaire à la Commission, enseignant à l’Université Libre de Bruxelles. Il est animateur de Sauvons l'Europe en Belgique.

Articles associés

17 Commentaires

  1. Je suis très surpris du parallèle fait entre 1789, événement fondateur de la république, et ce qui n’est à ce jour qu’une révolte. Le seul débouché politique est la montée de Marine Le Pen.

    1. Pas d’accord, je trouve le parallèle fort pertinent au contraire. La montée de Marine Le Pen n’est pas due aux « Gilets jaunes » mais a des racines plus anciennes, notamment la déliquescence de la social-démocratie à partir de la fin du XXème siècle.

      1. Puis-je ajouter à l’intention de Michel Tissier que la Première République a vu le jour non en 1789 mais très précisément le 21 septembre 1792 ?

  2. Enfin un bon article qui ne dit pas mais fait entrevoir le malaise français. Il n’est aucunement question d’élection, car même si Marion Maréchal était élue , elle serait liée à la politique monétaire désastreuse de la BCE; et si la révolution commence enfin, ce sera un gouvernement de Salut Public pour commencer ( Comme en 1790) Le problème fondamental est que la France est soumise comme tous ceux qui ont ratifié la charte de l’Europe ( Signature refusée par le peuple, comme d’ailleurs l’ignoble Traité de Marrakech) à la BCE; donc l’impôt ne sert plus au bonheur social ( Retraites, santé, police et armée) mais à payer la dette due et irremboursable plus le train de vie régalien de l’État, lequel de facto ne sert plus à rien. Le carnet de route de Bxls pour la France est devenu inacceptable parce qu’il touche aux fondamentaux des retraites conçues en 1945 par le Comité de Résistance: Les Français savent qu’en finale, ce sera une pension minimum pour tous, à la baisse et que le reste suivra. Développer la gabegie des caisses de retraites serait trop long à décrire mais le Français n’acceptera pas de se faire dicter sa politique sociale par Bxls et ses inféodés dirigés par Macron et dont l’incompétence et celle de ses ministres n’est plus à démontrer. Si la révolution éclate , ce sera un changement radical cette fois de régime ( Royauté) et la sortie de l’Europe telle que conçue actuellement, totalement décalée des besoins des peuples . Le Brexit voulu par un peuple fier de sa souveraineté est un exemple que les oligarques de Bxls ne veulent pas voir. La mort lente et scandaleuse de la Grèce aussi!

  3. En se laissant aller à un rapprochement entre les révolutions du passé et le mouvement des gilets jaunes, quelques historiens, oubliant les règles du métier, sont tombés dans l’anachronisme. En réalité, si les gilets jaunes devaient rentrer dans l’histoire (ce dont on peut douter), ce serait plutôt à titre d’un mésusage de l’histoire, illustration d’un battage médiatique sans rapport avec la nature du mouvement. Autrement dit, une arnaque.

    https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/151119/entre-cabotinage-nombriliste-et-tentation-totalitaire-un-de-gilets-jaunes

    1. Merci de ne pas négliger un détail – plus de fond qu’en apparence de forme – qui a son importance: le titre de l’article se termine par un point d’interrogation…

  4. Bonjour, merci pour cette très pertinente analyse. Elle a le mérite de faire réfléchir. Surtout à notre avenir.
    « Un peuple qui ne connait pas son passé se condamne à le revivre » W Churchill.
    Après 1789, 1792 l’arrestation et décapitation des députés girondins, , 1793 instauration de la Terreur, 1794 chute de Robespierre, 1795 instauration d’un directoire, 1799 coup d’Etat de Napoléon, 1804 Napoléon empereur, 1815 Waterloo. Retour de la royauté.
    Je ne sais pas si Marine le Pen, Marion Maréchal le Pen ou Jean Luc Mélenchon sont plus proches de Robespierre ou de Napoléon empereur.
    Pardon, je suis « un peu » moins informé de la vie politique belge.
    A nous de faire en sorte de ne pas vivre cela.

  5. Si il y a révolution c’est bien celle de Macron (le titre de son livre), celle de Tatcher, de Schröder, de Merkel, de L’UE, au nom de ces services publics qui coûtent trop cher, la santé, l’éducation, les retraites…or difficile de se séparer de ces services sociaux qui ne produisent pas de dividendes mais absolument indispensables à notre survie, le problème c’est qu’ils coûteront encore plus chers privatisés et seront donc moins abordables aux plus pauvres: mutuelles, fonds de pension, écoles, Ehpads, hôpitaux privés…
    On ne peut parler de révolution des gilets jaunes mais de révolte populaire hétérogène, désorganisée… En 89, il y a eu révolution car la classe moyenne de l’époque, les forces vives étaient menacées, et elles ont pris le pouvoir au nom du peuple et l’ont toujours, cette classe à la fois composée de libéraux intellectuels des bourgs (médecins, avocats…) que l’on retrouve à l’AN, et de commerçants (artisans, négociants…) qui n’ont pour toute culture: « un sou est un sou ». Or avec cette foutaise de retraite universelle ( la retraite par répartition est aussi universelle c’est un droit pour tous mais qui dit universel ne veut pas dire égalitaire. il n’y pas de retraite égalitaires!). La première erreur de Macron c’est d’avoir rendu du fric aux gilets jaunes car il n’a pas fait de cadeaux (la prime d’activité est payé par tous les contribuables pour que les entreprises n’aient pas à augmenter le smic, le rendu aux retraités de – 2000€ n’est pas un cadeau mais un rendu, la baisse de l’impôt direct n’est un cadeau que pour les plus riches car c’est eux qui paient cet impôt… la taxe d’habitation de toute façon sera payée par l’état, les contribuables, mais sous forme d’impôt indirects, des taxes, les plus injustes car payés par tous), bref… La deuxième erreur de Macron c’est que sa « révolution » touche la moyenne bourgeoisie (médecins, avocats, cadres….). Le peuple est toujours le dindon de l’Histoire, soutiers qui font marcher le navire! Et l’Europe des peuples là-dedans face aux GAFAM tous américains, un salariat qui disparaît pour un auto-entreprenariat sans droits, une précarité qui ne cesse de progresser, une uberisation, une robotisation, une concentration, une prise d’otage des données permettant de contrôler tout citoyen consommateur?

  6. Le parallèle est intéressant, mais je ne sais pas si l’on peut le pousser à fond, l’histoire ne se répète pas, la situation globale est très différente, l’environnement international aussi. La France n’a plus le poids relatif qu’elle pouvait avoir en 1989.
    Amicalement,
    Maurice Guyader

    1. En effet, cher Maurice, l’histoire ne se répète pas… et l’une des propriétés géométriques des parallèles est que celles-ci ne se croisent jamais (sauf, paraît-il, à l’infini… mais je ne suis pas allé voir jusque là). Cela étant – certes sans « pousser à fond » – je reste au moins « interpellé » par quelques similitudes dans l’expression parfois désespérée de la « grogne », comme aurait dit un de nos célèbres contemporains.

      Amicalement.

    1. Quel rapport avec l’article ? Celui-ci n’avait d’autre objectif que d’esquisser un parallèle d’ordre historique et politique… avec toutes ses limites.

  7. Malgré le fait que je n’ai plus 20 ans, ou alors trop de fois, je n’étais pas là en 1789 et ne peux donc me souvenir s’il y avait beaucoup de réflexion de la part des émeutiers de la Bastille. Il est évident qu’il n’y en a pas beaucoup chez les Gilets Jaunes, beaucoup de ya ka, beaucoup de populisme et de recherche de boucs émissaires, certains un peu nauséeux, et l’écologie et l’Europe, bien sur! Mais comme feu Chasse, Nature, Pêche et Traditions (je m’étonne que personne n’ait fait le rapprochement), ils expriment le ras le bol des petits, des laissés pour compte, de ceux qui habitent les petites villes, pire encore les zones sub-urbaines des petites villes. Et leur délaissement ne fait que s’amplifier: l’aménagement du territoire, maintenant, c’est tout pour les métropoles ou les zones attractives, ce qui était déjà le mieux portant, et qu’est il prévu pour le reste de chaque département? Rien! Tout cela dans une exacerbation de la concurrence entre territoires, entre pays , entre individus, avec la montée de tous les uber-quelque chose (invention géniale du capitalisme, maintenant on devient son propre exploiteur!), avec des retraites dont la valeur du point sera une variable d’ajustement économique (quand j’ai pris ma retraite, j’ai aussi touché une retraite complémentaire mutualiste en plus! – la MRIFEN devenue COREM puis UMR – à laquelle je cotisais volontairement depuis mes 20 ans, et juste à ce moment-là, il y a eu une modification pour ce que j’avais cotisé au début, et le montant que je touche est tombé d’un coup de 200 à 170 €!)

    A mon avis toute avancée ne peut être comme autrefois que collective, c’est-à-dire maintenant au niveau de l’Europe, et toute politique doit bien sur favoriser la sauvegarde de notre planète (et ne pas se contenter de pousser le capitalisme à rechercher toutes les niches de profit « vertes »!)

    En conclusion, volontairement polémique!, Mon Dieu qui n’existez pas, faites que la prochaine extinction massive des espèces touche en premier les capitalistes, les toutous à Macron, Erdogan, Trump et Poutine!

    1. Merci pour vos réflexions, qui invitent précisément à… réfléchir, à la lumière de certains vécus personnels. Partageant mon existence entre Bruxelles, la région parisienne et les Hauts de France, je relève en particulier avec une grande attention vos considérations sur les petites villes. Je me permets en outre d’insister sur la situation constatée dans les zones rurales en tant que telles où la disparition de services publics constitue un facteur d’aggravation de la précarité, que même la montée en puissance d’internet ne peut à elle seule compenser.

      Quant à votre conclusion, elle fait involontairement – « providentiellement » ? – écho, d’une certaine manière, bien qu’indirecte, à un court texte rapporté par Gabriel Ringlet, ecclésiastique de son état et auteur prolifique, dans un ouvrage publié en 2018 chez Albin Michel sous le titre « La grâce des jours uniques ». Ces quelques lignes sont extraites du faire-part de décès d’un de ses amis enseignant universitaire:  » Mes gestes de solidarité, mes paroles d’espérance, ma foi en la vie et en Dieu ont un sens… même si Dieu n’existe pas ».

  8. L’Europe et les retraites. La révolution macron n’est pas nouvelle, elle est demandée par l’UE et concernant les retraites elle a déjà été appliquée en Suède et en Allemagne, on peut donc en voir les conséquences et si leurs habitants en sont satisfaits. En plus on leur a franchement dit qu’ils devront compléter leur retraite pas des fonds de pension ce que ne dit Macron mais que la peur qu’il a fait naître a fait comprendre à tous les français. Le cadre suédois dit que cette reforme est à mettre à la poubelle, qu’elle lui a fait perdre 700€/mois et que ses fonds de pension ont fondu puisque l’argent ne rapporte plus rien, une autre dit qu’elle a du travailler jusqu’à 69 ans pour avoir 1950€ qui lui suffisent à peine pour vivre modestement dans sa capitale. En Allemagne c’est pire, 20% des retraités sont menacés par la pauvreté, le double du chiffre en France. En moyenne un retraité allemand ne touche que 1 100 euros par mois, soit environ 20% de moins qu’un retraité français actuellement. Sans compter que la plupart des français n’ont pas les moyens de payer leur ehpad et que donc c’est aux enfants de compléter, quand ils en trouvent une.
    Nous avions le meilleur système de retraite au monde. Il suffisait d’en corriger les privilèges. D’autre part, je rappelle que Macron a baissé les charges patronales sur les retraites complémentaires Agirs-Arco, un déficit annoncé donc!
    les 14 milliardaires français parmi les 500 plus riches de la planète se sont enrichis de 78 milliards de dollars – net – au premier semestre 2019, avec un taux de croissance de 34,6 % : une vitesse d’enrichissement record parmi les pays comptant plus de deux milliardaires. Pendant que les gilets jaunes occupaient les ronds-points, les ultra-riches français ont donc amassé des richesses à un rythme deux fois plus soutenu que celui de leurs homologues chinois (17 %) et américains (15 %) (Bloomberg)

    1. (@ Nespo) Vous comme moi étions intervenus sur le sujet en réaction à l’article publié le 5 décembre sur le présent site sous le titre « Retraites: chaud brouillard ».

      Ma contribution se référait à la situation existant dans mon pays d’accueil, à savoir la Belgique.
      Permettez-moi de reprendre simplement deux informations qui y figuraient parmi d’autres:

      – une réforme du système a été opérée en novembre 2017. Son implication la plus emblématique a été de reporter l’âge légal de départ à la retraite: encore fixé à 65 ans aujourd’hui, il devrait passer à 66 ans pour ceux qui arrêteront de travailler en 2025 et à 67 ans à partir de 2030

      – pour prendre sa retraite à taux plein, il faut avoir cotisé pendant au moins 45 ans (ou 180 trimestres).

      J’ajoutais: « inutile de souligner les « remous » (restons modéré) que cette réforme a pu susciter parmi la population… et elle fait encore débat ».

      En fait, la Belgique étant sans gouvernement depuis les élections législatives du mois de mai dernier, le brouillard, qui ne manquera pas de s’épaissir au contact des « masses d’air » en provenance de France, risque, de ce côté-ci de la frontière, de connaître aussi quelques accès de réchauffement…

  9. Merci M. Gérard Vernier pour votre article plutôt objectif, mesuré et lucide.
    Je ne vous savais pas chroniqueur ou éditorialiste…

    J’avais rédigé une réponse au commentaire un tantinet méprisant pour les Gilets jaunes de RAMBION JL, mais j’ai préféré m’abstenir pour ne pas ouvrir de polémique.

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page