Ceuta : quand « l’invasion migratoire » fait pschitt

L’entrée massive de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta a aussitôt déclenché le récit attendu : l’Espagne serait submergée, l’Europe menacée, la France bientôt envahie. Mais les faits racontent autre chose. Ceuta n’a pas confirmé le discours de l’extrême droite. Ceuta a révélé la vulnérabilité d’une frontière, la possible instrumentalisation d’un drame humain, l’hypocrisie de plusieurs gouvernements européens et l’urgence d’une politique migratoire adulte.

Ceuta n’est pas un slogan. C’est une ville espagnole posée sur la côte africaine, une frontière, une digue, une mer, et désormais des morts. Avant même que les chiffres soient stabilisés, avant même que l’on sache combien de femmes et d’hommes avaient tenté de rejoindre l’enclave, le récit était déjà prêt. Pour Vox, pour une partie de la droite européenne, pour l’extrême droite américaine, Ceuta devait être la preuve attendue : l’Espagne aurait ouvert la porte, l’Europe serait percée, la régularisation conduirait mécaniquement à l’invasion.

Or qu’a-t-on vu ? Une entrée massive, spectaculaire, inquiétante. Des dizaines de milliers de personnes arrivées par la mer ou par la frontière. Des images propres à nourrir toutes les peurs. Puis, très vite, un reflux. Selon le ministre espagnol de l’intérieur, Fernando Grande-Marlaska, environ 70 000 des 72 000 personnes entrées à Ceuta avaient déjà quitté l’enclave quelques jours plus tard. Il reste des morts, des mineurs, des familles sans nouvelles, une ville blessée, une frontière humiliée. Mais le scénario d’une Espagne ouverte, d’une Europe submergée, d’une France menacée dans les vingt-quatre heures, s’est effondré aussi vite qu’il avait été fabriqué.

Ceuta n’est pas l’annonce d’une invasion. C’est l’effondrement d’un récit.

La droite française s’est pourtant précipitée dans la brèche. L’Espagne socialiste aurait régularisé, donc appelé. Elle aurait été laxiste, donc débordée. Et les migrants de Ceuta seraient demain à Paris, Lyon ou Perpignan. Tout cela est faux, ou grossièrement trompeur. La régularisation espagnole concerne des personnes déjà présentes sur le territoire, non un signal d’ouverture générale aux frontières. On peut discuter cette politique, la critiquer, en interroger les effets symboliques. Mais faire de Ceuta sa conséquence mécanique relève moins de l’analyse que de l’exploitation politique.

Ceuta, ensuite, n’est pas une porte automatique vers l’espace européen. L’enclave espagnole obéit à un régime particulier : l’entrée à Ceuta ne signifie pas libre circulation immédiate vers la péninsule. Les départs vers l’Espagne continentale restent contrôlés. Cela n’a pas empêché la politique française de jouer son petit théâtre sécuritaire. Laurent Nuñez a annoncé le renforcement des effectifs à la frontière franco-espagnole, avec avions, drones, patrouilles, contrôles sur l’A9, les cols et les petits points de passage. Dans les Pyrénées-Orientales, 170 policiers furent mobilisés alors même que le préfet reconnaissait ne constater aucun impact migratoire sur la France.

La séquence aurait eu quelque chose de comique si le sujet n’était pas aussi tragique : Ceuta est en Afrique, les migrants sont pour l’essentiel repartis au Maroc, Schengen n’a pas été percé, et la France envoie ses renforts comme si une colonne invisible avançait déjà vers Le Perthus. À force de vouloir rassurer, Laurent Nuñez a parfois donné l’impression de transformer le ministère de l’intérieur en décor de Louis de Funès : beaucoup de gestes, beaucoup d’ordres, beaucoup d’uniformes, et une menace surtout construite pour la caméra.

L’hypocrisie ne fut pas seulement française. Elle fut aussi italienne. En septembre 2023, lorsque Lampedusa fut confrontée à l’arrivée soudaine de milliers de migrants, Giorgia Meloni demanda la solidarité européenne. Elle l’obtint. Ursula von der Leyen se rendit sur place. Bruxelles élabora un plan en dix points. La France appela à ne pas laisser l’Italie seule. L’Europe admit alors qu’un pays de première entrée ne pouvait supporter seul la pression migratoire.

Trois ans plus tard, lorsque l’Espagne est frappée à son tour par une crise brutale, le réflexe change. Rome ne demande plus la solidarité pour Madrid. Elle cherche à isoler l’Espagne, réclame davantage de contrôles, évoque la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, pousse l’idée de centres financés par l’Europe dans des pays tiers. Ainsi va l’Europe des droites nationales : solidarité lorsque la crise frappe chez soi ; procès en irresponsabilité lorsqu’elle frappe chez le voisin. On ne peut pourtant pas invoquer l’Europe à Lampedusa et la refuser à Ceuta.

Reste la question marocaine. Il faut ici parler avec prudence. Aucune preuve publique ne permet, à ce stade, d’affirmer que les autorités marocaines auraient organisé directement l’afflux. Mais il serait tout aussi naïf de croire qu’un mouvement de cette ampleur, vers une frontière aussi surveillée, puisse se produire sans relâchement, permissivité ou faille majeure du dispositif marocain. Tout indique au minimum une permissivité. Reste à établir si elle fut négligence, calcul ou signal politique.

Le moment n’est pas neutre. La crise survient autour de la fête du Trône, temps de mise en scène du pouvoir marocain. Elle se produit dans un contexte où Ceuta et Melilla demeurent, pour Rabat, des blessures territoriales jamais complètement refermées. Elle intervient aussi dans une relation hispano-marocaine travaillée par la question du Sahara occidental, les coopérations policières, les accords économiques et les équilibres méditerranéens. La migration est devenue une langue diplomatique. Le Maroc n’est pas le seul à l’utiliser. La Biélorussie l’a fait contre la Pologne et les pays baltes. La Turquie l’a utilisée face à l’Union européenne. La Tunisie a compris le prix politique de sa fonction de verrou méditerranéen.

Ceuta n’est donc pas seulement une crise migratoire. C’est une crise de souveraineté européenne. Elle montre que l’Europe a confié à ses voisins une partie de sa politique migratoire. Elle paie, négocie, délègue, ferme les yeux, puis s’étonne quand ceux à qui elle demande de retenir les départs comprennent qu’ils disposent d’un moyen de pression. À force d’externaliser ses frontières, l’Europe a externalisé une partie de sa souveraineté.

Ceuta porte aussi une mémoire plus sombre : celle du Maroc espagnol, de Franco et de la Légion Condor. Cette frontière n’a jamais été une simple ligne administrative.

C’est pourquoi l’extrême droite s’y engouffre si vite. Elle n’a pas besoin que la crise dure ; elle a besoin que l’image frappe. Une foule, une barrière, une nage, une plage, un uniforme, un cri, un corps : quelques secondes suffisent pour fabriquer une vérité politique. Peu importe ensuite que la majorité des personnes soient reparties, que Ceuta n’ouvre pas mécaniquement Schengen, que la crise tienne autant aux rumeurs, à une faille marocaine, à une frontière singulière et à des réseaux qu’à une politique migratoire nationale. Le récit a déjà circulé.

La politique ne peut pas se contenter de réfuter les images après coup. Elle doit reprendre l’initiative. Elle doit dire que les frontières existent, que les États ont le droit et le devoir de les contrôler, que les arrivées massives désorganisent les villes, les services publics, les habitants et les administrations. Elle doit aussi rappeler que les migrants ne sont pas des munitions diplomatiques, ni des figurants dans le théâtre électoral européen. Entre l’angélisme et la panique, il existe une politique. C’est précisément cette politique que l’extrême droite refuse, non parce qu’elle ignore les crises migratoires, mais parce qu’elle en a besoin.

Ceuta n’est pas une invasion migratoire. C’est probablement une instrumentalisation, au minimum une permissivité ou un relâchement du côté marocain, dans laquelle l’extrême droite européenne et américaine s’est aussitôt engouffrée. C’est surtout un drame humain. Au moins soixante-dix-sept corps ont été récupérés côté espagnol. D’autres morts sont signalés côté marocain. Ce bilan aurait pu être plus lourd encore si les autorités espagnoles n’avaient pas réagi rapidement. Il aurait pu devenir une catastrophe de masse, une hécatombe méditerranéenne de plus, une de ces tragédies que l’Europe commente quelques jours avant de les oublier.

Ces morts disent aussi l’espérance que l’Europe suscite encore, même lorsqu’elle ne veut plus la regarder en face. Je me souviens de Tanger, des jeunes du nord marocain, longtemps déshérités par l’histoire du royaume, regardant l’autre rive comme on regarde une promesse. Près des tombeaux phéniciens, ils ne rêvaient pas d’envahir. Ils rêvaient de partir. On ne traverse pas la mer pour un continent sans avenir. On ne risque pas sa vie pour une civilisation qui ne signifie plus rien. Les corps de Ceuta disent cela aussi : l’Europe reste, malgré elle, un nom de l’espoir.

Il faut donc une politique adulte des frontières : contrôler réellement, ne pas mentir aux citoyens, ne pas laisser les États de première entrée seuls face aux crises, ne pas déléguer entièrement aux voisins autoritaires la gestion de nos limites, ne pas confondre régularisation, asile, travail, clandestinité et chantage diplomatique, ne pas transformer chaque événement en panique identitaire. Adulte, cela veut dire tenir ensemble ce que l’extrême droite sépare volontairement : la souveraineté et l’humanité, la frontière et le droit, la fermeté et la coopération, les besoins économiques et les devoirs moraux, la Méditerranée comme espace de circulation et la Méditerranée comme cimetière.

Ceuta n’a pas fait tomber l’Europe. Ceuta a fait tomber un mensonge. Il est temps de gérer les frontières européennes de manière adulte, avant que notre Mare nostrum devienne notre Cimiterium nostrum.

Javier Garcia
Javier Garcia
Javier Garcia est historien, écrivain & fondateur de Zeus Conseils

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