Le 22 novembre dernier, Sauvons l’Europe organisait un banquet pour fêter ses 20 ans. Parmi les intervenants, l’eurodéputé écologiste Mounir Satouri a dressé le panorama des échecs de l’Union européenne. Comment les citoyen·nes du Vieux continent ont dérivé vers une nouvelle droite devenue extrême, quand elle ne se revendique pas d’extrême-droite ou illibérale ?
Des idéaux d’une Europe pacifiste et unitaire, la gauche et la social-démocratie souffrent — trop souvent injustement — d’une décrédibilisation organisée par divers vecteurs. Quel avenir démocratique s’offre à l’Europe ? Dix mois après sa rédaction, Sauvons l’Europe estime que cette tribune mérite un relais à la lecture de l’actualité de cette rentrée.
ÉPISODE 1 /// 2005 – 2025 : vingt ans d’émergence populiste
Une fracture entre le projet européen – ambitieux, technique, abstrait – et le vécu concret des citoyens, marqué par l’insécurité sociale, les délocalisations, l’abandon territorial.
À partir de là, l’Europe a cessé de produire du « rempart », et ce vide a été occupé par ceux qui prospèrent sur la peur.
Berlusconi, dès les années 2000, a été le laboratoire de ce mélange de populisme, de télévision, de démagogie antisystème et d’attaques contre la justice et les contre-pouvoirs. Il a été suivi par Orbán, Kaczyński, Salvini, jusqu’à aujourd’hui Bardella, incarnation française d’une stratégie construite, assumée, internationale.
Ce n’est pas une dérive : c’est un mouvement de fond, nourri par trois fautes collectives.
1. Nous avons sous-estimé les humiliations sociales
Pendant que l’Europe s’élargissait, que la mondialisation accélérait, des millions de citoyens perdaient confiance dans leur avenir. Ils n’ont pas entendu une Europe les protéger. Ils ont entendu un discours de responsabilisation individuelle : « adaptez-vous », « formez-vous ».
Dans de nombreux territoires, l’Europe n’était plus une promesse mais un rappel de déclassement.
Pour comprendre ces vingt années, je pars d’un moment fondateur : 2005. Le référendum français n’a pas seulement rejeté un traité : il a ouvert une fracture politique et culturelle que nous n’avons jamais su refermer.
2. Nous avons laissé dériver le marché unique sans contrepoids social
La logique de concurrence a produit des gagnants… et des abandonnés. Elle a miné l’idée de solidarité. Elle a affaibli les classes populaires, puis les classes moyennes – fondement du contrat démocratique.
3. Nous avons laissé prospérer une gauche culturelle orpheline et une droite politique sans boussole
La droite classique s’est progressivement alignée sur les thèmes, puis sur les méthodes de l’extrême droite. La gauche a été prise dans ses contradictions entre mondialisation assumée et réalité sociale.
L’écologie, elle, a été ciblée comme bouc émissaire : parce qu’elle remet en cause des rentes, des modèles agricoles et industriels, elle a déclenché un backlash organisé.
Aujourd’hui, les populistes ne montent pas parce que nous serions faibles : ils montent parce que nous n’avons pas offert d’alternative crédible face au désordre du monde. Voilà ce que nous avons raté.
Mais l’histoire n’est pas écrite : ces dix dernières années ont montré que lorsque l’Europe protège, lorsqu’elle assume une vision, elle peut encore être un acteur puissant. La question est de savoir si nous aurons le courage, dans les dix prochaines années, d’en tirer les leçons.
ÉPISODE 2 /// 2025 : la question démocratique
L’Europe s’est construite après le fascisme comme un bouclier démocratique, adossé à un contrat social fondé sur la sécurité, l’ascension sociale, l’État-providence.
Ce contrat s’est fissuré. Et dans cette fissure, 20 à 35 % des Européens sont passés, scrutin après scrutin, de l’euroscepticisme au rejet global des élites démocratiques. Pourquoi ?
1. Parce que l’Europe protège moins
Le marché unique, conçu comme moteur d’efficacité, s’est transformé en mécanisme de concurrence continue entre travailleurs, territoires et États. Les écarts se creusent.
Des régions entières ont vu leurs usines partir, leurs médecins disparaître, leurs services publics s’éroder. Quand le quotidien se détériore, la démocratie devient un luxe lointain.
2. Parce que les États membres ont cultivé l’ambiguïté
Beaucoup se félicitent à Bruxelles de décisions qu’ils dénoncent ensuite à Paris, Rome ou Budapest. Cette duplicité permanente crée un ressentiment profond : l’Europe devient le bouc émissaire commode de toutes les lâchetés nationales.
3. Parce que l’Europe est devenue le miroir du déclassement national
Les démocraties nationales s’épuisent, les partis traditionnels s’effondrent, la confiance s’effrite. L’Europe reflète cette crise, mais ne la corrige plus. Elle n’offre plus de récit collectif, plus de projection, plus d’horizon commun.
4. Parce que le Green Deal a été pris pour cible
Nous avons vu ces derniers mois une alliance objective entre la droite européenne et l’extrême droite pour détricoter le Pacte vert, affaiblir la démocratie sociale et ralentir la transition écologique. Ils ne s’attaquent pas à l’écologie parce qu’elle serait fragile, mais parce que pour la première fois nous gagnions la bataille culturelle.
Alors que manque-t-il au projet européen pour redevenir un bouclier démocratique ?
- de la protection : économique, sociale, environnementale.
- de la justice : lutter contre les rentes, les abus de concurrence, la dégradation des services publics.
- du courage politique : dire la vérité sur les transformations nécessaires.
- un récit : une Europe qui inspire, pas seulement une Europe qui régule.
Je le vois chaque jour à la présidence de la sous-commission des droits humains :
là où l’Europe recule, la barbarie avance. La démocratie n’est jamais acquise. Elle se défend où elle disparaît.
ÉPISODE 3 /// 2025–2035 : la décennie de tous les dangers
Les dix prochaines années ne seront pas une parenthèse. Ce sera la décennie décisive.
- 2027 : élections en Allemagne, en Italie, en France.
- 2029 : nouvelles élections européennes.
- 2030–2035 : années charnières pour le climat, l’industrie, la géopolitique, les migrations, l’Intelligence artificielle.
Pendant ce temps, la Commission européenne renie peu à peu l’ambition historique du Green Deal qu’elle avait elle-même initiée. Le PPE, quant à lui, a acté un compromis historique avec l’extrême droite sur le climat et la RSE. Pour la première fois, une majorité politique européenne organise un recul démocratique, écologique et social.
La question n’est donc plus : comment éviter la victoire des populistes ?
La question est : comment éviter que les populistes ne redéfinissent l’Europe de l’intérieur ?
Nous avons 40 mois devant nous, jusqu’à 2027, pour empêcher ce basculement. 40 mois pour reconstruire un projet européen qui donne envie d’y croire autour de trois chantiers indispensables.
1. La refondation du projet industriel et climatique
Nous devons revenir à la logique du rapport Draghi : un véritable projet européen de souveraineté industrielle, d’innovation, de protection écologique et de résilience.
Le Green Deal ne doit pas être abandonné : il doit être doublé d’un pacte industriel puissant, lisible, populaire.
2. Un nouveau contrat social européen
Un marché unique qui écrase les travailleurs et les territoires n’est pas viable.
Nous devons :
- assurer des convergences sociales réelles
- protéger les secteurs stratégiques
- faire de la transition écologique un moteur d’emploi et non un facteur de peur.
L’Europe ne survivra pas si elle ne protège plus les classes moyennes.
3. Une réforme institutionnelle courageuse
Oui, nous devons rouvrir la question des traités.
Oui, nous devons envisager un renouvellement anticipé de la Commission si elle renonce à son mandat écologique.
Oui, nous devons redonner de la clarté démocratique à notre projet collectif.
L’Europe doit redevenir un acteur : pas un spectateur, encore moins un arbitre passif des colères nationales.
La responsabilité des démocrates comme urgence principale
Nous entrons dans la décennie de tous les dangers, mais aussi dans la décennie de toutes les possibilités.
L’Europe a déjà prouvé que lorsqu’elle s’unit, elle peut sauver son agriculture, ses industries, son climat, ses valeurs.
L’Europe peut redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un rempart, une inspiration, un espoir.
Nous n’avons pas le droit d’échouer.
Pas maintenant.
Pas dans ces 40 mois.
Pas face à ceux qui veulent défaire ce que l’Europe a construit.



Cette obsession à situer le danger à l’extreme droite me semble désuete .
Ca évite à un écologiste de se regarder dans le miroir.
Car à notre époque de recherche de la décarbonation, l’écolo de base s’agite comme un cabri.
Alors qu’il a laissé partir le nucléaire ( pire, il a a voté pour que l’Allemagne bénéficie d’un de nos seuls atout, l’électricité pas chère).
Qu’il s’omnubile de l’emposonnement aux pesticides, quand la réalité est que pour se nourrir , la France est de plus en plus amenée à acheter ailleurs ce qu’elle produisait sur son sol, avec MOINS de garanties que les productions locales.
L’ecolo de base a peur , est apeuré. Comme on peut l’etre quanf on ne connait pas bien le danger , on le fantasme. Quand on est proche de al production, on mesure les choses avec beaucoup plus de précision, et on panique moins. Il faut donc FAIRE et cesser de commenter.
A ce stade, les écolos ne sont qu’une association de consommateurs.
En 1957 Altiero Spinelli analysait les limites du Marché commun : « Vouloir L’Europe, c’est vouloir un gouvernement européen pour administrer les affaires du peuple européen. Cela revient donc a s’attaquer à des nombtreux domaines et à des nombreux intérets, mais surtout a la position et aux privilèges des détenteurs du povoir national: les ministrea et leurs bureaucraties, les parlements, les partis nationaux. Tous se defendent avec habileté et ténacité. Leur objectif, inconscient mais ferme est d’éviter l’amertume de la perte d’une part substencielle de leur pouvoir , et l’unté européenne signifie précisément cela. Lorsq’ils se retrouvent à discuter de questions européennes, leur but est donc toujours de chercher ce qu’il faut faire et dire pour ne pas créere l’Europe. Et lorsqu’ils y parviennent ils s’emprssent de dissimuler leurs méfaits sous un beau voile d’européanisme.Dan le cas du Marché commun nous avons une fois de plus assisté à cette mascarade »
Je truve ces mots d’une actualité trublante
Bonjour Monsieur Marco Sartorelli.
Bravo, encore bravo, bienvenue dans le cercle très restreint de ceux qui parlent vrais, de ceux qui sont clairvoyants, qui ne sont pas hypocrites.
Dans de nombreux articles et commentaires, on « tchatche », on diserte sans aborder le fond, merci pour votre commentaire, il va et défend l’essentiel, pourquoi sommes nous si peu à le rabâcher ?
Sans doute car vu du fin fond de son pays, l’électeur européen se demande si l’élite basée à Bruxelles n’est pas encore plus rentière que celle de son pays ?
Qu’il sait que les politiques de son pays « envoyés » à Bruxelles a l’occasion des européennes sont souvent les moins bons couteaux du tiroir / ou genent trop à Paris?
Que les hauts fonctionnaires sont passés de 25000 à 80000 entre 1980 et 2025 en France, et qu’il ne veut pas reproduire cette logique à Bruxelles?
(@ Jule) Le chiffre que vous citez en termes d’augmentation du nombre des hauts fonctionnaires français (de 25000 à 80000 sur une période de 45 ans) étant impressionnant, il serait intéressant de connaître la source de cette statistique… étant entendu qu’il convient d’être rigoureux quant à la définition de cette catégorie: à titre d’indice, rappelons que celle-ci relève du code général de la fonction publique dans le cadre de ses articles L411-1 à L462-2 (désolé pour cette référence bureaucratique) et recouvre des personnes telles que les membres du Conseil d’Etat, les magistrats de la Cour des comptes, les préfets ou les ingénieurs des Ponts et Chaussées.
S’agissant de la Commission européenne, qui compte un effectif d’environ 33000 personnes, toutes catégories confondues, le nombre de « hauts fonctionnaires » stricto sensu (grade AD 16) s’établit, en 2026, à 393 et concerne les Directeurs généraux chapeautant, comme leur nom l’indique, les différentes Directions générales de l’institution (environ une soixantaine). Ils relèvent directement de l’autorité des commissaires européens et de leur présidente.
On a tellement besoin que, dans les difficultés actuelles, l’Europe soit notre »bouclier » selon le mot d’E. Macron, que l’on voudrait que les Eurocrates soient avant tout des Europeens convaincus et non pas les marionnettes des partis nationaux. L’Europe a pu faire la preuve de méthodes de travail constructives, a pu bâtir des compromis salutaires, mais en ce moment elle piétine juste au moment où , face aux empires, c’est à son niveau que les choix politiques décisifs doivent être faits.