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L’immigration au coeur de l’actualité européenne

Jérôme Vignon – Ancien Haut fonctionnaire de la Commission européenne et surtout militant d’Europe a accepté une nouvelle interview, à l’occasion de la parution d’un document commun publié avec Jean-Louis Debrouwer Conseiller à la Fondation Egmont (Belgique), intitulé : « Nouveau pacte pour la migration : propositions équilibrées ». Il est ici interrogé par Jean-Pierre Bobichon pour l’Institut Jacques Delors.

JP Bobichon – JPB – : L’institut Jacques Delors a toujours porté une attention particulière aux enjeux migratoires en Europe. Ce 23 septembre dernier, la Commission européenne a rendu publique une communication sur ce sujet préoccupant pour tous les peuples concernés. Qu’en pensez-vous ?

Jérôme Vignon – JV – : Pendant longtemps la question de la libre circulation intérieure des travailleurs au sein de l’UE a été l’unique préoccupation, laissant aux Etat membres la responsabilité quasi exclusive de réguler, en pratique de restreindre, les migrations en provenance des « pays tiers «. L’afflux exceptionnel de migrants, notamment du fait de la crise syrienne en 2015 a brutalement révélé que les migrations extérieures étaient un sujet d’intérêt commun. En même temps elle soulignait la grave défaillance de la solidarité des Etats membres avec les pays de première entrée. La crise de l’asile qui en est résulté et dont la catastrophe du camp de Moria fut l’expression cache une autre réalité, celle du besoin d’une immigration de travail qui pour l’instant prend essentiellement la forme d’une immigration irrégulière. Le nouveau Pacte publié par la Commission est un pas très important dans la voie de l’instauration d’une solidarité entre les Etats membres pour la prise en charge des réfugiés. Il en faudra d’autres pour réguler dans un cadre européen de l’immigration légale de travail.

JPB : Quels sont les approches de ce nouveau pacte, inédit, pour les migrations et les droits d’asile ?

Pour résoudre la crise de l’asile, la Commission propose un mécanisme subtil de solidarité obligatoire mais flexible. La solidarité est obligatoire en ce sens que tous doivent partager, en cas de pression, la charge de l’accueil qui pèse sur les pays de première entrée, ou qui résulte d’un sauvetage en mer. Mais elle est flexible, offrant trois manières de s’acquitter de la solidarité : la prise en charge des candidats à l’asile, l’aide au retour s’ils ont été déboutés ou même une aide en ressources administratives pour appuyer les capacités du pays de premier accueil.

La Commission compte aussi sur le renforcement des procédures d’identification et de sélection à l’entrée des migrants en situation irrégulière. La recevabilité des demandes d’asile serait décidée beaucoup plus rapidement (songeons qu’à Moria les exilés pouvaient attende plusieurs années pour un rendez-vous) permettant une mise en œuvre plus effective des retours.

Autre novation, l’instauration d’une gouvernance de l’immigration pour temps de crise dont le pilotage serait confié à la Commission européenne. Le dispositif de crise actuellement en vigueur, et l’on imagine bien que de nouvelles crises pourraient surgir, n’a jamais fonctionné, nécessitant un accord consensuel des Etats pour son déclenchement.

JPB : Les défis sont immenses, que pense l’IJD de cette démarche de la Commission ?

Il fallait absolument sortir de l’impasse actuelle et nous avons salué le principe même du Pacte et ses avancées : solidarité, européanisation de la gestion des crises, amélioration des droits pour les personnes s’étant vu reconnaître le statut de réfugié. Cependant la Commission a choisi de rechercher le consensus des 27 Etats membres, et cela entraine des mécanismes extrêmement complexes avec deux inconvénients : le temps qui sera nécessaire à les adopter ; les risques de défaillance dans la mise en œuvre, au détriment du respect de droits fondamentaux des personnes migrantes. L’Institut Jacques Delors avait pour ces raisons opté pour une géométrie variable fondée sur l’accord d’un groupe d’Etats pionniers acceptant d’aller de l’avant, d’une manière simple, pour la mise en œuvre de la solidarité.

JPB : Comment y impliquer fortement la société civile organisée européenne, et en particulier, les mouvements syndicaux dans ces dispositions prévus par ce pacte européen inédit ?

Le pacte est aujourd’hui sous tendu par une vision très défensive de l’accès à l’Union européenne. Ce faisant il se prive d’une relation efficace avec les pays d’origine qui eux, ont besoin de cet accès pour de multiples raison, comme les pays européens ont aussi besoin d’une main d’œuvre pas nécessairement très qualifiée. La société civile et le mouvement syndical ont un rôle à jouer pour situer ces échanges migratoires (car il s’agit d’échanges, beaucoup d’Européens étant eux-mêmes expatriés) dans une perspective de développement à long terme, et en tenant compte des nouveaux visages de la mobilité internationale.

JPB : Comme souvent en Europe ce pacte est le résultat de compromis, comment les faire vivre et en tenir compte dans les politiques européennes ?

Dans la mise en œuvre des directives et règlements qui constituent l’Espace européen commun de l’asile, l’essentiel est une affaire d’exécution et de qualité dans les relations humaines : avec les migrants, entre les administrations nationales et territoriales avec les populations d’accueil. Il faudra que le suivi comporte une grande dose de coopération intra européenne, en vue d’un transfert d’expérience et de bonnes pratiques. Je pense par exemple à la capacité que certaines autorités espagnoles ont eue pour assurer une représentation des Etrangers accueillis sur leur sol ou au rôle des Länder allemand pour l’instruction de l’asile et la mise en œuvre de l’intégration.

JPB : La Commission européenne, force de propositions dans le paysage européen institutionnel, place-t-elle la barre suffisamment haute pour réussir ses ambitions : Protéger les européens de toutes démarches racistes et xénophobes et faire peuple « unis dans la diversité » ?

La Commission est ici prisonnière du Conseil des ministres JAI, c’est-à-dire les Ministres de l’intérieur. Ceux-ci sont naturellement conservateurs et sensibles au besoin de « protection » des populations nationales, y compris les plus modestes. De surcroit, ils ne sont guère porter à coopérer avec les Ministres sociaux ou ceux des Affaires étrangères, et réciproquement d’ailleurs. De là découle la vision défensive. IL faut cependant à l’Europe qu’elle entre dans le 21e siècle, c’est-à-dire qu’elle prenne conscience du lien de solidarité qui la lie aux pays de la Méditerranée et du Sud, sachant que ces pays vont entrer eux-mêmes dans nouvelle phase de leur développement. Il faut donc un pendant démographique à l’interdépendance environnementale dont nous prenons maintenant conscience.

JPB : Il y a eu « l’objectif 92 » en 1985 pour la réalisation du marché unique, ne pourrait-on pas fixer l’objectif 2021, vu l’urgence, pour l’application de ce pacte européen pour une gouvernance européenne migratoire ?

D’une certaine façon, le défi migratoire, défi hautement politique, vient nous rappeler que pour l’Union européenne, le temps de la vision est revenu. Mais ce serait déjà un bon premier pas si le Pacte migratoire pouvait être adopté, sans être défiguré, d’ici la fin de 2021. Si ce n’était pas le cas l’hypothèse de la géométrie variable de l’Institut Jacques Delors ne pourrait pas être écartée.

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Jean-Pierre Bobichon

Jean-Pierre est membre fondateur de Sauvons l’Europe, et Conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors

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3 Commentaires

  1. Un vrai délire de gens bien payés, hors sol, aveuglé par leur méconnaissance crasse de l’islam qui bloque toute intégration. Toujours les thèses de Kalergi-Coudenhove qui régissent la pensée européenne dont les pays chrétiens ne veulent absolument pas comme les pays du groupe de Visegrad derniers défenseurs de la chrétienté. Vous dirigez vers un rejet par tous les peuples qui subissent cette invasion. Le blabla inefficace de ce texte prouve ce déni envers les peuples. Rappelez-vous que les peuples ont toujours raison des tyrans illégitimes, dont vous êtes le dernier avatar.

    1. Je me pose une question simple: quelle est votre connaissance de l’islam? Probablement du niveau de celle des terroristes qui tuent en croyant le faire en son nom.

  2. Oui, l’initiative européenne va dans le bon sens, peut-être finalement que Mme Von der Leyen mise présidente de la Commission car tous les autres noms avaient été barrés restera plus dans l’histoire que la majorité de ses prédécesseurs!
    Oui il faut accueillir ceux qui relèvent du droit d’asile, normalement et dignement, dans des délais décents, et cesser pour les Ministres de l’Intérieur et de la Justice de se défouler sur ceux qui les aident, ils ne font, en particulier l’hiver en montagne, que de ne pas être coupables de non-assistance à personne en danger.
    Non je ne peux lire besoin d’une immigration de travail sans réagir ! C’est la victoire ultime du capitalisme sauvage que de voir beaucoup d’hommes politiques progressistes écrire cela, c’est faire de l’être humain une machine, un logiciel comme un autre, qu’on achète ou revend. Ce n’est dans l’esprit pas très différent d’aller chercher des esclaves en Afrique pour les amener en Amérique ! Quand vous parlez d’échanges migratoires, le dit-échange n’est pas très équitable, c’est tu me prends un doctorant (que je ne veux pas payer, d’ailleurs!) je te prends un balayeur. Et alors, qui va occuper nos emplois non qualifiés ? Ben, nos habitants, ah il faudra rendre ces emplois un peu plus attractifs, les payer un peu mieux, et ce ne sera pas pire que les petits boulots à répétition, que le chômage et ne pas pouvoir faire de projets ! Mais cela va diminuer les profits de certains, quelle horreur ! Et oui, c’était la règle du XXème siècle, malgré 2 guerres, jusqu’au développement de la finance qui a effacé tous les progrès vers plus d’égalité, et qui n’est pas inéluctable, contrairement à ceux qui nous parlent d’une situation presque de droit divin et de la fin de l’histoire. Il y a et il y aura toujours une partie de la population qui ne comprend pas grand-chose et ne peut pas viser beaucoup plus haut (et j’ai bien l’impression que le collège, le lycée et la télé actuels en augmentent le nombre!), mais si leur travail n’est pas stupide, à bien le faire certains pourront avoir d’autres ambitions. Et de toutes façon ceux qui actuellement viennent les prendre n’ont pas plus vocation à cela, certains sont d’ailleurs diplômés dans leur pays.
    Eh oui, dans tous les pays la plupart des gens voudrait vivre chez eux dans leur cadre familier avec leur famille et leurs amis. Mais souvent, familles et amis sont déjà partis et en plus d’émissions de télé qui leur montre une Europe pour happy few que je ne connaîtrais jamais, cela finit malheureusement par être comme une initiation, pour être un homme, il faut partir en Europe et envoyer de l’argent aux ayant-droit, et à quelques pique-assiette, et au moins faire croire qu’on a réussi, et perpétuer le mensonge, comme les élites communistes qui savaient ce que faisait Staline, mais on ne peut pas désespérer Billancourt ! Alors qu’ils aimeraient trouver du travail sur place et profiter de ce qu’ils ont fabriqué, au lieu de le voir partir en Europe, ce qui fait ainsi la fortune de quelques patrons de compagnies maritimes (hein Mr Bolloré, excusez-moi, mais pas pu m’en empêcher!) et la richesse d’importateurs locaux, en général malheureusement les riches des pays les moins avancés ont financièrement intérêt au maintien du sous-développement.
    Cela se passe aussi à l’intérieur de l’Europe, certains pays de l’est poussant leurs travailleurs dont ils ne savent que faire à aller travailler ailleurs (et les Anglais -même s’ils n’en font plus partie- n’avaient pas honte de râler sur le nombre de Polonais ou autres, vu qu’au XIXème siècle ils poussaient les Écossais et Irlandais dehors pour mettre des moutons à leur place). Sans parler de la Roumanie qui profite de la libre circulation pour mettre dehors ses Roms et les oublier dans des bidonvilles à Paris ou ailleurs.
    Voilà quelque réflexions qui vont venir j’espère alimenter le débat, et qui n’ont rien à voir avec des religions, qui peuvent toujours être, toutes, l’opium des peuples.

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