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Vingt ans après

Il y a vingt ans, l’Euro parvenait jusque dans nos poches. Fruit d’un compromis laborieux, cette monnaie naissait sans jambe budgétaire et nombreux sont ceux qui s’interrogeaient sur les chances de survie d’un tel projet sans précédent historique en temps de paix. Sur ces vingt années, l’Euro s’est doté des institutions nécessaires telles que la surveillance bancaire, et la BCE s’est arrachée au modèle pesant de la Bundesbank pour gagner enfin son indépendance.

Le pas franchi par ce week-end par les chefs d’Etat et de gouvernements est du même ordre, et ouvre un nouveau chapitre de l’histoire européenne. Angela Merkel et Emmanuel Macron entrent au Panthéon des grands européens, la Chancelière se hissant au niveau historique de son mentor Helmut Kohl au soir de sa vie politique et sortant son pays par le haut de la crise ouverte par la Cour de Karlsruhe, le Président accomplissant sa promesse européenne par un acte de solidarité majeur. Ce n’est pas sans émotion que l’on voit cette étape franchie pour l’anniversaire de 95 ans de Jacques Delors, sorti récemment de sa réserve pour défendre l’idée européenne face à la crise commune.

Le budget européen vient de doubler, pour venir en aide aux pays les plus touchés par le Coronavirus. Il faut y insister. Les discussions autour du budget sont vieilles comme l’Europe et n’avaient jamais abouti à un tel progrès décisif. Il vient de s’accomplir, non pas dans un choix de raison technique pour faire mieux ensemble que séparément, mais bien pour aider les pays dont l’économie est ravagée par le Covid-19. Il met en place des transferts massifs des pays qui vont le moins mal vers ceux qui vont le plus mal, alors que personne ne sortira indemne de cette crise.

Depuis des mois, beaucoup s’interrogeaient sur la légitimité finale du projet européen. L’Italie et l’Espagne sombraient, et quoi ? Où était l’Europe ? Que faisait-elle ? Ce n’était que ça l’Europe, un marché et une monnaie ? La Chine pouvait incarner la solidarité en se contentant de filmer un avion de livraison de masques. Face à cela, les institutions européennes n’avaient pas de compétence dans le domaine de la santé, et pas d’argent. La BCE dans un premier temps a permis à tous les pays de continuer à emprunter sur les marchés. Aujourd’hui le Conseil met en place la structure financière de la solidarité européenne. Au fond, l’élément le plus symbolique de ce paquet est la création d’une assurance-chômage européenne.

La plus grande crise sanitaire du siècle et son  corollaire économique abyssal auront donc eu raison des inévitables incohérences et réserves aux origines de l’Euro.

Il ne faut pas non plus sous-estimer les conséquences de long terme de cet accord. En apparence, il s’agit d’une « simple » émission de dette commune pour financer une solidarité, dans un cadre défini, borné dans le temps et isolé du reste du budget européen. En réalité il sera difficile de revenir en arrière une fois cette porte enfoncée. Parce que les moyens du refinancement de cette dette ont été laissés ouverts, ils sont à créer et comme tous les moyens de financement temporaires, ils dureront.

La encore, la discussion sur l’augmentation du budget existe depuis des lustres, avec la recherche de ressources propres nouvelles sur lesquelles personne ne s’accorde jamais. Eh bien on a mis la charrue avant les bœufs, on a emprunté et maintenant il va falloir trouver. Taxe sur les transactions financières ? Ecluses douanières pour assurer un juste échange climatique et social ? Taxe commune sur l’impôt sur les sociétés ? Taxe GAFA ? Le concours Lépine des taxes écologiques est ouvert, aujourd’hui sur le plastique non recyclé. C’est la fin de l’innocence et des propos désincarnés. La dette commune qui va être contractée représente en même temps la meilleure chance de voir aboutir une fiscalité européenne digne de ce nom. Une fois clamé que l’emprunt réalisé sera largement couvert par des ressources propres, c’est-à-dire des revenus prélevés sur le reste du monde ou du moins sur les « moins vertueux » de la planète, nous voici bien aux portes de l’Europe puissance. La première des souverainetés consiste pour le moins à récupérer son dû auprès d’autrui !

Dans le détail bien sûr les cinq jours de négociation ont laissé quelques traces. Sur les 750 milliards dont 500 de subventions proposés par la France et l’Allemagne, on est plus qu’à 390 milliards de subvention, soit tout de même plus des trois quarts. Chaque pays aura le droit d’en appeler au Conseil européen s’il estime qu’un autre pays dépense mal l’argent, mais aucune unanimité n’est prévue et on est loin d’une obligation à l’austérité. La Hongrie est parvenue à ce que les fonds européens ne puissent pas être suspendus par la Commission pour violation de l’Etat de droit, mais ils peuvent l’être par le Conseil européen à la majorité qualifiée, et l’ensemble des agences de contrôle européennes sont lâchées sur les détournement de fonds par les proches du pouvoir. Les dépenses de solidarités viennent piquer dans la caisse des dépenses d’avenir, anéantissant le projet d’Europe de la santé et de soutien européen aux entreprises en difficulté, ainsi que nombre de projets de recherche. La définition des nouvelles taxes européennes a été laissée à plus tard. Enfin les opposants ont obtenu un rabais supplémentaire sur leur contribution.

Soyons sérieux. Peut-on imaginer qu’on allait sauter d’un seul coup dans un système fédéral parfait, à l’issue d’une négociation de deux jours entre 27 pays dont chacun dispose d’un droit de veto, au premier rang ceux qui doivent payer dans un tel régime de solidarité ? Le résultat final est inespéré compte tenu des positions respectives il y’a encore une semaine. C’est un point de départ pour les vingt prochaines années. Nous avons appris de longue date que l’Europe ne progresse jamais dans des jardins à la française, mais à travers les ronces. Mais nous quittons les bois et nous entrons dans la clairière.

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Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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17 Commentaires

  1. « Peut-on imaginer qu’on allait sauter d’un seul coup dans un système fédéral parfait, à l’issue d’une négociation de deux jours entre 27 pays dont chacun dispose d’un droit de veto, au premier rang ceux qui doivent payer dans un tel régime de solidarité ? » Bien sur que non. A mon sens, le problème réside dans le manque de visibilité, dans le meilleur des cas, de l’activité des europarlamentaires de tendance fédéraliste à se montrer au grand public, avec des propositions, des actions, qui puissent finalement – dans les sociétés civiles des 27 pays membres de l’UE et aussi en GB – lancer un vrais débat de fond – repris par les médias – sur la volonté populaire d’aller vers un fédéralisme démocratique pour en finir – une fois pour toutes – avec ce « concert des nations » représenté par le Conseil européen.

    Une fois de plus, la crise du Covid-19 démontre que nous avons un besoins vital d’un pouvoir fédéral, capable de prendre les décisions pour le bien des humains et de non humains qui vivent dans l’espace UE. La santé, la solidarité, les mesures qui doivent être prises pour faire face au changement climatique en cours, pour préserver ce qu’il reste de la biodiversité, ne peuvent pas être soumises ni aux intérêts des multinationales et de l’économie capitaliste ni aux intérêts nationaux (qui souvent s’entremêlement), ni à la logique d’une croissance illimité dans la production et la consommation.

    En Europe il y a une seule institution transnational, qui est l’expression des volontés politiques des citoyennes et citoyens des pays membres de l’UE et donc légitimée à prendre des décisions qui engagent les pays membres. Cette institution est le Parlement européen, qui est de plus en plus muet sur les grands sujets (solidarité, climat, migration, refonte de l’économie, etc.) sur lesquels est urgentissime que les femmes et les hommes puissent s’exprimer en tant que citoyennes et citoyens, je ne dis pas du monde mais au moins de l’UE.

    Pour finir, les chefs d’Etat et de gouvernement, représentent des moins en moins les majorités des pays respectifs vu l’augmentation des taux d’abstentions aux élections nationales. Pour cela, ils sont de moins en moins légitimés pour engager les populations qui vivent dans leur pays respectifs. La même chose nous pouvons le dire pour les majorités des parlements nationaux dont les gouvernements sont expression.

    Un PE fort, capable de légiférer dans un espace fédéral pourrait redonner un nouvel élan à la démocratie représentative, surtout s’il sera capable d’impliquer les assemblées des élus locaux de pays membres et les femmes et les hommes engagé.e.s pour un monde plus sobre, plus solidaire et plus ouvert.

    1. Si vous dites que les chefs d’etat et gouvernement ne sont pas légitime qui je vous le rappelle que présidentielle le taux d’abstention se situe aux alentours de 20% tant dit que pour les élections européens c’est aux alentours de 57% en progressions chaque années, mais vous ne dites pas que l’UE est illégitime (malgré le référendum de 2005) n’est ce pas.

  2. A corriger en « plus de la moitié »
    Sur les 750 milliards dont 500 de subventions proposés par la France et l’Allemagne, on est plus qu’à 390 milliards de subvention, soit tout de même plus des trois quarts.

      1. L’auteur a écrit,  » sur les 750 milliards…. 390 de subvention… » , donc comme 390/750 = 0,52, c’est bien plus de la moitié qu’il faut évoquer….

  3. et surtout l’UE et l’Eurogroupe doivent se décider à coter et acheter le pétrole en Euro par m3, et non plus en $/baril. Pas un Européen sur cent ne sait comme de litres il ya dans un baril, unité hors du Système International. Simple mais symbole efficace…

  4. Désolé de ne pas suivre le concert de louanges concernant les résultats du Conseil, qui posent tout de même un certain nombre de questions. Rappelons d’abord que 390 milliards de subventions représentent tout de même 110 milliards de moins qu’espérés. Excusez du peu.
    Ces subventions pour les pays les plus touchés par la crise du Covid-19 ne risquent-elles pas de récompenser ceux qui l’ont le moins bien géré. La Grèce, par exemple, qui a particulièrement bien pris la mesure du risque, au point d’enregistrer 197 décès en ce 22 juillet 2020 pour une population quasi équivalente à la Belgique (9805 décès !), devra-t-elle à nouveau se contenter, au lieu de subventions, des emprunts prévus, augmentant d’autant son niveau d’endettement ? Quelles seront les conditionnalités imposées pour les subventions et prêts ? Ces 750 milliards (sur 3 ans !), pour un PIB annuel de l’UE de près de 16 000 milliards (soit 48 000 milliards sur 3 ans !) suffiront-ils vraiment à combattre la récession économique et les impacts sociaux dus au Covid-19 ? Certains diront que c’est mieux que rien. D’autres diront que ce presque rien ne change pas l’habitude : encore un conseil qui aura accouché d’une souris.

  5. je trouve cet article bien trop optimiste, comme beaucoup de commentaires que je lis. j’ai la mauvaise impression qu’on a réglé à coup de milliards bien des problèmes qui vont peser sur l’avenir. Le remboursement d’une partie de la contribution des états frugaux me rappelle trop les négociations d’entrée de la grande Bretagne dans l’UE avec Mme Thatcher, l’impasse faite sur le respect des fondamentaux démocratiques ne peut qu’encourager les populistes au pouvoir et ceux qui veulent y accéder : l’Europe y perd son âme et une force de négociation face à la Russie et la Chine ; la quasi annihilation des budgets santé et recherche ne sont pas de bonnes décisions pour répondre aux impérialisme américains et chinois.

    1. Petite rectification d’ordre chronologique: si Mme Thatcher était bien membre du gouvernement (avec le portefeuille de l’Education, si j’ai bon souvenir) de Sa Très Gracieuse Majesté au moment de l’adhésion du Royaume-Uni aux Communautés européennes – adhésion devenue effective le 1er janvier 1973 – le Premier ministre qui a conduit l’opération d’accession était Edward Heath. Le fameux et très frugal « I want my money back » proclamé par la Dame de Fer en tant que Première ministre ne l’a été qu’au milieu des années 80.

  6. accord historique …ou bien histérique ?….les gros nuages s’accumulent , beaucoup mieux en tout cas que le capital en ce moment , mais la situation est sous controle et nous voila reparti pour 20 ans d’intense bonheur , nous disent les sicaires de l’euro-beatisme ….foin des quelques victimes ce ce plan , au premier rang la France qui va se dévouer pour régaler tout le monde afin de sauver le soldat « union europeenne »…ne confondons nous pas le chant du coq avec celui du cygne ….rdv a l’horizon 2025 !

    1. Et quid du chant des sirènes europhobes auquel la « marine Le Pen » dont vous vous faites objectivement le complice, en plus de relayer la propagande anti-Europe de votre ami Trump ?
      C’est un chant auquel ont succombé tant de navigateurs passés par-dessus bord à force d’être attirés par cette mélodie… précisément « trumpeuse ».

      En fait, vos propos – toujours aussi superficiels à défaut d’argumentaire – pourraient justifier l’avènement d’une nouvelle discipline: l’ophtalmologie politique. Vous combinez en effet avec un rare sens de la synthèse une myopie empêchant une vision à long terme réaliste, une presbytie faisant fi de considérations à plus court terme liées à ce phénomène qui fait que l’Europe a toujours franchi des pas décisifs dans les crises… et ces très pesantes oeillères qui vous privent d’une perception latérale d’un contexte mondial en pleine mutation, où l’Union européenne peut précisément faire montre d’une incontestable valeur ajoutée dans le sens de l’équilibre et du progrès.

      Mais je ne me fais guère d’illusion: encore une fois – tout en proclamant la grande sympathie que je nourris pour les ânes – j’ai bien conscience de ce qu’on ne peut que très difficilement faire boire un âne qui n’ a pas soif… et que votre refus obstiné de vous abreuver à des sources plus objectives d’information laissera vos interlocuteurs… sur leur faim.

        1. On peut penser que votre commentaire s’adresse à mon interlocuteur. S’agissant de mes arguments, je me suis suffisamment exprimé sur le présent site à longueur d’années (articles et commentaires) pour me sentir à l’abri de ce genre de fadaise de la part d’un exécuteur de basses oeuvres qui se complaît dans l’appel au meurtre vis-à-vis de l’Europe… au point d’oublier, à ses propres dépens, que le ridicule ne tue plus.

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