Jacques Delors, l’unique dans le sérail politique

Sauvons L’Europe publie un dernier témoignage en hommage à Jacques Delors.

Toute sa vie, Jacques Delors aura été marqué par son engagement dans les mouvements catholiques, en particulier avec son adhésion, très jeune, à la CFTC puis à la CFDT, aux côtés de Paul Vignaux et Eugène Descamps.

Je me rappelle d’abord avec émotion du Jacques Delors des années de conquête du pouvoir. Nous étions aussi liés, outre par le syndicalisme et la politique, par d’autres passions communes: le sport (pour Jacques Delors en particulier le football et le Tour de France cycliste) et le jazz…

Jacques Delors était alors une personnalité hors du commun dans le sérail politique: il habitait un modeste appartement dans le 12e arrondissement de Paris et un citoyen lambda pouvait trouver cette adresse et son numéro de téléphone dans l’annuaire téléphonique, à l’époque de l’annuaire papier.

C’est lui qui, parlant des négociations gouvernement-patronat-syndicats, avait inventé l’expression « il faut donner du grain à moudre », ensuite popularisée par le dirigeant de FO, André Bergeron.

Parmi mes nombreux souvenirs personnels d’alors, deux s’en détachent :

  • D’abord, en marge du congrès du PS à Nantes, en 1977, marqué par le discours de Michel Rocard sur « les deux gauches » et la riposte de Jean Poperen, dont j’étais proche, c’est un déjeuner avec Jacques Delors et d’autres camarades qui a donné lieu à un intense et fructueux débat sur le sens et le rôle des réformes sociales dans un processus d’endiguement du capitalisme… Etant entendu que pour tous deux, l’aventure révolutionnaire avait toujours mené à une dictature (URSS-Chine-Cuba…).
  • Ensuite, en mai 1981, entre les deux tours de l’élection présidentielle, le PS étant alors de plus en plus certain de la victoire de François Mitterrand, je me trouve en réunion au QG de campagne socialiste, peu avant le 1er-Mai, en tant que membre de la Commission exécutive confédérale de la CGT. Autour de la table étaient réunis Pierre Bérégovoy, secrétaire général de la campagne, Jacques Delors, les deux principaux conseillers économiques de François Mitterrand, soit Jacques Attali et Alain Boublil, ainsi que moi-même.

L’unique point de l’ordre du jour était les mesures immédiates à prendre dans la semaine suivant la mise en place du gouvernement de gauche.

Premier intervenant, Jacques Attali demande la mise en œuvre des deux principales revendications de la CGT : porter le SMIC de 2565 à 3500 francs et instaurer la semaine de 35 heures au lieu de celle de 40. Alors que Pierre Bérégovoy opine de la tête, Jacques Delors, accablé, baisse la sienne, tandis qu’Alain Boublil surenchérit : « Si nous n’annonçons pas cela maintenant, nous aurons un 1er-Mai très difficile (le second tour était le 10 mai) et ensuite la CGT appellera à la grève générale ».

Je rappelle alors à mes camarades quelques simples vérités pour mettre les choses au point, en tant que dirigeant de la CGT :

  • « D’abord le 1er-Mai sera calme et unitaire, car la CGT, et bien évidemment le PCF, ont pour objectif immédiat l’élection de Mitterrand et donc aussi leur arrivée au pouvoir (ce qui aura lieu avec l’entrée de cinq ministres PCF au gouvernement). D’ailleurs, la CGT va appeler à voter Mitterrand au second tour, c’est la conclusion de la Commission exécutive confédérale, réunie après le premier tour… »
  • Par ailleurs, « le passage immédiat du SMIC à 3500 francs et aux 35 heures provoquera dans certains secteurs industriels, notamment le textile, un choc brutal, nombre d’entreprises devant fermer ou s’expatrier à l’étranger, avec des dizaines de milliers de licenciements à la clé ! Donc restons dans le possible. »

Pierre Bérégovoy prend acte et, après la réunion, Jacques Delors me remercie chaleureusement. Finalement le premier gouvernement de Pierre Mauroy augmentera le SMIC à 3005 francs et diminuera la durée hebdomadaire du travail de 40 à 38 heures…

Pierre FEUILLY
Pierre FEUILLY
Journaliste indépendant : 2 ans chez France Inter, 1 an à la Radio-Télévision publique allemande ARD/Südwestfunk, 48 ans à l'AFP Paris-Bonn-Berlin-Vienne-Budapest-Ljubljana-Sofia-Bordeaux, 10 ans chez Sport-Informations-Dienst SID.

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1 COMMENTAIRE

  1. Dommage que l’hommage s’arrête au début de la présidence de Mitterrand. C’est l’action de JD en tant que président de la Commission qui nous intéresse dans le cadre de SLE

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