« La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. » Tels sont les premiers mots de la déclaration Schuman du 9 mai 1950. Considérée comme la pierre fondatrice de l’Union européenne, elle fixait le contour de la Communauté du charbon et de l’acier et manifestait l’intention de briser l’affrontement « héréditaire » et séculaire entre les pays européens, tout particulièrement entre la France et l’Allemagne.
Choisir la paix, le droit, les traités, les négociations, les compromis contre la force, le droit du plus fort, les ultimatums et, in fine, la guerre, telle est l’ambition de la construction européenne. La conséquence est, pour l’Europe, une forme de lenteur. On ne tape pas sur la table, on ne crie pas plus fort que l’autre, on ne montre pas ses muscles, on ne menace pas. En ces jours où le virilisme est à la mode, où il faut montrer les poings et vociférer, l’Europe fait figure de « dame au chapeau vert » ; son sens des convenances, sa civilité semblent d’un autre temps.
Et, d’ailleurs, elle est moquée aussi bien par Trump que par Poutine, qui la trouvent maniérée et même dégénérée. En son temps, le pape François la traitait de « grand-mère », lui préférant la jeunesse et la vitalité du « Sud ». Il ne voyait de l’Europe que son marché et son opulence et l’accusait d’égoïsme. Mais l’essence de la construction européenne est ailleurs. Nous savons pour y avoir gagé le sang et les larmes de nos ancêtres que la logique de la force conduit à la tragédie. Quelles familles en Europe ont-elles été épargnées par les conflits du vingtième siècle ? Le malheur a inscrit tant de noms sur nos monuments, laissé dans nos albums photos tant de visages de mères, d’épouses, de fiancées éplorées et endeuillées, d’enfants sans père… C’est ce malheur dont nous ne voulons plus.
Et pourtant, cette mémoire est en passe de s’éteindre tandis que la paix mondiale menace de devenir pour le moins « une guerre mondiale par morceaux » comme disait le pape François.
Alors que des imbéciles ôtent le drapeau européen des frontons des mairies, n’est-il pas temps de passer à l’étape suivante et de célébrer non plus le 8-Mai et la fin d’un conflit terrible mais le 9-Mai et le retour de l’espérance ?



J’ai beaucoup trop l’impression de me répéter depuis quelques temps mais… c’est creux.
Je ne suis pas sûr que mélanger la lenteur des institutions européennes, dûes en partie aux lacunes des institutions elles-mêmes ainsi que des principaux rouages de ces dernières, avec une forme de politique apaisée. Il suffit de voir en ce sens la violence de certaines propositions issues du Parlement/Commission/Conseil pour comprendre que nous sommes loin d’une Europe de la paix.
Je pourrais prendre pour exemple la politique migratoire, aussi inhumaine que dispendieuse et exhibant à la face du monde notre racisme décomplexé, mais il en existe bien d’autres (touchant aussi au bien-être des Européens eux-mêmes).
Si l’Europe est moquée par Trump, Poutine ou encore l’ancien pape ce sont pour des raisons totalement différentes mais tristement vérifiables.
Trump se moque de notre lâcheté, de notre couardise face à l’adversité ou à l’agressivité. Les Accords de Turnberry lui ont donné raison (ainsi que les chantages égyptiens, turcs ou encore tunisiens pour maintenir les migrants loin de notre « Forteresse »).
Poutine se moque de l’Europe pour sa lenteur justement et son faux-maniérisme, rendons nous compte qu’il a fallu attendre 2022 pour que l’Europe considère enfin que l’invasion de l’Ukraine débutée en 2014 soit un problème majeur pour la continent. Passant l’éponge d’ailleurs sur l’invasion de la Tchétchénie et de la Géorgie quelques années auparavant.
Le Pape se moquait de nous pour notre égoïsme, notre union est riche et pourtant nous laissons prospérer la pauvreté dans nos frontières et chez nos voisins. Nous n’apportons qu’une aide minimale et intéressée (et sans cesse revue à la baisse) alors que nous pourrions être un phare dans le développement des Etats du Sud.
Et c’est sans compter notre hypocrisie au sujet de l’Etat de Droit, valeur cardinale dans certains conflits (Ukraine, Taiwan, Groenland) et sacrifiable pour d’autres (Gaza, Liban, Congo).
Oui en Europe nous avons compris que la guerre ne sert à rien et est destructrice, mais nous n’appliquons cette conclusion qu’aux guerres entre Occidentaux ! Si un pays occidental attaque un Etat oriental ou du Sud, la guerre devient justifiée voire encouragée (Irak, Afghanistan, Venezuela). Si deux pays non-Occidentaux s’affrontent, cela devient un marché possible et un terrain de lutte d’influence avec d’autres puissances (Chine, Russie).
Seule exception, si le conflit devient trop voyant comme les exactions monstrueuses d’Israel. Là, les institutions européennes se lèvent comme un seul homme et annoncent solennellement leur profonde préocuppation, puis on recommence le business.
L’Europe a offert à l’Europe de l’Ouest 70 ans de paix (pour l’Europe de l’Est non à cause de la chute de l’URSS et de la dernière guerre des Balkans notamment), c’était inespérée. Mais ne nous mentons pas, l’Europe fut l’artisan de conflits dans le monde pour s’offrir cette paix (aides à des chefs de guerre, assassinats politiques, complaisance avec des régimes autoritaires, etc).
L’Europe reste imparfaite pour ses voisins et pour son peuple, le 9 Mai n’y changera rien si c’est là la seule piste de réflexion pour faire changer les choses.
Bien à vous.
L’ancien président allemand Richard v. Weizsäcker, dans un discours historique, tenu le 8 mai 1985, avait qualifié le 8 mai 1945 comme « une journée de liberation » de l’Allemagne. Cette date est celle de la victoire sur le nazisme et sur le fascisme. Elle parle aux gens, elle parle à l’histoire, à l’histoire de l’Europe. Elle est plus symbolique et plus forte dans son expression politique que celle du 9 mai. À l’heure des succès de l’extrême droite en Europe, fêter le 8 mai comme le jour de la démocratie et de la liberté , serait un signe très fort pour TOUS les Européens.
Je suis entièrement d’accord avec vous. En Belgique, on a supprimé le 8 mai comme jour férié dans le calendrier. C’est bien regrettable !
Bosnie (jeu allemand, USA, Arabie saoudite), Guerre Iran-Irak (jeu Angleterre, USA, UE), Kosovo (jeu USA , Turquie, et UE), Serbie (jeu USA, UE), Tchetchenie (USA, Arabie saoudite), Afghanistan 1 (USA, Pakistan), Afghanistan 2 (USA, UE), Irak (USA, certains pays de l’UE), Libye (France, UE), Syrie (USA, Angleterre, UE, Pays du golfe, Turquie), Yemen (Angleterre, USA, UE, Arabie saoudite), Ukraine (USA, Angleterre, UE) …. Yep ! … L’UE, c’est la paix…
Hélas! L’Europe en germe de la déclaration Schumann n’existe pas. Elle a été sabordée par la France en août 1954 qui a rejeté le projet de la Communauté Européenne de Défense, que René Pleven avait pourtant initié en 1952, et qui était alors déjà signé par la quasi-totalité des six. L’Europe, pointe avancée de l’aventure humaine, pour le meilleur et pour le pire, se devait – et se doit toujours – de donner, vis-à-vis du reste du monde, dans le meilleur. On a préféré, du fait de la puissance des forces de rappel de l’idéologie nationaliste, s’en tenir à créer une Europe économique s’en remettant pour sa défense aux USA. Quant à la politique extérieure, chaque membre étant souverain en la matière, ça tire à hue et à dia, sous les ricanements sarcastiques des pays forts: « L’Europe? Quel numéro de téléphone? » ironisait Henry Kissinger. Il s’agissait de faire de l’Europe un espace modèle de paix, de prospérité et d’éthique. Par une archaïque crispation nationaliste mal placée on en a fait un ectoplasme politique sur l’échiquier international. « Mit der Dummheit, streben die Götter selbst vergebens » (face à la bêtise, les dieux eux-mêmes sont impuissants) faisait dire Schiller à l’un de ses personnages. Soyons donc, nous les Européens, des larves destructrices consommant goulument des produits made in ailleurs et surtout en Chine. Et, pour parodier le général espagnol Millan Astray hurlant, en octobre 1936, à l’université de Salamanque, « Muera la intelligencia!Viva la muerte! » (que meure l’intelligence, vive la mort!). Mais c’est quand même affligeant quand le meilleur était à portée de main, n’était la paresse intellectuelle.
Merci pour, une fois de plus, un commentaire fort stimulant.
Juste une remarque d’ordre rédactionnel: si, phonétiquement, on ne relève aucune différence entre le patronyme de l’auteur de la déclaration du 9 mai 1950 et celui d’un compositeur – les deux étant, du reste, communément prénommés Robert – il n’en demeure pas moins que le premier ne comporte qu’un « n » final – tandis que, pour le second, la consonne est redoublée. C’est également de ce doublon que pouvait se prévaloir Maurice Schumann, porte-parole de la France Libre et voix de Radio Londres, qui fut aussi ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères entre 1969 et 1973.
Millan Astray, général franquiste, faut-il le rappeler. Cet hurlement provoqua la démission du recteur de l’université de Salamanque, Miguel De Unamuno, écrivain remarquable, qui mourut quelques semaines plus tard, de tristesse, semble-t-il face à la barbarie de l’extrême droite. Cette même extrême droite qui sous la forme de Vox, tente aujourd’hui de mettre à bas le gouvernement des gauches, de Pedro Sanchez, avec la complicité de la droite bien-pensante. L’histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ?
L’Histoire ? Non, en plus de 5500 ans d’Histoire humaine étudiée, j’ai rarement vu de phénomènes cycliques à aussi courte échelle (moins d’un siècle).
Ici je dirais plutôt que nous sommes dans un phénomène qui peut être cyclique certes mais qui n’est pas tant correlé à la grande Histoire de l’Humanité qu’à notre société actuelle.
Notre système éonomique exige derrière sa façade libérale un réel conservatisme que seule la Droite et l’Extreme-Droite peuvent offrir. Le Centre (qu’il soit penché à Gauche ou à Droite) peut servir de marche-pied mais ne pourra donner les assurances nécessaires pour asservir impitoyablement les corps intermédiaires et les peuples.
Les choses semblent donc se répéter car encore une fois le capitalisme va mal et se réfugie dans un conservatisme prédateur pour continuer à exister, et tant qu’un « sauveur » viendra faussement réformer le capitalisme, comme Roosevelt et Truman, on est bon pour voir ce cycle se répéter (prédation, fausse rédemption, expansion, prédation, etc).
Tout au pire avec la raréfaction des ressources, nous pourrons bientôt être témoin d’une accélération de ce cycle (ne pas attendre un siècle à chaque fois quoi) jusqu’à atteindre le point de non-retour (en bien ou en mal).
Vous avez raison. D’autant plus que si Vox arrivait au pouvoir, il serait accueilli par l’ensemble des droites et extrême-droites européennes, comme l’a été Meloni. On voit bien que Pedro Sanchez fait tache chez bon nombre de responsables européens par ses prises de position sur Trump ou sur Israël.
Je me suis rendu, le mercredi 27 mai à la commémoration pour la journée de la résistance à Montpellier au monument aux morts. IL n’y avait pas beaucoup de personnes présentes pour cette manifestation, et après quelques discours nous avons eu le droit à quelques musiques patriotiques, et enfin l’hymne français la Marseillaise. Sur l’emplacement étaient présents des drapeaux de la ville de Montpellier, français et européens. Pas une seule fois n’a retenti l’hymne européen. Et nous savons tous que parmi les résistants ont figurés des Belges, des espagnols, des Italiens, réfugiés en France, mais aussi des allemands qui se sont battus contre l’hitlérisme, dans leurs pays, mais aussi sur notre territoire. Tous ceux ci n’ont pas été respecté, et je le déplore, surtout en ce temps ou les USA et la Russie font tout pour déstabiliser l’Europe.
(@ Yves Herlemont)
On peut en effet légitimement s’interroger sur les raisons d’une apparente disparition, en Belgique, du symbole du 8 mai par rapport à la libération du pays à l’issue de la seconde Guerre mondiale.
A l’intention de nos lecteurs peu familiers avec l’histoire de mon pays d’accueil, il convient, me semble-t-il, de préciser que cette date correspond, de nos jours, à la fête de la Région de Bruxelles-capitale ou « fête de l’Iris », en référence à la fleur printanière qui figure sur le drapeau régional. Dans un registre disons « plus sensible », c’est également le 8 mai qu’est célébré l’archange Michel, saint patron de Bruxelles.
Il y aurait donc une sorte d’absorption de cette date au sein d’un ensemble de considérations dépassant la seule commémoration de la fin de la guerre.
Qu’on me permette d’ajouter trois observations plus générales :
1) En raison de la structure institutionnelle de la Belgique, chaque entité composant celle-ci (« le millefeuille administratif », comme on a coutume de dire localement), a sa propre célébration en plus de la fête nationale fixée au 21 juillet :
– depuis 1973, la fête de la « communauté flamande » commémore, chaque 11 juillet, la bataille dite « des Eperons d’Or » qui, en 1302, a marqué la défaite des chevaliers français face aux milices du Comte de Flandres
– la fête de la « communauté française de Belgique (ou « Fédération Wallonie-Bruxelles ») est solennisée le 27 septembre en souvenir de la victoire des « volontaires belges » sur les forces armées anglo-néerlandaises en 1830
– la « communauté germanophone » a sa propre fête le 15 novembre, date choisie en l’honneur de la Saint Léopold, consacrée fête du Roi.
2) Si, en France, la fête nationale a été établie au 14 juillet en vertu de la « loi Raspail » du 6 juillet 1880, ce choix fait certes écho à la prise de la Bastille en 1789… mais elle fut, dans l’esprit du législateur, tout autant – et sinon davantage – la résonance du 14 juillet 1790, jour de la « Fête de la Fédération » censée couronner l’unité nationale un an après l’événement fondateur de la Révolution française.
3) Pour en revenir au 9 mai 1950, n’oublions pas que, si elle est considérée comme l’acte de naissance de l’Europe communautaire, c’est avec une discrétion exemplaire que Robert Schuman avait préparé son initiative, présentant celle-ci de manière succincte en Conseil des ministres quelques jours avant d’en faire publiquement état … ce qui tendrait à prouver que l’art de la communication n’a pas attendu l’avènement de l’intelligence artificielle pour démontrer une certaine efficacité.