Sauvez l’Islande : un référendum sur l’UE à contre-cœur

Le pays qui se classe en tête de l’indice de développement (IDH) deviendra-t-il membre de l’Union européenne ? Le 29 août prochain, le gouvernement islandais dirigé par la sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir prévoit de consulter sa population sur la relance des négociations d’adhésion à l’UE.

Un référendum dans un contexte géopolitique incertain

La perspective d’un référendum, évoquée dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et les recompositions économiques, relance un vieux débat dans l’île nord-Atlantique. Longtemps sceptique vis-à-vis du projet européen, la société islandaise (389 000 habitants) demeure profondément divisée sur la question – comme l’atteste cette prise de position rédigée en 2015 par Baldur Thorhallson, Iceland, A reluctant European, dans l’ouvrage « The European Union’s Non-Members » (éditions Routledge).

Le référendum annoncé vise officiellement à clarifier la position nationale sur la reprise de négociations d’adhésion avec l’Union européenne. Derrière cet exercice démocratique se cache une réalité plus ambivalente, l’Islande semble envisager l’Union davantage comme une assurance stratégique que comme un véritable projet politique partagé.

Une première tentative d’adhésion avortée

L’Histoire récente invite à la prudence. À la suite de la crise financière de 2008 – qui avait durement frappé l’économie islandaise et provoqué l’effondrement de son système bancaire –  Reykjavik avait déposé en 2009 une demande d’adhésion à l’Union européenne. En pleine crise, l’Islande appelait l’UE à l’aide et la Commission européenne y répondait favorablement. Les négociations avaient rapidement progressé, plusieurs chapitres avaient été ouverts, certains même provisoirement clos. Le processus d’adhésion n’avait jamais été aussi rapide.

A partir de 2010, au titre des instruments de pré-accession (IPA) et de la la « transition assistance and institution building », l’Islande avait perçu de l’UE de belles sommes : 12 millions en 2011 et 2012, 5 810 415 euros en 2013. D’autres auraient facilement clamé : « I want my money back ! ».

L’élan pro-européen s’était progressivement érodé dans l’opinion publique, notamment en raison des inquiétudes liées à la politique commune de la pêche et à la perte perçue de souveraineté économique. En 2015, le gouvernement islandais avait officiellement retiré la candidature du pays, mettant un terme au processus d’adhésion. L’Union européenne s’était ainsi retrouvée face à un partenaire hésitant, oscillant entre rapprochement stratégique et prudence politique.

Les critères de Copenhague : un cadre juridique déjà validé

Sur le plan juridique, l’entrée dans l’UE demeure strictement encadrée. L’article 49 du traité sur l’Union européenne prévoit qu’un État européen respectant les valeurs de l’Union peut demander à en devenir membre. Cette exigence est précisée par les célèbres critères de Copenhague, adoptés en 1993.

Outre la condition géographique déjà validée, ces critères reposent sur trois piliers essentiels : l’existence d’institutions stables garantissant la démocratie, l’État de droit, les Droits de l’homme et la protection des minorités ; une économie de marché viable capable de faire face à la concurrence au sein du marché intérieur ; et enfin la capacité à assumer les obligations découlant de l’adhésion, notamment l’acceptation de l’acquis communautaire. Sur le papier, l’Islande les remplit par ses adhésions aux Nations Unies, au Conseil de l’Europe, à l’OTAN, l’OCDE, l’Association européenne de libre-échange (AELE) ou encore l’espace économique européen (EEE). La participation à cette dernière engendre déjà l’application des directives et règlements européens relative au marché intérieur (quatre libertés de circulation).

Dès 2001, l’Islande intégrait l’espace Schengen, supprimant ainsi les contrôles systématiques des personnes en provenance des autres Etats membres. A l’instar de la Norvège, du Lichtenstein et même de la Suisse, d’Andorre, de Saint-Marin, de Monaco et du Vatican, l’Islande a donc déjà un pied dans l’UE. Ainsi, dès 2010, la Commission européenne considérait que l’Islande remplissait les critères de Copenhague. La juridiction de la Cour de justice de l’Union européenne s’applique ainsi à certains contentieux impliquant des sociétés islandaises (cf. aff. T-105/23 Iceland Foods).

Au-delà des exigences techniques, l’adhésion implique également une dimension politique fondamentale : la volonté sincère de participer au projet européen et d’en partager les contraintes comme les bénéfices.

Une économie prospère déjà largement intégrée à l’UE

Sur le plan économique, l’Islande présente des caractéristiques paradoxales. Le pays dispose d’un niveau de vie élevé, d’une économie relativement prospère et d’institutions solides. Grâce à ses ressources halieutiques, à ses énergies renouvelables et à un secteur touristique dynamique, l’économie islandaise a retrouvé une certaine stabilité après les turbulences de la crise financière.

Son produit intérieur brut s’élève à environ 38 milliards de dollars en 2025, avec un PIB par habitant proche de 58 000 dollars, l’un des plus élevés au monde et supérieur d’environ 30 % à la moyenne de l’Union européenne. La croissance, après une phase très dynamique avec plus de 5,2 % en 2023, a ralenti en 2024 autour de -1 % et +1,4% en 2025. Les perspectives de reprise autour de 2 à 3 % à moyen terme confirmeraient la solidité, mais aussi la volatilité d’une économie fortement dépendante des cycles internationaux.

L’économie islandaise repose principalement sur la pêche, l’industrie de l’aluminium, l’énergie renouvelable et le tourisme, secteurs largement tournés vers l’exportation. Le commerce extérieur représente une part très importante de l’activité nationale avec près de 90 % du PIB. L’Union européenne constitue l’un des partenaires commerciaux majeurs du pays, notamment grâce à ses accords commerciaux avantageux. La participation à l’EEE lui offre ainsi un accès privilégié au marché européen, tout en conservant une autonomie politique importante, notamment dans des secteurs sensibles comme la pêche.

« Sauvez l’Islande » : opportunisme et ambiguïté européenne

Cette relation asymétrique nourrit aujourd’hui un certain malaise. Depuis des décennies, l’Islande bénéficie de nombreux programmes européens, de fonds de coopération et des avantages du marché intérieur dans le cadre de l’EEE. Ces mécanismes ont permis à Reykjavik de tirer profit de l’intégration économique européenne tout en restant à l’écart de ses contraintes politiques les plus lourdes.

Or, après avoir interrompu un processus d’adhésion déjà engagé, l’Islande semble aujourd’hui envisager un retour vers l’Union dans un contexte stratégique qui lui est devenu moins favorable. Cette oscillation permanente entre distance et rapprochement peut apparaître comme une forme d’opportunisme politique.

D’une certaine manière, la situation évoque le célèbre film Free Willy : dans les années 1990, un enfant tentait de « sauver Willy », l’orque captive. Aujourd’hui, certains responsables islandais semblent implicitement appeler l’Union européenne à « sauver l’Islande ». L’Union a-t-elle ainsi vocation à jouer le rôle de refuge opportun lorsque les circonstances deviennent moins favorables ?

L’Union européenne doit rester ouverte aux démocraties européennes qui souhaitent la rejoindre. Pour autant, l’adhésion n’est ni un instrument conjoncturel, ni une police d’assurance contre les incertitudes du moment. Elle implique un engagement durable, politique et institutionnel. Si l’Islande souhaite réellement rejoindre l’Union, elle devra démontrer que ce choix repose sur une conviction profonde et non sur un simple calcul stratégique.

Dans ce contexte, il serait souhaitable que l’Union européenne se montre particulièrement ferme sur les conditions d’adhésion. L’intégration européenne repose sur la cohérence et la réciprocité. Les Etat non-membres ne devraient pas durablement avoir l’UE et l’argent de l’UE…

Aurelien Raccah
Aurelien Raccah
Maître de conférences - Université catholique de Lille (FLD) Avocat en droit international et européen - ELEA AVOCAT

Soutenez notre action !

Sauvons l'Europe doit son indépendance éditoriale à un site Internet sans publicité et grâce à l’implication de ses rédacteurs bénévoles. Cette liberté a un coût, notamment pour les frais de gestion du site. En parallèle d’une adhésion à notre association, il est possible d’effectuer un don. Chaque euro compte pour défendre une vision europrogressiste !

Articles du même auteur

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

A lire également