Quel concept d’identité européenne et quelles valeurs partageons-nous ?

Continuer à imaginer le toit sans vérifier si les fondations sont encore solides. Et si elles tiennent le coup. C’est le sentiment étrange que l’on éprouve en repensant à la réunion des Vingt-Sept au château d’Alden Biesen, à laquelle Mario Draghi et Enrico Letta ont été invités.

Pour Antonio Costa, le rendez-vous en Flandre a été « un brainstorming stratégique sur la compétitivité de l’Europe, sur la manière de construire une économie plus compétitive et plus résiliente qui favorise notre prospérité, crée des emplois de haute qualité et garantisse l’accessibilité économique ».

Tout va bien ? En partie. Sommes-nous face à une nouvelle qui réchauffe le cœur des Européens ? Difficile à dire. Cela permet-il de comprendre que l’Europe veut plus d’unité ? Encore plus difficile à dire.

Le sentiment net est qu’il manquait à Alden Biesen, en guise d’entrée, un autre brainstorming. D’un autre type, mais encore plus urgent et important.

Ces dernières années, nous vivons de non-dits, d’ambiguïtés, de phrases rituelles et de certitudes apparentes. Nous évitons souvent de nous poser les questions. Les vraies. Les indispensables. Et les premiers à les éviter sont les vingt-sept membres du Conseil. Il suffit de lire leurs communiqués de presse.

Une seule question aurait dû être posée lors du brainstorming manqué : « quel concept d’identité européenne et quelles valeurs partageons-nous ? ». Tout le reste vient après.

Parler d’investissements dans la défense, de compétitivité ou des excellentes et sacro-saintes solutions proposées par les plans élaborés par Mario Draghi et Enrico Letta – véritables « voix qui crient dans le désert » – sans aborder la question décisive est un jeu perdu d’avance. Cela ne résout aucun problème. Cela ne fait pas avancer les choses et ne réchauffe pas les cœurs éteints de nombreux pro-européens.

Deux visions de l’Europe entre l’Ouest et l’Est

Aujourd’hui, rien ne peut être tenu pour acquis. L’ancien président de la Commission européenne Romano Prodi – dans un récent livre La stagione dell’identità (La saison de l’identité) par Domenico Petrolo – rappelle que dans de nombreux pays d’Europe orientale, l’UE est perçue comme une réalité qui a « affaibli ou effacé les racines ». Pour Prodi, l’identité est une chose très complexe qui ne peut être traitée comme une variable secondaire.

Si l’idée de Prodi est valable et si l’on partage l’hypothèse selon laquelle les racines se sont affaiblies, sur quelles bases peut-on envisager de parvenir au « fédéralisme pragmatique » proposé par Mario Monti ? Ce n’est pas un hasard si l’on revient à une Europe apparente des patries que même le général De Gaulle ne défendrait plus.

L’égoïsme et les visions à court terme dominent, en contradiction totale avec les déclarations grandiloquentes de Costa.

Alors, pour reprendre Karl Marx, que faire si les fondements ont été perdus ? La réflexion de Silvano Petrosino, reprise par le journal .CON, est pertinente. Pour le philosophe italien, les intellectuels ne parlent plus des fondements, de ce qu’ils sont. « Pensons à la polémique sur les racines de l’Europe ; s’y opposer était une sottise. Car les racines sont ce qu’elles sont, il ne s’agissait pas « d’obéir au Pape », mais de reconnaître ses origines. »

C’est donc le retour aux fondamentaux. Ce n’est donc pas un exercice de marche arrière vide de sens qui attend l’Europe qui veut croître, mais au contraire une prise de conscience de ce que cette Union veut représenter : sur quelles bases, sur quelle identité, sur quel sentiment commun.

Peter Sloterdijk, l’un des plus importants philosophes allemands vivants, vient à notre secours. Dans son dernier ouvrage Le continent sans qualités – Signets dans le roman de l’Europe, on trouve cette affirmation : « L’Europe libre pourrait même être décrite comme une union d’apostats sereins. En son sein, les « non-croyants » n’ont plus à craindre la persécution ; et les croyants peuvent tourner le dos au peloton des non-croyants sans risquer plus qu’un vague sourire ». Et encore : « L’Europe éclairée est vivante tant que les passions créatives tiennent en échec celles du ressentiment ».

Mais si l’Europe refuse de reconnaître que ses racines sont aussi helléniques, judéo-chrétiennes et issues du siècle des Lumières, sur quelle identité peut-elle envisager de fonder son avenir ? Attention, reconnaître d’où l’on vient n’est pas un cadeau fait aux souverainistes, à JD Vance ou aux fanatiques du MAGA. Il est ridicule que le secrétaire d’État Rubio nous dise qui sont nos « dieux » dans le Panthéon. Nous n’avons pas besoin de sa liste : Dante, Léonard et Michel-Ange n’auraient jamais imaginé, même avec leur génie, ce qu’ils ont accompli sans ce substrat de culture et de civilisation issu de ces origines qui ont façonné notre identité. Lire La Comédie ou admirer la Chapelle Sixtine ne sont pas « seulement » des œuvres d’art vides de sens. Elles sont aussi autre chose. Gardons à l’esprit les paroles du grand André Malraux : « Je suis athée, mais naturellement catholique ».

Les autoritarismes comblent souvent les vides créés par d’autres

Dans son dernier ouvrage, Herta Muller – lauréate du prix Nobel – écrit, en se basant également sur son expérience personnelle, que l’Europe montre des signes de faiblesse et donc d’attirance pour des formes de gouvernement autoritaires.

Les autoritarismes comblent souvent les vides créés par d’autres. Et un vide sur ses origines et son identité est extrêmement dangereux.

C’est alors qu’une réflexion qui, jusqu’à récemment, aurait été qualifiée d’« hérétique » vient à notre secours. Il s’agit de la contribution du sociologue allemand Hartmut Rosa contenue dans l’ouvrage Pourquoi la démocratie a besoin de religion. C’est vite dit : dans une interview accordée à L’Espresso, Rosa signale – en paraphrasant Heidegger – que « dans nos sociétés en crise, seule une politique qui nous permette encore de croire en Dieu pourra nous sauver. Car contrairement à son abus dogmatique, l’ouverture aux résonances de la foi pourrait renforcer les racines et les vertus républicaines du corps démocratique ». Et encore, dans ce cas, dans les pages du volume : « les traditions religieuses et les institutions telles que les églises disposent de récits, de domaines cognitifs, de rites, de pratiques et d’espaces dans lesquels un cœur à l’écoute peut être cultivé et expérimenté ».

Si ce qui précède ne semble pas trop hérétique, voici la proposition pour le pré-brainstorming qui n’a pas encore eu lieu, mais que les Vingt-Sept peuvent rattraper à tout moment. Ce moment au cours duquel nous réfléchissons aux valeurs et à l’identité qui sont à la base de notre Union. Hier comme aujourd’hui.

Qui inviter alors à la place de Draghi et Letta ? Une aide pourrait certainement venir des représentants des églises, des associations, des communautés religieuses et des organisations philosophiques et non confessionnelles qui siègent à la table d’écoute prévue à cet effet par le Parlement européen.

Qu’ils passent un week-end avec eux et qu’ils les aident à retrouver un terrain d’entente solide, fondé sur leurs racines et leur identité.

Sans chercher à combattre les visions de Trump et Vance ; nous leur laissons cela.

Lorsque le Premier ministre canadien cite Vaclav Havel, l’espoir persiste

Si le discours de Mark Carney a touché l’esprit et le cœur de tant de personnes, c’est aussi et surtout grâce à la référence à l’essai Le pouvoir des sans-pouvoir écrit par Vaclav Havel. Si ce livre continue aujourd’hui encore à enflammer les cœurs et à susciter l’espoir, c’est parce que Havel était ce qu’il était aussi et surtout grâce à son engagement et au chemin parcouru au sein de Charta 77, lieu de rencontre entre croyants et non-croyants qui se reconnaissaient dans un idéal si fort qu’il a ensuite inspiré une révolution non violente.

C’est cette Europe qui doit susciter l’espoir et les attentes et qui peut raviver la passion chez ceux dont la flamme s’est éteinte dans leur cœur.

Imaginer que l’Europe ne progresse que grâce aux marchés ou aux achats d’armes sans mettre au centre les valeurs, les objectifs et même les visions, c’est avoir une vision un peu étroite qui ne mène nulle part. Le pragmatisme sans valeurs réaffirmées et actualisées risque peut-être de mourir.

En effet, le temps que nous vivons aujourd’hui nous rappelle une réflexion lucide du cardinal Carlo Maria Martini, qui n’est pas sans raison le président des Conférences épiscopales d’Europe qui rêvait d’une « Europe de l’Esprit ». Martini écrivait : « Ce qui m’angoisse, ce sont les personnes qui ne réfléchissent pas, qui sont à la merci des événements. Je voudrais des individus qui réfléchissent. C’est cela qui est important. Ce n’est qu’alors que se posera la question de savoir si nous sommes croyants ou non croyants. »

C’est le moment où ceux qui réfléchissent doivent se manifester. Et ils doivent être écoutés.

Edoardo Caprino
Edoardo Caprino
Fondateur/gérant de l'agence de communication Bovindo & chargé de relations médias à l'Association des médecins catholiques italiens (section Milan)

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10 Commentaires

  1. Une confédération européenne (d’états nations, effet d’échelle) serait plus souple (coopération à la carte), et plus respectueuse des peuples. 

  2. Merci à Edoardo Caprino de nous interroger sur les valeurs fondamentales de l’occident, sur notre identité, ce mot dont nous laissons l’extrême droite s’emparer, sans que, centaines de millions d’homme de bonne volonté que nous sommes en Europe, osions la défendre de peur de valider leur discours de haine. La foi chrétienne, si on respectait réellement sa sagesse, son engagement, sa générosité, son pouvoir d’amour et de pardon serait le plus solide fondement pour une Europe apaisée, constructive et à l’écoute de ses peuples. L’histoire montre hélas que dès que le pouvoir s’en mêle elle est dévoyée au service de son propre règne et aux enjeux des luttes intestines que se livrent les nations depuis l’aube des temps. Ce projet d’Europe visait justement à en finir avec celles ci. La capitalisme triomphant et notre soumission sans concession à la toute puissante Amérique aura défiguré ce projet au point que de son visage empreint d’humanisme, de tolérance, de générosité de partage et de paix, il reste plus que le squelette, hypocrite, grimaçant, avide de remplir les poches des grands argentiers et impatient de réunir les forces de mort nécessaires pour guerroyer contre des « ennemis » qui n’avaient aucunes raisons de le devenir, qui voulaient se rapprocher de nous et que nous nous obstinons à diaboliser pour entretenir dans les esprits naïfs et crédules la pulsion de haine nécessaire à l’accomplissement du grand carnage qui permettra de sauver l’hégémonie du grand Satan qui en ce moment même, après avoir adoubé et financé un des plus atroce génocide de l’histoire de ce siècle en Palestine, masse ses forces autour de l’Iran. Quand verrons apparaitre des hommes de pouvoir intelligents, soucieux des intérêts de leurs nations et de leurs habitants, soucieux de paix, d’entente, et de respect mutuel ?

  3. « L’Europe », disait Emmnuel Levinas, « ce sont la Bible et les Grecs ». Et l’on pourrait ajouter sans risque d’être contredit, les Romains. Ceci pour souligner qu’il existe une culture européenne commune. Mais elle-t-elle nécessaire quand il s’agit non pas de commercer ensemble pour cesser de régler nos conflits internes par des guerres mondiales? Non, quand on comprend – mais les Français semblent imperméables à ce concept – que l’union fédérale c’est le mariage heureux de la carpe et du lapin. En atteste l’Inde. Or le fédéralisme est interprété en France pour l’exact contraire de ce qu’il est, ainsi qu’en atteste la réflexion de F. Beaugard qui croit qu’ « une confédération serait plus souple et plus respectueuse des peuples ». Ce qui est un total contresens. Plus souple peut-être, mais alors au sens de mollasson, sans colonne vertébrale, qui ferait de l’UE un brave boyscout indécis face à des mafieux déterminés (coopération « à la carte!). Sait-on que la confédération helvétique n’est plus une confédération depuis 1848, mais une fédération parlant d’une seule voix au reste du monde? S’en porte-t-elle mal, elle qui est constituée de 26 nations (cantons) de langues, de religions, de dimensions, de moeurs, d’économies, très différentes? A ce que j’en sais, non, et je souligne que la part de son industrie dans le PIB est de 24% (Allemagne 22%, France 10%). Mais me dira-t-on, la Suisse c’est petit. Oui, et alors? L’homothétie n’existerait-elle que dans les cours de mathématiques du collège?
    Mais continuons à rêvasser tandis que le vent tourne. Titanic, ça parle à quelqu’un?

  4. Bonjour.

    On peut en effet, pour se faire plaisir, intégrer dans notre façon de penser certains paramètres, qui pour ma part contribuent à une plus grande confusion.

    On parle de réflexion, inutile d’en avoir une multitude, une seule prévaut, celle d’ une Europe uni politiquement pour devenir une grande puissance.

    Commençons là à quelques uns, les autres suivront sinon je reprends la dernière phrase de Mr Remy VOLPI « Titanic, ça parle à quelqu’un ? ».

  5. Je ne suis pas convaincu que la référence au christianisme soit de nature à unir tous les Européens, à l’heure où une fraction importante d’entre eux sont sans religion, ou d’une religion différente. Je pense en particulier à tous nos compatriotes musulmans.
    Bien plus qu’une réflexion sur les valeurs, au risque (très fort) de figer les oppositions irréductibles entre des visions du monde improuvables, je crois que l’unité autour du projet d’avenir, juste, durable et démocratique, est plus fructueuse.

  6. À lettre longue, réponse longue ! Si j’ai bien compris, ce qui est peu probable, le sujet est : « Quel concept d’identité européenne et quelles valeurs partageons-nous ? » ce qui laisse supposer que nous pouvons partager une identité UE, des valeurs communes. alors que toutes nos histoires laissent supposer le contraire, que chaque état comme chaque individu à une histoire qui lui est propre et qui définit son identité peu partageable !

    L’histoire de l’Europe d’Athènes contre Sparte jusqu’au dialogue de 58 De Gaulle-Adénauer est celle d’une guerre sans merci entre les états européens pour agrandir leur territoire et réaliser leur unité interne, César, les invasions venues de l’Est, les goths, les francs, à celles venues du Nord (Angleterre, nordiques) et du Sud (arabes) d’Isabelle la catho, en passant par Jeanne la pucelle, Louis XIV, Napoléon, Bismarck, Garibaldi…les guerres de 100 ans…

    On voudrait nous faire croire qu’Athénes et César nous auraient créer une culture commune et que notre identité première aurait disparue, alors qu’elle n’a été que refoulée et que ce refoulé ressurgit toujours : Make France Great again, Turquie, Russie, Italie…great again…

    Si il y a une histoire UE commune, elle a commencé depuis 58 et il n’est question que d’une valeur commune : le fric, les autres : la démocratie, les droits de l’homme, les règles commerciales… ne servant que de paravents, étant bafouées par l’UE tous les jours comme la démocratie directe souveraine du peuple avec le Traité de Lisbonne, le Mercosur, or plus il y a de démocratie directe et plus il y a de démocratie tout court…

    Aujourd’hui c’est l’agonie d’une mondialisation partagée, régulée et le début d’une mondialisation Trumpiste, Musciste, forcée et de ses valeur-poste humanistes, le libertarisme, l’évangélisme régressif, la xénophobie, l’homophobie, le renforcement du patriarcat, l’inversion des valeurs… On est déjà dans les dystopies Orwelliennes et Huxcleyniennes : la constitution d’un androïde sans passé, vivant un éternel présent, ne pouvant vivre sans les stimuli imaginés par les larbins des puissants, les big brothers, la formatisation, selon ses besoins, d’une classe de Winners et d’une classe de Loosers, substituables, de GJ, d’une société binaire qui impose son bien, son ordre moral, sa diabolisation, son angélisation, sa surveillance généralisée, ses likes, une servitude volontaire, ses puces, ses oreillettes greffées, un citoyen producteur et consommateur, punition-récompense, le bâton et la carotte, l’illusoire sécurité plutôt que la liberté, en contrepartie de bons points, de droits à consommer plus ! Donc Homo Européanus ? Un homme unidimensionnel, sans passé, du pain et des jeux, des spectacles « historiques » (JO, Notre-Dame…) pour nous divertir de nos vrais problèmes.

    Donc : que faire ? Continuer à cirer les chaussures de golf de Trump, continuer à céder aux lobbies industriels ou enfin opérer une rupture, un changement radical des structures UE pour plus de démocratie directe, de souveraineté identitaire des états, en finir avec Von der Leyden non élue, corrompue par les lobbies et ramollo du bulbe, avec la commission UE, des technocrates bureaucratiques hors du réel, imposant leurs normes absurdes, élire au suffrage universel un président UE, des députés UE choisis à la proportionnelle parmi les groupes UE, un président proposant des objectifs clairs, la défense des intérêts régaliens, de la monnaie, de la défense, et une application par les états de ces objectifs selon leurs possibilité d’adaptation à leur réel, leur histoire ?

  7. A lire la plupart des commentaires qui précédent, il apparaît qu’une grande confusion règne dans les esprits. Aussi comprend-on aisément que nous n’irons nulle part et en tout cas pas là où il faut aller: créer une Europe forte, donc fédérale, qui soit pour le reste du monde un espace modèle de paix, de prospérité, et d’éthique. Une « soft power » qui influence par émulation et pour laquelle le phénomène guerre serait aussi incongru que ne l’est aujourd’hui le cannibalisme. Mais comme le disait en substance Sénèque, pour le navigateur qui ne connaît pas son port de destination, il n ‘y a pas de vents favorables.

    • Bonjour Monsieur VOLPI.

      Etre fort ne veut pas dire vouloir la guerre, surtout si l’on cultive les valeurs que vous citez.

      Par contre le cannibalisme excite toujours au sens figuré, si vous êtes faible, vous vous ferez manger.

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