Un dîner, cinq adultes. L’un ne mange plus de viande depuis janvier. L’autre fait du sans gluten depuis que son médecin a haussé les épaules. La troisième est en jeûne intermittent, donc elle ne dîne plus vraiment. Le quatrième a commencé un GLP-1 et n’a plus vraiment faim. Le cinquième mange de tout, mais il le fait maintenant en silence avec cette légère culpabilité de celui qui n’a pas encore choisi son camp.
Ce n’est pas une scène marginale. C’est un dîner européen ordinaire de 2025.
Ce qui a disparu dans l’intervalle, ce n’est pas l’appétit. C’est le repas comme geste commun. La table n’est plus un espace de partage, c’est une somme de régimes individuels qui cohabitent sans se parler. Fischler appelait ça la gastro-anomie : la perte des repères collectifs qui donnaient au fait de manger son sens social, culturel, politique. L’Europe a mis 40 ans à construire cette anomie méthodiquement, entre déstructuration des repas, industrialisation du goût et injonctions nutritionnelles contradictoires. Elle en récolte aujourd’hui les fruits : des individus désorientés, disponibles pour n’importe quel récit qui promet de remettre de l’ordre dans leur assiette.
Et les récits ne manquent pas. Ils arrivent de partout, financés, structurés, algorithmiquement distribués. Le véganisme moral, qui transforme l’alimentation en acte de foi. Le carnivore diet, qui en fait un acte de résistance politique. Le mouvement ultra-processed comme nouveau démon absolu. Le GLP-1 comme promesse technologique de court-circuiter la question elle-même. Chacun occupe le vide laissé par l’effondrement des cadres alimentaires communs. Chacun propose une certitude là où il n’y a plus que du bruit.
C’est là que l’Europe a un problème qu’elle ne nomme pas. Elle possède le patrimoine alimentaire le plus riche et le plus divers du monde : des appellations, des savoir-faire, des cultures du repas qui ont structuré des sociétés pendant des siècles. Ce patrimoine n’est pas nostalgique, il est opérationnel. Il porte une conception du lien social, du rapport au vivant, du temps collectif qu’aucune politique de santé publique ne peut reconstituer par décret. Il se délite, non par fatalité, mais parce que personne n’a décidé politiquement qu’il valait la peine d’être défendu comme ce qu’il est : une forme de souveraineté culturelle.
Pendant ce temps, les marchés qui prospèrent sur la désorientation alimentaire européenne ne sont pas majoritairement européens. Les plateformes qui distribuent les nouvelles orthodoxies nutritionnelles ne sont pas régulées comme des médias. Les capitaux qui financent la substitution des modèles alimentaires traditionnels par des alternatives industrielles ou pharmaceutiques ont des intérêts géopolitiques que personne, à Bruxelles, ne cartographie sérieusement.
Une société qui ne sait plus pourquoi elle mange ce qu’elle mange, avec qui, et ce que ce geste dit d’elle, est une société qui a perdu quelque chose de plus important qu’une habitude. Elle a perdu une façon de se reconnaître. Et une société qui ne se reconnaît plus est une société qui cherche, souvent frénétiquement, quelqu’un pour lui dire qui elle est.
Une civilisation qui ne mange plus ensemble ne sait plus très bien ce qu’elle défend. Le reste suit !



Avec l’intégration géostratégique totale en cours avec le Monde anglo-saxon américanisée de l’Europe (CF : UE dominion/ impérialisme US, néolibéralisme), cela ne fera qu’empirer…
Il faut garder espoir ?
Je lis très peu sur tout ça maintenant, car je me suis déjà fait… une certaine idée sur ce qui se passe.
Si on ouvre le Nouveau Testament, et on suit le prêcheur itinérant, hippie avant l’heure, dans ses pérégrinations, on peut voir que les choses les plus importantes de son histoire arrivent souvent autour d’une table, avec des gens qui sont en train de manger. Même, il est dit qu’ils étaient « à la viande ». Je ne sais pas exactement ce que ça voulait dire dans le contexte, mais je sais que c’est important.
Après 2000 ans, la religion qui a été bâtie autour du NOUVEAU testament n’est plus nouvelle. La nouvelle alliance n’est plus nouvelle, et l’ancienne ? celle entre le Dieu juif et son peuple ? Quel.. Dieu juif pour le peuple juif maintenant ?
Donc, dans la recherche frénétique pour avoir du nouveau, et un Dieu NOUVEAU, on s’agite. Tout le monde s’agite, tellement qu’il n’y a plus personne pour s’asseoir à table ensemble. Faut-il s’en étonner ? Et là, on n’a pas besoin de sortir le jargon scientifique pour en rendre compte, car il fait partie de problème…
Une problématique un peu surprenante au départ, mais qui donne à réfléchir.
Merci Podevin, de prendre le temps de lire et de commenter. Toujours avec plaisir
Bonjour.
La table, c’est le sens du partage, aussi bien pour manger ou débattre, ou les deux en même temps.
L’abandon de cette pratique aboutit à l’uniformisation, à l’unilatéralisme, nous voyons les dégâts qu’occasionnent cette doctrine
actuellement.
Rasseyons nous, goutons au bienfait du partage, est ce possible dans notre société qui est devenu si individualiste, si égocentrique ?
j’y crois en tout cas qu’on peut le faire…..
Il est tout à fait possible de manger ensemble dans la diversité: « menu, ou à la carte? »
Le vrai problème est que l’opinion publique, encore tout embrumée des vapeurs opiacées de ce nationalisme belliqueux du XIXè siècle qui a fait le malheur de l’Europe de la première moitié du XXè siècle, y est opposée. Elle en est encore à « on ne mange pas avec le diable même avec une longue cuillère ». Métaphore pour dire qu’instaurer une Union fédérale européenne, entité supranationale souveraine vis-à-vis du reste du monde et vis-à-vis de ses membres pour ce qui est des affaires européennes, c’est NIET. Mieux vaut laisser des dirigeants psychopathes, parfois même élus démocratiquement, s’occuper des relations internationales, tandis que nous, petites nations européennes, saurons, à la manière d’Astérix, nous faufiler habilement entre les légions des géants pas toujours bien intentionnés. Même si dans la réalité, les légions romaines ont vaincu en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (veni, vidi, vici, se targuait Jules César). Quant aux « fédérastes de Bruxelles », pour parler comme JM Le Pen, « c’est non, nous ne mangerons pas de ce pain là ». Il est clair que sans un « affectio societatis » européen, on ne peut être commensaux.
Totalement d’accord avec l’entièreté de la réponse !
Manger dans la diversité (surtout lorsque l’on met sur un même plan allergie au gluten et régime volontaire) est tout à fait possible tant que la volonté est présente de se réunir.
Juste l’archéologue en moi est obligé de corriger une inexactitude historique assez classique en France où l’on pense que l’expression Veni Vidi Vici de César fut prononcé lors de la Guerre des Gaules. C’est naturellement faux puisqu’il l’aurait écrit (selon Plutarque) après sa campagne contre Pharnace roi du Pont pour décrire dans son rapport au Sénat la rapidité avec laquelle il a mis fin au conflit.
Veuillez pardonnez cet erratum intempestif, considérez ça comme une déformation professionnelle.
Merci pour cette rectification. Il est vrai que lorsque l’on se risque à mentionner une citation dans l’air du temps, il n’est pas rare que celle-ci ne soit pas historiquement fondée. Par exemple, le « je n’aime ce que vous dites mais je me battrai à mort pour que vous puissiez le dire » (en substance) que l’on prête à Voltaire n’aurait jamais été prononcé ou écrit par lui, mais lui aurait été attribué par une de ses biographes au XIXè siècle. Toujours est-il que s’applique ici l’expression italienne, toutefois inconnue en Italie: « Se non è vero, è ben trovato ». S’agissant de Jules César il reste qu’il a fait la conquête de la Gaule prestement.