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Passons des gestes d’humanité à une solidarité entre Européens !

Interview de Nicolas Ravailhe, consultant en stratégies européennes et enseignant à l’école de guerre économique et à l’IAE de Poitiers, par Henri Lastenouse, secrétaire général de Sauvons l’Europe.

Que nous apprend la présente crise sanitaire sur l’état du projet européen ?

La crise sanitaire à laquelle l’Union européenne est confrontée ne connait pas de précédent. Pourtant, elle ne nous apprend rien sur l’UE. Elle révèle et amplifie les problèmes dans des circonstances dramatiques, davantage qu’elle ne les initie.

L’Europe est en crise majeure et les gestes d’humanité entre Européens n’ont rien à voir avec une « Solidarité européenne ». Certes, la prise en charge de personnes malades du Covid 19 dans d’autres Etats membres est à saluer : toute vie qui peut être sauvée doit l’être !

Depuis des années, en matière de solidarité européenne, les signaux d’avertissement ont été nombreux. Ils ont été ignorés et traités avec dédain, et le chantage face à la menace du chaos opérait encore. Maintenant que nous y sommes, il en va autrement…

Au tout début de l’épidémie, si aucune mesure préventive de masse n’a été prise au niveau européen, la raison est à chercher dans l’absence de demande de la part des trois principales institutions : Commission, Parlement et Conseil ! Les priorités politiques européennes sont ailleurs. La Commission européenne a d’ailleurs affirmé qu’à l’issue de la crise sanitaire, la transition numérique et le pacte vert européen demeurent ses priorités.

Parleriez-vous aujourd’hui d’un sentiment d’échec ?

Il me semble que plusieurs sentiments se mélangent.

D’abord, un sentiment d’humiliation…Comment se fait-il que la France, l’Espagne ou l’Italie, pays aux systèmes de santé performants, ne soient pas capables de prendre en charge ces patients ?

Ensuite un sentiment d’incrédulité face à des pays qui décident unilatéralement de se protéger en fermant leur frontière et en interdisant les ventes de matériels médical, même dans le marché intérieur européen, à l’instar de l’Allemagne. Les gestes de « repli sur soi » ont été beaucoup plus forts que les réflexes humanitaires. Ils sont d’autant moins acceptés, que cela émane de pays dont les logiques de guerre économique orientées vers l’export appauvrissent d’autres Etat-Membres. La France a été aussi critiquée par avoir réquisitionné …ce qu’elle n’avait pas !

Enfin, un sentiment d’injustice. De combien de suppression de moyens de réanimation en France, en Italie, en Espagne est responsable la politique fiscale du Luxembourg ? Cet Etat membre n’est évidemment pas le seul responsable. On peut ajouter d’autres adeptes du dumping fiscal et social comme les Pays-Bas et l’Irlande. Bien entendu, rien de tout cela n’est possible sans la complicité et/ou la passivité de politiques Européens, dont des Français.

Que pourrait faire l’Europe concrètement en matière de santé ?

Vouloir protéger le projet européen en arguant d’un supposé manque de compétences européennes en matière de santé produit l’effet inverse…

L’UE peut agir dès maintenant ! Il suffit de rappeler les dispositions de l’article 168 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : « Un niveau élevé de protection de la santé humaine est assuré dans la définition et la mise en œuvre de toutes les politiques et actions de l’Union ».

Le paragraphe 1 est même très explicite : « L’action de l’Union, qui complète les politiques nationales, porte sur l’amélioration de la santé publique et la prévention des maladies et des affections humaines et des causes de danger pour la santé physique et mentale. »

Les commandes de tests, de masques, de respirateurs, la recherche, l’alerte, la coordination des moyens de protection civile en matière de crise n’ont donc pas pour préalable de devoir changer les traités.

C’est dérisoire, mais, en un temps record, l’UE a montré qu’elle pouvait agir avec une commande de 50 millions d’euros de matériel médical et une coordination européenne ayant participé au rapatriement de 1 800 européens.

Enfin rappelons la décision du Conseil de l’Union européenne qui a demandé en septembre 2010 à la Commission européenne de préparer une procédure de passation conjointe de marchés afin de répondre à une future épidémie. Sur le fondement d’une décision du Conseil du 22 octobre 2013, l’accord de passation conjointe de marché pour l’achat de contre-mesures médicales a été adopté par la Commission européenne le 10 avril 2014. Le champ de l’accord est donc aujourd’hui plus large que les seuls vaccins. Il est notamment envisagé d’y recourir notamment pour l’achat de combinaisons de protection dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’Ebola.

Quelle est votre lecture du deal financier de solidarité arrêté par les grand argentiers européens la semaine dernière ?

Il n’est certainement pas incongru pour l’UE, étant donné son histoire et ses prérogatives, de rechercher des solutions économiques. Néanmoins, l’accord intervenu entre les ministres des finances pour affecter 540 milliards d’euros à la gestion de cette crise ne relève pas non plus de la solidarité, telle que pensée par les pères fondateurs.

Nous sommes plutôt en présence d’une version économique de la loi de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Pour l’essentiel : 440 milliards d’euros sur 500, il s’agit de prêts. Les Etats devront les rembourser sans l’aide de l’UE. Comment ? Les 100 derniers milliards d’euros sont déjà disponibles dans le budget de l’UE. De plus, il est à redouter que l’acceptation de cette solution – qui augmente la dette des Etats – bloque la recherche d’autres solutions. En d’autres termes, le refuser relance d’autres pistes …

 Alors par où chercher la solidarité européenne ?

Il est manifeste que des solutions résident dans l’annulation et/ou la mutualisation des dettes et dans davantage de recettes communes. Ne rejetons pas non plus à priori l’émission de monnaie comme aux USA et au Royaume-Uni.

La nouvelle géostratégie « du monde d’après » exige rapidement la création d’un fonds souverain européen destiné à sécuriser les actifs de nos entreprises clefs. Mais aussi, le maintien des budgets en faveur de l’innovation au sein de tous les Etat-Membres, afin de pouvoir rembourser les dettes avec justice et efficacité.

Enfin, une régulation du marché intérieur devrait stopper les logiques de guerres économiques dans l’UE des « puissances exportatrices ». Un rapport de force est à instaurer pour s’attaquer davantage au cause qu’aux conséquences de l’appauvrissement des Etats européens, principalement « du sud », les plus affectés par la crise.

Nicolas Ravailhe

Nicolas Ravailhe est consultant en stratégies européennes et enseignant à l’école de guerre économique et à l’IAE de Poitiers
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Sauvons lEurope

Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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8 Commentaires

  1. Tant que l’Europe ne refondera pas la BCE, machine à fausse monnaie, sur la base de l’or et de la masse de travail des états , c’est-à-dire sur les PIB, rien ne marchera et l’Europe explosera. Elle doit sde débarrasser de la masse de fonctionnaires scandaleusement payés pour être inefficaces; l’Europe doit commencer par créer une politique de santé  » avec l’amour de l’homme » comme motto et non la rentabilité financière car la Vie qui vient du Divin n’a pas de prix.

    1. Si on veut repartir pour 2 siècle d’austérité à bosser 14h par jour, on fait ce que vous dites. Nous consommons plus d’argent que nous n’en produisons. On nous a rentré dans le crâne que l’argent reflétait notre réalité économique. C’est totalement faux. Les lois du marché ne révèlent aucunement l’état réel de notre économie mondiale.. Quand on rase une forêt primaire, source d’immenses services pour la planète pour la remplacer par des palmiers on fait de la croissance! Où apparait l’énorme perte de tous les services que rendaient cette forêt? Nulle part. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Que dire de Monsanto (maintenant Bayer) qui a engrangé des milliards et qui soudain à cause de quelques procès en sa défaveur voit son action plonger ? Des milliers d’autre procès sont en attente, au Sri Lanka 28000 morts de la maladie du rein. Si on avait comptabilisé cela pour de bon, les actionnaires de Monsanto auraient ils vraiment pu gagner de l’argent ?? On comptabilise désormais dans le PIB les activités estimées de drogue et de prostitution ! Par contre les femmes au foyer qui élèvent leurs enfant, qui rendent d’innombrables services à la communauté, cela n’apparait pas. Si elles se faisaient payer , alors oui, cela ferait monter le PIB! On a l’oeil rivé sur cette indice PIB pour déterminer notre création monétaire. c’est du grand n’importe quoi. Il faut révolutionner notre rapport à l’argent. Qu’est ce qui nous empêche de financer tous les états en leur donnant ( et non pas prêtant) de l’argent . Strictement rien. On pourrait décider de créer , ex nihilo, autant d’argent dont on a besoin et les verser directement aux états pour qu’ils puissent traverser cette crise. L’argent n’est plus qu’un chiffre dans un ordinateur, rappelons le. On aurait tout intérêt à faire cela mais cela remet trop en cause le dogme néo-libéral. Qu’on ne parle pas d’inflation. L’inflation cela peut se combattre si on prend les mesures necessaires . Aujourd’hui plus que jamais avec cette crise du Coronavirus nous sommes devant cette évidence et elle est vertigineuse: nos nations et notre économie en général ont besoin de plus d’argent qu’elles ne peuvent en produire. Devant de telles nécéssités on invente des ruses de sioux bancaire telles le QI, mais qui générent toujours et encore plus de dettes ! L’argent doit devenir un vecteur de developpement de l’économie et non pas sa finalité. Des procédures d’échanges et de collaboration , avec des estimations rationnelles ( économiques mais aussi scientifiques et écologiques) de la valeur des marchandises et des services doivent être mise en point entre les nations. Les monnaies doivent être stables. la spéculation doit cesser. Qu’est ce qui est le plus urgent ? La 5G ou la transition écologique ? De l’humanité 1.0: faisons n’importe quoi , massacrons la planète et tout ce qui y vit s’il le faut mais faisons de l’argent ! à l’humanité 2.0 : nous avons de l’argent, autant que nécessaire. A quoi allons nous l’employer pour construire un monde meilleur ? Il n’y a qu’un pas à franchir, et ce pas est à faire avant tout dans nos têtes .
      Cordialement

  2. Voilà qui est bien dit.

    Au hasard, l’économie allemande, à la suite de la précédente crise 2008-2009; combien de jeunes, ou moins jeunes, européens du sud (Italie, Espagne, Grèce, et d’européens de l’Est, aussi) a-t- elle « pompé » ?

    Des personnes pour la plupart, bien éduquées,- en bonne santé -, malléables, et même à fort potentiel en termes de création de valeur, ça lui aura couté combien ? Que dalle (parce qu’en dehors de ses budgets santé et éducation, mais certainement pas, de ceux, dont sont natives ces personnes). Tout bénéfice même.

    Ces citoyens européens, qui, par contrainte, pour la plupart, et à plus forte raison, lorsqu’elles sont à fort potentiel, entrainent l’effet inverse, de fait, d un appauvrissement, de leurs pays d’origine.

    Les trous dans la raquettes, les allemands savent les utiliser. Et sans vergogne.

    L’humanisme de l’Allemagne de Merkel, c’est un humanisme de « marchands ».

    Cette insidieuse autonomisation allemande, n’est plus, tolérable, et il va bien falloir secouer le cocotier.

  3. Bien sûr que l’UE a connu des précédents, 60 000 morts en Europe par H1N1 en 2018 (OMS), seulement on a caché au public. En France, 13 000 morts,75 500 passages pour grippe aux urgences… (cf rapport santé publique oct 18) . Salomon nommé en Janvier 2018, Buzin, Philippe, Macron, savaient et n’ont rien fait pour ne pas mettre en danger la vie d’autrui. Ce ne sont pas les avertissements du secteur médical qui ont manqué ! En 2009, l’APRUS (lutte contre la pandémie) disait au sénat (cf rapport) posséder 1 milliard de masques !
    Quand à l’UE aucune cellule de crise pour accorder des mesures communes, des moyens communs, une stratégie commune. Le chacun pour soi, fermeture des frontières, masques, confinement, tests, déconfinement. La France, démunie, offre à la Chine 5 millions de masques, à l’Italie combien ? Pourquoi la France après l’Italie, l’Espagne, fait moins bien que l’Allemagne, l’Autriche, les pays du Nord ?
    Encore une fois, comme après 2008, comme après le Brexit, les institutions européennes poursuivent leur stratégie économique de mondialisation en se soumettant aux lobbies, aux GAFAM, en se moquant bien du désir de peuples européens pour une autre société, une autre UE plus sociale !

    1. On ne peut certes être au courant de tout. Mais il semblerait que votre information appelle à être complétée au moins sur un point important.

      Affirmer en effet qu’aucune cellule de crise n’existe au niveau de l’UE ne correspond pas à la réalité. Une telle entité a bel et bien été créée en 2001. Sous l’appellation de « Centre de coordination de la réaction d’urgence », elle est installée à Bruxelles et a pour vocation de suivre l’ensemble des crises, où qu’elles se produisent dans le monde. A l’instar de la plupart des institutions européennes, elle fonctionne avec des effectifs permanents réduits. Mais la souplesse du dispositif permet de mobiliser rapidement des équipes internationales avec des experts détachés par les Etats. Sur cette base, le Centre a été activé plus de 300 fois depuis sa création. Aujourd’hui, il a été chargé d’une mission de coordination de la lutte contre le Covid-19 à l’échelle du continent européen.

      Là encore, comme pour nombre d’initiatives européennes, les informations au sujet de cette cellule souffrent d’être insuffisamment – voire pas du tout – relayées dans les médias… à au moins une exception près concernant la presse hexagonale: le 19 mars dernier, le Centre de coordination a en effet fait l’objet d’un article bien documenté dans les colonnes de Ouest-France. Bonne lecture !

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