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Matthias Fekl : Berlin fut en liesse

Matthias Fekl nous autorise aimablement à reproduire le texte publié dans Sud Ouest ce vendredi sur son enfance personnelle.

Grandir à Berlin fut une expérience marquante. La ville était encerclée d’une haute muraille, presque joyeuse vue de l’ouest, à force de tags et de graffitis, et sinistre, vue de l’est, où elle servait de mur de prison pour des millions de personnes. Le Berlin que j’ai connu cultivait viscéralement la tolérance, la liberté de pensée, l’ouverture à l’autre, car c’était la dernière sentinelle du monde libre face au rideau de fer.

Des images me reviennent à l’esprit: des dimanche en famille qui, parfois, nous menaient le long du mur qui, à l’ouest, était devenu un lieu de promenade d’autant plus prisé des familles qu’il permettait de marcher et de jouer loin des voitures; des « unes » de journaux terrifiantes, lorsque la police est-allemande avait abattu froidement, d’une balle dans le dos, un citoyen « coupable » d’avoir voulu fuir la dictature et tombé, parfois à quelques mètres seulement de la frontière ; le musée du Checkpoint Charlie, poste-frontière des alliés entre l’Est et l’Ouest, retraçant les mille et une manières qui, à force d’inventivité, avaient permis à certains de passer à l’Ouest, en passant dans les égouts, en se glissant dans une valise ou encore à l’intérieur d’un siège de voiture ! Quelques issues heureuses, beaucoup de dénouements tragiques furent au rendez-vous.

Puis, vinrent ces journées d’automne qui, en 1989, firent tout basculer et demeurent à jamais gravées dans ma mémoire. Le courage et la ferveur populaires lors des veillées et manifestations pacifiques ; l’attitude de M. Gorbatchev qui, à Moscou, agit en homme d’Etat face à l’Histoire ; les fissures de plus en plus nombreuses qui, dans tous les pays de l’est, minaient les dictatures en profondeur: tout cela finit, sans effusion de sang, par avoir raison du régime. Celui-ci, au fond, était déjà mort depuis longtemps. Des bureaucrates et apparatchiks dont la médiocrité intellectuelle et morale n’avait d’égal que l’étroitesse de vues et d’esprit, étaient ses ultimes soutiens.
Au lendemain du 9 novembre, Berlin fut en liesse. Les scènes de retrouvailles et de fraternité préfiguraient déjà la réunification de l’Allemagne qui, moins d’un an après, serait une réalité. Alors tout juste âgé de douze ans, je fus profondément et durablement marqué par cette enfance berlinoise et par ces événements vécus de près, au jour le jour. Trop jeune, sans doute, pour saisir pleinement toute l’étendue des implications de ce qui se passait sous nos yeux, mais mesurant, de manière confuse et intuitive, que rien ne serait plus comme avant.

De ces instants et de ces années, je garde le goût de l’Histoire et un attachement indéfectible à la liberté.

Matthias Fekl

Binational, Matthias Fekl est ancien ministre de l’Intérieur
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5 Commentaires

  1. C’est vrai que, si l’on a la mémoire courte, qu’on manque de lucidité sur l’histoire récente, sur la situation présente et qu’on ne tient pas compte de l’évolution de la géopolitique, c’est assez émouvant…

    Moi, c’est curieux, je suis plus tenté de commémorer, ce même jour, le 49ème anniversaire de la mort du Général de Gaulle que celui de la chute du mur de Berlin.

    1. Rien n’empêche d’avoir une pensée et pour l’un et pour l’autre… à cette nuance près que, cette année, c’est le 30ème anniversaire de la chute du mur – donc l’entré dans une nouvelle « dizaine » – et qu’en novembre 2020 ce sera le 50ème pour la disparition du Général: gageons que, l’an prochain, ce second anniversaire donnera lieu à moins d’ « anonymat ».

      1. Je veux bien vous croire lorsque vous dites qu’il s’agit du 30ème…

        En fait, je suis en train de lire les 3 tomes des « Mémoires de guerre » de Charles De Gaulle et je me dis que ces livres devraient être au programme des cours d’histoire pour les jeunes générations.

        Et je mesure cette évolution abyssale et surprenante qui nous conduit aujourd’hui à n’accorder aucune importance à notre nation (je n’ose utiliser le terme de patrie), à se désintéresser des questions d’indépendance et de souveraineté, pourtant piliers fondamentaux d’une véritable démocratie, reconnus dans le droit international des peuples à disposer d’eux-mêmes, et à ne s’autoriser à exhiber notre drapeau national que dans les rencontres sportives, sous peine d’être submergés d’accusations véhémentes de xénophobie, de nationalisme ou d’extrémisme, réactions parfaitement incompréhensibles dans la grande majorité des pays dans le monde.

        Outre le fait que cela constitue un reniement complet de ce que De Gaulle avait pu rétablir de haute lutte, on se montre totalement indignes de notre héritage et j’ai du mal à comprendre que l’opinion publique s’y soit résigné, malgré une dégradation flagrante au fil des années.

        Nous verrons, l’année prochaine, si le 50ème anniversaire de la disparition de De Gaulle est commémoré comme il le devrait, ce dont je doute pour les raisons évoquées précédemment, mais vous aurez eu raison dans le cas contraire.

        1. Il me semble en effet que si l’on ôte 1989 de 2019, on arrive bien à 30.

          A propos de lecture, j’ai le souvenir d’un petit opuscule qui reprenait quelques grandes « saillies » du Général… et notamment celle-ci, que je cite de mémoire: « Je n’aime pas les communistes, parce qu’ils sont communistes; je n’aime pas les socialistes parce qu’ils ne sont pas socialistes; et je n’aime pas certains de mes partisans parce qu’ils aiment trop l’argent ». Peut-être en retrouverai-je un jour les références précises et me ferai un plaisir de contribuer à compléter vos lectures.

          Pourquoi hésiter à utiliser le terme de « patrie » ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’intérêt que je porte à l’UE est loin de m’en dissuader… tout en faisant mienne la synthèse prônée à cet égard par François Mitterrand: « La France est notre patrie. L’Europe est notre avenir »… une manière de conjuguer l’espace et le temps ?

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