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Espagne : tout ça pour ça ?

Au pays de Salvador Dali, la politique prend elle aussi des accents de plus en plus surréalistes. Commençons d’abord par ces élections parfaitement inutiles dont chacun savait au fond de lui-même qu’elles ne pourraient débloquer arithmétiquement la situation : le miracle n’a naturellement pas eu lieu et dimanche soir, beaucoup d’analystes spéculaient déjà quand à la possibilité réelle de devoir retourner une troisième fois aux urnes tant l’équation politique, loin d’être simplifiée, s’était au contraire encore davantage complexifiée. Puis à la surprise générale, le PSOE et Podemos annonçaient être parvenus à un accord, en moins de 48 heures, alors qu’ils avaient échoué à le faire en trois mois lors de la législature précédente, ce qui aurait pourtant garanti l’investiture d’un gouvernement Sanchez sans devoir repasser par les urnes. Le comble du ridicule est que la nouvelle composition des Cortes leur est nettement moins favorable et que le gouvernement de coalition – le premier depuis le retour de la démocratie – part avec de sérieux handicaps, si tant est qu’il arrive à naître ce qui, à ce stade, est loin d’être certain.

En avril, une alliance entre le PSOE et Podemos aurait compté 165 députés. Aujourd’hui, elle n’en totalise plus que 158 en ajoutant les 3 députés de Mas Madrid, le nouveau parti d’Inigo Errejon issu d’une scission de Podemos. Dans un Parlement aussi morcelé, 7 députés de moins font naturellement une grosse différence. A l’instar de ce qui était arrivé avec Mariano Rajoy trois années plus tôt, Pedro Sanchez espérait sans doute qu’une répétition électorale favoriserait mécaniquement le parti le mieux placé pour former un gouvernement mais les stratèges socialistes avaient sous estimé un autre facteur : celui de la lassitude électorale. Et dans un pays où le résultat des partis de gauche est souvent étroitement corrélé au niveau de participation, il a suffi d’une légère baisse de celle ci pour priver le PSOE de 3 sièges et la gauche radicale de 4, rendant de fait l’investiture plus aléatoire sans même parler de la gouvernabilité.

Dans la meilleure configuration, la coalition pourrait obtenir le support de toutes les forces régionalistes non indépendantistes. Ce qui laisserait alors deux possibilités pour obtenir l’investiture : une abstention conjointe de Bildu et de Ciudadanos ou une abstention d’ERC. Ciudadanos a exclu de soutenir un gouvernement avec Podemos mais ne s’est pas clairement prononcé concernant une abstention technique. On imagine qu’après leur défaite dévastatrice, ils n’ont aucune envie de retourner immédiatement aux urnes, surtout sans leader, car cela pourrait signifier une annihilation totale. Mais une abstention serait une couleuvre difficile à avaler et totalement inenvisageable si, dans le même temps, un parti comme Bildu s’abstenait également. Le cas ERC est différent : on se souvient qu’au cours de l’investiture précédente, les sécessionnistes catalans avaient opté pour une abstention sans rien demander en échange. Mais le climat en Catalogne s’est considérablement durci depuis le verdict du procès des leaders indépendantistes et ERC n’est plus disponible pour une abstention gratuite. Leur position penche maintenant plutôt vers le « non » en l’absence de discussions et Sanchez, à juste titre, n’entend pas négocier avec eux sous peine de se voir taxer de laxisme par la droite. Il faut aussi ajouter que l’ensemble des partis sécessionnistes ont obtenu près de 43% des voix en Catalogne, ce qui constitue un record à l’occasion des élections générales, renforçant ainsi leurs positions.

En cas d’échec de la coalition, Pedro Sanchez dispose également de moins d’alternatives qu’en avril dernier. Ciudadanos n’en est plus une, considérant son score beaucoup trop faible pour pouvoir jouer les forces d’appoints quand un soutien lors de la législature précédente aurait permis la formation d’un gouvernement majoritaire. Là encore, un beau gâchis de la part d’Albert Rivera, qui l’a d’ailleurs chèrement payé puisque cette élection met fin à sa carrière politique. Quand au PP, il était question ces derniers jours de l’hypothèse d’une abstention permettant l’investiture de Pedro Sanchez comme le PSOE l’avait fait en 2016 pour éviter une troisième élection. Cependant, l’embarras des troupes de Pablo Casado devant cette possibilité était évident : la montée de Vox rendait difficile un tel geste car entraînant le risque de renforcer davantage l’extrême droite aux dépens du PP. D’où le soulagement de Casado suite à l’annonce du pacte entre le PSOE et Podemos qui enterrait définitivement cette hypothèse.

Au final, et quand bien même le PSOE et Podemos réussiraient à résoudre le nœud de l’investiture, la survie du gouvernement sera de toute façon extrêmement précaire. Certes, le système espagnol de la motion de censure dite constructive préserve Pedro Sanchez d’un remplacement en cours de législature par son rival Pablo Casado mais chaque texte législatif important sera une épreuve, en particulier le vote du budget. Il faut se souvenir que c’est déjà précisément le rejet du budget socialiste qui a entraîné la première élection en avril 2016. Compte tenu de l’arithmétique qui lui est défavorable, le nouveau gouvernement risque d’avoir toutes les difficultés du monde pour faire passer ses budgets. A partir de là, il est peu vraisemblable qu’il survive toute une législature et on peut penser que de nouvelles élections auront lieu rapidement, probablement dès 2021.

La situation d’instabilité politique est donc loin d’être résolue en Espagne et force est de constater que les différents partis portent une lourde responsabilité dans cet état de fait.

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Sébastien Poupon

Sébastien est militant social-démocrate et animateur territorial de Sauvons l'Europe

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8 Commentaires

  1. Si Sanchez ne négocie pas sur la Catalogne « sous peine d’être taxer de laxisme par la droite » il a tort. En quoi donner les mêmes droits à la Catalogne qu’au Pays Basque est-il du laxisme ? En quoi accepter un référendum d’auto-détermination est-il du laxisme ? Cela ne signifie pas être pour l’indépendance mais plutôt être pour la démocratie.

  2. Espérons que ça leur serve de leçon…Enfin ils ne sont pas les seuls dans le cas. La recomposition politique permanente fait partie de la vie démocratique. Et au moins dans ce cas les électeur.e.s donnent leur avis plutôt trois fois qu’une…!!!

  3. Pour une politique plus écologique, de proximité, il faut en finir avec la centralisation, la standardisation, et rendre les les régions plus indépendantes comme aux USA, en Allemagne, en Suisse…ceci en France, en Espagne et ailleurs, cela permet plus de dynamisme. L’Espagne est passé de 14% de pauvres à 17%, ce qui va arriver en France, puisque de telles réformes accouchent mécaniquement partout de telles conséquences! Vive la progrès !!!

  4. C’est assez consternant de constater la décrépitude de la plupart des partis politiques en Europe…

    La réalité, c’est que nous avons affaire, en Espagne, comme en France et comme dans l’ensemble des pays du continent, à des rotations sans fin entre politiciens professionnels qui s’échangent le pouvoir dans une pseudo-alternance pour faire la même chose, tout en étouffant toutes tentatives de faire émerger des pouvoirs alternatifs.

    C’est d’autant plus vrai, et lamentable, que ces intrigants, une fois parvenus au pouvoir, doivent se débattre avec les contraintes imposées par Bruxelles, quel que soit le parti et donc quel que soit le choix de la population.

    Bien entendu, la totalité des médias soutient ce pouvoir en place : médias publics, parce qu’ils doivent leurs postes au pouvoir en place, médias privés parce qu’ils servent l’oligarchie à laquelle ils appartiennent et qui ont contribué bruyamment à l’arrivée au pouvoir du candidat qu’elle s’est choisie.

    Bien entendu, vous aurez remarqué que, dans toutes ces tractations et manœuvres d’appareil, la seule chose qui importe, c’est accéder au pouvoir, séduire l’électorat et recueillir des voix.

    Un programme politique ?… Ce n’est pas le sujet.

    C’est exactement la situation en France, et voilà 35 ans qu’on nous sert quotidiennement le sempiternel prétexte à toutes les régressions : « C’est la crise, il faut faire des économies ! »

    Il n’échappera à personne que, depuis, plus l’État fait des « économies », plus la dette augmente, preuve que le remède est plutôt à ranger dans la catégorie des causes.

    Mais on continue le traitement imperturbablement et ce n’est pas ce dernier avatar, l’élection à l’Élysée d’un « banquier socialiste », qui va modifier la donne, mais plutôt l’accentuer.

    À cause de cette crise et de ces inévitables « économies », l’État privatise tous azimuts, détruit la législation existante et casse ce qui reste de tous nos services publics.

    Et l’on s’étonne (nos « médias ») de voir surgir de partout des tentations « populistes », « nationalistes », extrémistes ou des mouvements durables de contestations, comme les Gilets Jaunes, sans compter ceux des professeurs, des infirmières, des pompiers, des urgentistes, des agriculteurs, etc.

    Nous avons affaire à un cirque ou à un théâtre de marionnettes, auquel les médias donnent continuellement consistance, et les populations en Europe, dont ces « élus » sont censés défendre les intérêts, en sont encore les victimes !

    1. D’accord avec vous mais Macron n’est pas un banquier socialiste, c’est un banquier tout court, seul votre argent l’intéresse d’où qu’il vienne, l’idéologie, le social il s’en moque, il travaille comme tout banquier à satisfaire ses actionnaires et leur offrir de nouveaux placements avec la vente des services publics. Le service public coûte évidemment, rien n’est gratuit, mais c’est un service beaucoup plus égalitaire que le service privé où on ne vous en donne que ce que pour quoi vous payez. Depuis 2012 sous Hollande, Macron a préparé sa révolution, le passage du public au privé: 2013: les mutuelles patronales en vue de remplacer la ss, gel des retraites en vue d’une retraite à points par fonds de pension, accords d’entreprise et surtout flexibilité pour développer la précarité au dépends de l’assurance chômage, remplacement des petites lignes de train-vélo par les cars diesels Macron afin de ne conserver que les grandes lignes beaucoup plus vendables. Au pouvoir, il n’a cessé qu’enfoncer le clou. Baisse des revenus de la ss et de l’assurance chômage pour les mettre en faillite et justifier le passage aux mutuelles et des droits plus réduits aux chômeurs, pour offrir aux entrepreneurs des salariés encore moins chers
      Macron fait toujours des propositions doubles (c’est la technique du pervers, enfermer dans une tenaille, dans un cercle vicieux) ainsi en finir avec les fonctionnaires de la SNCF (satisfaire les préjugés des français sur le fonctionnariat, dresser le privé contre le public) permet de faire passer la deuxième proposition, privatiser la SNCF beaucoup moins chère aux français. De même que « la fin de privilèges » chère aux français permettra de faire passer la retraite à points qui leur est beaucoup moins chère car n’importe quel imbécile comprend que calculer sa retraite sur l’ensemble d’une carrière plutôt que sur les 25 meilleures années ne pourra que faire baisser celle-ci. Curieux qu’à la TV il n’y ait que des pubs pour les mutuelles et les fonds retraite. Si l’on avait traité chaque proposition de façon séparée les français auraient penché pour la fin du statut des fonctionnaires et contre la privatisation (un capitalisme d’état), contre les privilèges des retraites et pour le maintien de la retraite par répartition plus solidaire!
      Macron fait croire qu’il a fait des cadeaux au GJ. Faux, la baisse de l’impôt direct le plus juste ne fait qu’augmenter l’impôt indirect, le plus injuste, par des taxes (EDF privatisée pour faire payer le gouffre des EPR, produits de première nécessité…). La fin de la taxe d’habitation sera payée par l’état donc nous. La fin des 1,7% de la CSG pour les retraités de – 2000€ augmente la division entre retraités et ne fait que rendre à ces retraités le pouvoir d’achat qu’ils avaient 2 ans plus tôt!
      Macron ne suit pas les diktats de Bruxelles il les précède et trouve que Bruxelles ne va pas assez vite dans la privatisation du public!

      1. J’avais écrit « banquier socialiste » entre guillemets, c’est un oxymore.
        Et Macron n’est que le fossoyeur successeur des fossoyeurs précédents, Hollande et Sarkozy.

        Pourtant, c’est précisément là qu’on aimerait voir cette « union » se mêler de social pour mettre le holà à cette casse méthodique.

        Malheureusement, il n’en est rien, – et le traité le rend incontestable – elle pousse exactement dans le même sens, bien malin qui peut dire qui devance l’autre.

        Résultat, cette suite ininterrompue de privatisations, mise en concurrence des services publics, concurrence entre salariés français et étrangers, concurrence entre systèmes de retraite, entre complémentaires santé, entre organismes de santé, cliniques, hôpitaux publics, etc. avec son lot de précarité, pauvreté, souffrances, suicides, désespoir, misère, dans l’un des pays les plus riches de la planète !

        Et cet éternel scandale : ceux qui produisent les richesses sont pauvres, ceux qui les amassent produisent de la pauvreté.

        Or, « l’union » a choisi de privilégier le « marché » et les peuples en ont assez de cette dictature. En outre, les Français avaient été clairs en 2005…
        Et on ne peut prétendre le contraire qu’en faisant preuve de mauvaise foi.

        On verra demain si la force permet au pouvoir de continuer à œuvrer impunément contre le peuple…

        1. Vous semblez négliger un point fondamental: à savoir que, si l’Union ne se mêle pas de social, c’est bien parce que les Etats membres, lors de la négociation des traités, se sont bien gardés de faire entrer cette matière dans le domaine « communautaire » (je mets les guillemets par commodité, tout en étant conscient, en juriste scrupuleux, que les termes « Union » et « Communauté » ne reflètent pas le même concept).

          Il y a,certes, quelques dispositions incitant à la coordination ou à la mise en oeuvre des interventions au titre du « Fonds social européen », mais, comme dans le domaine de la fiscalité, le social reste essentiellement l’apanage de la souveraineté nationale. Il en allait différemment à l’époque de la première Communauté – la CECA – lorsque, grâce à la supranationalité, des avancées concrètes ont pu être réalisées en faveur des travailleurs de la mine et de la sidérurgie. Ma fréquentation des ex-bassins miniers tant en Belgique que dans les Hauts de France m’a permis d’en prendre toute la mesure en voyant, par exemple, les maisons ouvrières financées en grande partie sur les fonds européens.
          De même, c’est grâce à cette dynamique communautaire que des mesures d’harmonisation en matière de santé et de sécurité au travail ont pu voir le jour.

          Quant à la ritournelle – certes facile lorsqu’on raisonne en surface… et c’est sans doute là que réside le principal défaut de votre cuirasse – affirmant que « les Français avaient été clairs en 2005 », elle ne tient pas compte, une fois de plus, de la complexité des motivations du « non » au projet dit « constitutionnel ». Certes, avec la désinformation qui a largement alimenté la campagne des « nonistes » (à l’instar, plus récemment, de celle des partisans du Brexit au Royaume-Uni), ceux-ci ont pu se montrer plus efficaces, tout comme il est tellement plus facile de détruire avec un bulldozer que de construire avec ciment, truelle et fil à plomb. Mais, au-delà des apparences, une analyse en profondeur de l’ensemble des motivations des électeurs en 2005 montre que, quelle qu’ait pu être la question posée, il y avait là un excellent prétexte pour adresser un pied de nez au gouvernement alors en place… et beaucoup ne s’en sont pas privés, trop heureux d’avancer masqués sous le couvert d’un « projet constitutionnel » au demeurant difficile à lire…même pour un juriste qui se voudrait scrupuleux.

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