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Le grand gâchis espagnol

Pendant plus de trente ans, le parlementarisme à l’espagnole a offert au pays une vie politique d’une remarquable stabilité ; les rares législatures n’allant pas à leur terme étant toujours le fruit d’une stratégie politique délibérée de la part du Premier Ministre pour anticiper l’élection, mais en aucun cas les conséquences d’une incapacité à gouverner. Certes, le bipartisme favorisait cette situation mais il convient tout de même de noter que, même durant cette période, beaucoup de gouvernements furent minoritaires, ce qui ne leur causa aucun problème pour obtenir facilement les investitures dont ils avaient besoin, preuve que les petits partis jouaient le jeu et ne formulaient pas d’exigences disproportionnées en échange de leur soutien. Mais tout cet édifice allait voler en éclats avec l’apparition de deux nouveaux partis : l’un au centre droit, Ciudadanos ; l’autre à la gauche de la gauche, Podemos. En soi, l’irruption de ces mouvements aurait du contribuer à la revitalisation de la démocratie espagnole et l’on ne peut que regretter qu’elle ai au contraire abouti à un blocage quasi permanent depuis 2015, cela dû en grande partie à l’irresponsabilité de leurs leaders.

Les législatives de 2019 seront donc les quatrièmes en autant d’années. Pire encore, pour la seconde fois après le précédent de 2016, les Chambres ont été dissoutes avant même que la législature n’ai pu débuter. D’une certaine façon, cet échec est encore moins pardonnable qu’il y a 3 ans considérant le fait que, contrairement à la situation de 2016, il existait deux voies à priori assez faciles pour parvenir à un gouvernement dirigé par le vainqueur de l’élection, le socialiste Pedro Sanchez : une entente avec Ciudadanos qui aurait rassemblé une majorité aux Cortes ou un pacte avec Podemos qui, combiné à une abstention des partis régionalistes et indépendantistes, offrait également l’investiture à Pedro Sanchez. Malheureusement, Albert Rivera comme Pablo Iglesias en auront décidé autrement.

On se souvient qu’en 2016, Ciudadanos avait pourtant montré sa bonne volonté en signant un accord avec le PSOE. A l’époque, l’addition des deux forces ne regroupait que 130 députés, soit un total nettement insuffisant pour passer l’investiture. Cette fois, la combinaison aurait été majoritaire avec 180 députés, permettant ainsi un gouvernement stable. Mais Albert Rivera, contre l’avis de certains de ses cadres, a imposé la poursuite de sa stratégie de droitisation en refusant toute négociation avec le PSOE. On peut se demander à quoi sert la formation centriste si il s’agit uniquement de se placer à la remorque du PP jusqu’à en devenir le frère jumeau mais c’est malheureusement le choix de Ciudadanos depuis un an et demi. Et ne nous leurrons pas : la soudaine ouverture de Rivera, finalement prêt à discuter in extremis à 24 heures des consultations de la dernière chance avec le Roi , avait tout de la farce cruelle et ne constituait qu’une manœuvre ayant pour unique objectif de tenter de se disculper auprès d’un électorat fort réticent à l’idée de nouvelles élections.

De son coté, Podemos avait déjà empêché un gouvernement Sanchez en 2016. Avec une certaine constance, ils ont récidivé en 2019 en faisant preuve d’un cynisme assez remarquable: d’abord en réclamant à corps et à cris un gouvernement de coalition puis, une fois que le PSOE avait cédé sur ce point à travers une offre plutôt généreuse de 3 ministères et d’une vice présidence, en rejetant cette proposition lors du premier vote d’investiture pour ensuite annoncer qu’ils étaient finalement…prêts à l’accepter deux mois après à l’instant où, bien évidemment et fort logiquement, elle n’était plus sur la table du fait de leur refus initial incompréhensible ayant totalement cassé la confiance entre les deux formations. Naturellement, il ne fut jamais question, dans le chef d’Iglesias, de négociations de fond portant sur un accord programmatique et cela malgré la plateforme très sociale que lui proposait Pedro Sanchez. On a donc assisté une nouvelle fois à une manœuvre d’enfumage de la part du leader de Podemos. Même si il faut bien admettre que Pedro Sanchez n’était lui même guère enthousiaste à l’idée d’un gouvernement de coalition, compte tenu de l’imprévisibilité de cette formation et la distance qui la sépare du PSOE sur des questions fondamentales telles que la gestion de la crise catalane.

Reste maintenant à souhaiter que l’élection du 10 novembre débloquera la situation. Le PSOE espère bénéficier d’un réflexe de vote utile, comme ce fut le cas pour le PP en 2016 : il est effectivement assez logique de considérer que l’électorat pourrait être enclin à renforcer le parti le mieux placé pour gouverner. Il sera néanmoins vital pour Pedro Sanchez de ne pas apparaître comme le responsable du retour aux urnes quand la stratégie des autres partis sera précisément de l’accabler. D’autre part, la gauche pourrait être plus vulnérable que la droite en cas de fatigue électorale des Espagnols dans un pays où, historiquement, une abstention importante est souvent un bon signe pour la droite. Bien qu’improbable, la victoire de la droite n’est donc malheureusement pas à exclure.

D’autres facteurs contribuent à rendre cette élection assez imprévisible avec, en premier lieu, l’entrée en lice de l’ancien numéro 2 de Podemos, Inigo Errejon. D’une certaine façon, Errejon semble plus ouvert à un pacte avec le PSOE que ne l’est Podemos donc le PSOE ne verrait pas d’un mauvais œil un bon score de la liste d’Errejon aux dépens de Podemos. L’aspect plus négatif est le risque de fractionnement qui, compte tenu du mode de scrutin, pourrait réduire le poids global de la gauche. L’une des solutions consisterait à ce que la liste Errejon ne se présente que dans les circonscriptions les plus peuplées dans lesquelles la répartition est davantage proportionnelle : cette stratégie semblait en discussion mais difficile à ce stade de savoir ce qu’il en ressortira. Pendant ce temps à droite, le Parti Populaire continue de tenter convaincre Ciudadanos de se présenter avec eux sur une liste unie. Il est vrai que les différences entre les deux partis sont de plus en plus minces et que Ciudadanos a perdu des points aux dépens du PP mais Albert Rivera se refuse pour le moment à cette stratégie. Quoiqu’il en soit et qu’il y ait union ou non, le PSOE aura des chances réelles d’attirer l’aile la plus progressiste des électeurs de Ciudadanos, lassée par les trahisons de Rivera vis-à-vis de l’électorat centriste.

Cela étant dit, le risque d’un nouveau blocage demeure bien réel. Si l’on en croit les sondages, certes très volatiles à ce stade, il n’existerait aucune majorité pour la gauche, ni même entre le PSOE et Ciudadanos si ces derniers devaient enfin revenir à un positionnement plus accommodant. Sans parler du fait que les tensions à l’approche du verdict du fameux procès pour rébellion des ex élus catalans risquent de crisper à nouveau la situation en rendant les sécessionnistes peu ouverts au compromis. Ne resterait plus alors à Pedro Sanchez que de quémander l’abstention du PP pour éviter le ridicule d’une troisième élection, service que le PSOE avait rendu à Rajoy dans les mêmes circonstances…contre l’avis de Sanchez qui avait alors démissionné de son poste de député. Ce ne serait certes pas la situation idéale. On ne peut donc qu’espérer que les Espagnols donneront au PSOE une marge de manœuvre plus importante pour bâtir un pacte majoritaire.

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3 Commentaires

  1. N’oublions pas que ciudadanos a soutenu le parti d’extrême droite vox en Andalousie !
    Concernant la Catalogne, les anciens élus et membres d’associations risquent de lourdes peines demprisonnement pour avoir participer à l’organisation du référendum. On marche sur la tête du franquisme . La plupart des catalans en ont assez d’être des sujets du roi et veulent une république comme ce fut le cas avant le coup d’état de Primo de Rivera (trahi ensuite par Franco)

  2. Quoi qu’il en soit L’Espagne en suivant l’ultra-libéralisme de l’Europe comme Macron a vu son taux de chômage baisser mais son taux de travailleurs pauvres augmenter d’autant, il est passé de 14 à 17% comme l’Allemagne et bientôt la France. Un échec de la théorie du ruissellement qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres (petits retraités, jeunes, femmes…) par l’augmentation des travaux moins couteux pour les entreprises (travail au noir, micro-travail, uberisation et l’imposture de l’auto-entreprenariat qui n’accorde aucune couverture sociale et libère le patronat des charges)!

  3. Vous avez dit « théorie » du ruissellement ? Une théorie dans le domaine des sciences c’est une « Construction intellectuelle, hypothétique et synthétique, organisée en système et vérifiée par un protocole expérimental ; ensemble de lois formant un système cohérent et servant de base à une science, ou rendant compte de certains faits. »
    Où cette histoire du ruissellement a-t-elle été observée et expliquée ? Nul part ! Quel prix Nobel d’économie – car nul doute qu’il aurait eu le prix Nobel s’il l’avait fait – a démontré mathématiquement cette théorie ? Aucun !
    Parce que cette histoire du ruissellement c’est une fable pour calmer les gens qui râlent, et leur promettre le paradis sur terre. Travaillez dur, je prends la richesse que vous produisez et vous laisse de quoi vivre et après je vous rends votre argent au centuple, quel blague !

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