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Le casse-tête des coronabonds

Avec quel argent refinancer la crise du coronavirus et la reprise qui devra s’ensuivre ? De nouveaux emprunts bien sur, mais lesquels et sous quelle forme ? Nous avons quitté les chefs d’Etat acceptant le principe d’un recours européen à l’emprunt, mais se gardant bien de préciser les points critiques et le débat est devenu suffisamment obscur pour qu’à l’occasion du vote de la position de principe du Parlement européen, la macronie, les verts et les insoumis réussissent à s’accuser réciproquement d’avoir renoncé à la mutualisation des dettes européennes.

Les socialistes, les écologistes et la gauche de la gauche européens  en pincent pour la formule des eurobonds, développée lors de la crise précédente et toujours refusée par les Etats du nord. Elle consiste essentiellement pour les Etats européens à regrouper leurs emprunts en se les garantissant mutuellement, chacun restant libre ensuite de son utilisation. Les avantages sont multiples: l’argent est directement disponible auprès de chaque gouvernement, à des taux plus faibles que ceux dont s’acquittent les pays du sud, et sans condition d’usage. Mais les obstacles sont redoutables : les Etats financièrement les plus en difficulté rajoutent de la dette à la dette et surtout en cas de faillite, les autres Etats sont garants ce qui est un tabou absolu après l’expérience grecque. On peut par ailleurs estimer que la BCE a déjà en partie proposé un substitut aux eurobonds en annonçant qu’elle se donnait la liberté de racheter de la dette publique italienne.

La droite, la macronie et les socialistes européens (qui ont voté les deux résolutions moins trois socialistes… français, majoritairement issus de Place publique) proposent des recovery bonds qui seraient émis par l’Union européenne puis redistribués aux Etats membres. L’avantage est que les pays les plus endettés n’ont plus à se surcharger. Ou peut-être que si ? Car l’inconvénient c’est le grand flou de la proposition en l’état actuel. On ne sait pas si ces sommes seraient prêtées aux Etats (donc de la dette quand même, comme le souhaite le gouvernement hollandais), données ou bien feraient l’objet de dépenses directes sans passer par les gouvernements nationaux. Un mélange des trois peut être. Et à quelles conditions ? A égalité pour tous les pays, en priorité pour les plus touchés ? En fonction des secteurs les plus touchés (tourisme) ou des choix d’avenir (green deal) ? En échange de programmes d’austérité ou non ? On voit qu’ici, les détails sont fondamentaux. Signalons la proposition faite par l’Espagne, qui est une des plus articulée du débat public.

Pour notre part, nous voulons rappeler que le problème principal est la dette privée. Les entreprises et à moyen terme les particuliers font face à une interruption de rentrée d’argent. Or si la BCE ne peut racheter directement des dettes publiques, rien ne lui interdit de le faire pour les dettes privées, puis de les éteindre soit par émission monétaire soit par refinancement éternel d’un fonds de défaisance.

Nous appelons donc les institutions européennes à plus encore d’imagination !

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Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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5 Commentaires

  1. Au fil du temps, les situations ne sont certes pas tout à fait identiques. Mais, on a sans doute perdu de vue aujourd’hui que, dans la longue histoire de l’UE, une politique d’emprunts a déjà été pratiquée. C’était dans les années 50, au bon vieux temps de la CECA, la « Communauté » pionnière tournée vers la reconstruction industrielle à partir des secteurs du charbon et de l’acier.

    Le traité de Paris prévoyait en effet que, parmi les ressources dont elle pouvait disposer, dont un impôt-prélèvement spécial, la CECA était habilitée à émettre également des emprunts sur le marché des Etats membres – mais aussi en dehors – avec, éventuellement, la garantie de ces derniers. Le produit de ces emprunts devait être affecté à des prêts assortis de taux relativement bas aux entreprises minières et sidérurgiques souhaitant réaliser des investissements économiques et sociaux… les investissement sociaux s’étant notamment traduits par la construction de maisons ouvrières.

    Etant plus historien que technicien, il m’est difficile d’apprécier dans quelle mesure une telle pratique pourrait être transposée au contexte qui caractérise la situation actuelle et à l’ébauche de solutions susceptibles de remédier à la crise sanitaire. Mais peut-être vaut-il au moins la peine de réfléchir à quelques leçons tirées du passé ?

    1. Hélas pour le social, personne n’est disposé à casser la tirelire, à la Commission Européenne et les pays du nord ne veulent pas entrer dans une Europe mutualiste.
      Le Portugal a déjà prouvé que l’on pouvait faire confiance à une bonne gestion au sud.
      Donc, cette Europe de la finance peut bien s’écrouler, et ça risque d’arriver dans ces circonstances,

      1. (à Danielle Foucaut)
        Votre remarque au sujet des pays de l’Europe du Sud ne manque ni d’intérêt ni de pertinence. Elle mériterait d’être rapprochée de l’idée selon laquelle l’avenir de l’Europe pourrait avant tout se jouer au Sud. En élargissant le champ d’investigation géographique, c’est ce qu’a esquissé Jean-Louis Guigou (oui, le mari de Madame), brillant universitaire, dans un petit ouvrage publié en 2017 sous le titre « Afrique-Méditerranée-Europe. La verticale de l’avenir ». Ne nous méprenons pas : dans l’esprit de l’auteur, il ne s’agit pas d’étendre les frontières de l’Europe en englobant l’Afrique ; son propos est de mettre en évidence le rôle que joue la Méditerranée en tant que trait d’union pour ainsi « naturel » entre deux continent dont les intérêts convergent dans la perspective d’une coopération accrue. En retenant la première lettre de chaque composante de l’axe ainsi ébauché, c’est le mot « AME » qui transparait en filigrane: tout un symbole !
        Si l’on revient aux pays d’Europe du Sud, il convient aussi de se rappeler que, pour la Grèce, l’Espagne et le Portugal, l’ancrage dans l’Union a été consécutive à la sortie de plusieurs années de dictature et a pu ainsi incarner une démarche de démocratisation. Une telle dynamique a sans aucun doute aussi inspiré, dans les intentions, l’élargissement de l’UE en direction des pays d’Europe centrale et orientale…mais avec des résultats moins probants si l’on en juge par diverses dérives prévalant à l’heure actuelle dans certains de ces Etats membres.
        Quant à votre allusion à l’ « Europe de la finance », elle incite incontestablement à faire preuve d‘une grande vigilance à l’égard de rapports de forces susceptibles de modeler les orientations de l’UE. Je considère toutefois que cela doit être apprécié d’une manière nuancée, sinon relative. Ainsi :
        – si l’on observe en profondeur les manœuvres des lobbies – notamment bancaires – qui œuvrent au sein de l’Union, de tels agissements irriguent tout autant – sinon davantage – la vie des Etats membres (le « Canard enchaîné » nous en fournit régulièrement de multiples exemples) que celle de l’UE en tant que telle. Cette dernière fait preuve, du reste – n’en déplaise à certains – de davantage de clarté grâce aux systèmes de transparence que les institutions européennes ont mis en place (registres, informations obligatoires sur tous les contacts des commissaires) face à ces jeux d’influence ;

        – je rejoins tout à fait l’observation formulée le 4 avril dernier dans un commentaire signé Guyader à la suite de l’article « 100 jours pour l’Europe » publié la veille par Sauvons l’Europe. Ce fidèle lecteur dénonçait l’erreur consistant à assimiler la construction européenne à une coquille néo-libérale, même si, reconnaissait-il, celle-ci a très largement donné cette image.

        Pour ma part, en prolongeant l’allégorie de la coquille, j’inclinerais à penser que l’analogie qui conviendrait en l’occurrence serait celle du Bernard-l’hermitte – ce parasite qui « squatte » volontiers l’habitat d’autres crustacés. Convenons donc que la photo actuelle de l’UE témoigne d’une telle occupation au profit d’intérêts financiers. Mais l’art de la photo ne saurait pas nécessairement occulter celui de la peinture. Comment, en effet, à l’évocation de la coquille, ne pas songer au tableau de Botticelli, « La Naissance de Vénus » représentant la déesse debout dans une coquille Saint-Jacques ? Cette scène me rappelle – non pas à cause de la nudité du personnage mais en ce qu’elle personnifierait une certaine harmonie – la « Communauté » que j’ai connue à l’époque où un président comme Jacques Delors et des commissaires comme Claude Cheysson ou Edgard Pisani donnaient à leur institution une tonalité de progrès dans une dynamique d’essence sociale-démocrate. Mais il n’est pas interdit d’imaginer que, lorsqu’un vent réellement refondateur soufflera sur l’Europe – elle aussi princesse mythique de l’Antiquité – Vénus, et non pas Mammon, jaillira de nouveau au cœur du coquillage.

      1. J’ai toujours eu beaucoup de respect et d’estime à l’égard de Philippe Séguin, gaulliste social trop prématurément disparu. Aussi, en considération de ses grandes qualités, n’est-il pas étonnant qu’il ait été choisi pour débattre avec François Mitterrand dans une confrontation de haute tenue à la veille du referendum sur le traité de Maastricht en 1992. Mais, précisément, ce soir-là, il m’a semblé moins convaincant que le Président de la République… et, même très serré, le résultat de la consultation des Français a reflété ce léger déséquilibre des forces en présence.

        Quant à ceux qui s’obstinent à vouloir tuer l’Europe, ils me rappellent le scenario de la pièce de Francis Veber, »Le Contrat », qu’Edouard Molinaro portera ensuite à l’écran sous le titre « L’emmerdeur » avec Jacques Brel et Lino Ventura: un désespéré qui s’obstine dans une démarche suicidaire – finalement manquée grâce aux interventions successives, sinon plus ou moins délibérées, d’un voisin de rencontre au cœur d’un hôtel, bien que lui aussi animé par une volonté de tuer en exécution d’un « contrat ». Le slogan mortifère « Tuons l’Europe » réclamerait un peu moins de maladresse et davantage de réalisme.

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