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Pierre Kanuty : Henri Weber l’Européen

Le départ d’Henri Weber nous attriste tous. Européen convaincu et qui en fit l’un des fils de son engagement, Henri Weber se distinguait par sa capacité à toujours envisager des idées nouvelles au plus près des sujets, sa gentillesse et sa très grande élégance qui lui interdisait de jamais paraître fournir un effort alors qu’il était toujours informé de tout et contribuait au débat avec ses analyses, formulées comme par inadvertance. Nous publions ici l’hommage que lui adresse Pierre Kanuty, qui l’a bien connu.

La disparition d’Henri Weber est un grand moment de tristesse pour tous les militants de l’idée européenne. Un intellectuel curieux, inventif et engagé qui nous quitte est toujours un combattant de moins, mais il laisse une œuvre importante composée de textes et de livres dont l’actualité demeure et dont la pertinence subsiste. Si pour certains, l’Europe ce sont des traités, pour d’autres, ce sont des livres ou des rencontres.

Henri Weber fut européen d’abord par sa trajectoire familiale. Il est issu d’une famille polonaise qui se réfugia en Union soviétique pour fuir le nazisme, qui quitta plus tard la Pologne pour fuir l’antisémitisme, tandis que le stalinisme s’y installait aussi, et qui finit par émigrer en France.

Européen il fut par l’internationalisme qu’il pratiqua comme jeune communiste, puis comme militant trotskyste. Dans ces années, on étudiait d’autant plus la situation dans d’autres pays que les réseaux d’information et de communication n’étaient pas à portée de clic comme aujourd’hui. La révolution mondiale était imminente croyait-on, aussi fallait il la faire advenir en suivant les mots d’ordre de Marx « prolétaires de tous les pays unissez-vous » et « les travailleurs n’ont pas de patrie ».

Cela voulait dire, décortiquer le social-démocrate allemand Karl Kaustky et la polonaise Rosa Luxemburg, l’italien Gramsci ou le néerlandais Pannekoek. Cela signifiait côtoyer le belge Ernest Mandel, entretenir les réseaux de solidarités avec les camarades espagnols, portugais et grecs en lutte contre la dictature dans leur pays, s’intéresser à la version yougoslave du communisme ou soutenir les dissidents tchèques. Cela voulait dire, organiser des campagnes de solidarité avec les prisonniers politiques, les accueillir, les héberger, publier des textes interdits dans leurs pays, faire connaître des batailles que la grande presse ignorait…

Si l’Europe bâtissait son marché commun à six, puis neuf, jusqu’à 27, Henri Weber et ses camarades, comme dans tous les secteurs de la jeunesse engagée, quelque soit l’organisation, tissaient des liens qui ont duré au delà des recompositions politiques.

Le fond de l’air était rouge, c’était l’heure des brasiers et battre le fer tant qu’il est chaud voulait dire aussi qu’un un militant de ces années partait, ne se contentait pas de soutenir une cause dans son pays. Il n’hésitait pas à partir en voiture ou en train aux quatre coins de l’Europe pour comprendre et voir sur place. Cela voulait dire des heures en voiture ou en train, avec l’angoisse des contrôles aux frontières parfois. On se mobilisait contre les Colonels grecs, en soutien à Dutschke, aux insurgés de Prague, aux accusés du procès de Burgos, plus tard Bobby Sands…

On le sait, comme en 1848, Mai 68 ce fut à Paris, Berlin, Rome, même Madrid.

Il y avait d’un côté, les bâtisseurs du Marché commun et, de l’autre, les constructeurs de combats communs.

Dans les années 70 la « lutte armée » et la tentation terroriste à laquelle cédèrent trop de militants en Allemagne, en Espagne, en Italie ou en Grèce, fut évidemment analysée. En France, Weber et ses amis ne « basculèrent » jamais.

C’est ainsi qu’il se rendit au Portugal pour se pencher sur le berceau de la démocratie portugaise dont la Révolution des Œillets avait sonné la renaissance. Certes, il s’agissait, comme ailleurs, de bâtir le parti de la révolution mondiale, mais cela n’était pas possible sans une analyse concrète de la situation du pays.

Henri Weber s’intéressait de près à l’eurocommunisme, ce mouvement important lancé par les trois principaux partis communistes d’Europe occidentale, ceux d’Espagne, de France et surtout d’Italie, emmené par la haute figure d’Enrico Berlinguer. L’idée était simple : l’Europe se construit, la tutelle soviétique est un frein au développement de partis qui avaient décider d’évoluer dans un cadre démocratique pluraliste, avec les partis bourgeois et avec la social-démocratie, rythmé par les élections. Il commençait ainsi à prendre conscience les possibilités de peser sur le cours des événements étaient plus grandes dans un réformisme conséquent et pragmatique que dans une intransigeance révolutionnaire dogmatique.

Sa découverte des modèles sociaux-démocrates nordiques acheva de le convaincre d’autant qu’il voyait que Kautsky, Luxemburg et Blum avaient vu juste dans ce que serait l’impasse du bolchevisme.

C’est ainsi qu’après un long moment, Henri Weber rejoignit ce qui était alors le plus européen des partis dominants en France, le Parti socialiste.

Dans ses interventions et ses travaux, il mettait alors toujours en perspective son analyse ou son propos de la situation française et des « tâches de la gauche » dans un cadre européen.

Sa curiosité sans limite l’incita naturellement à s’intéresser à ce qui faisait bouger à gauche de Blair à Tspiras.

Député européen pendant dix ans, Weber travaillait sur les relations commerciales avec la Chine ou les Etats-Unis, et, sur fond de débats sur une autre mondialisation, il théorisa le « juste échange » qui consistait à répondre au libre échange par autre chose que le protectionnisme. Il s’agissait de conditionner les échanges commerciaux à des normes sociales et environnementales.

Il était un homme de culture et un observateur des médias dont il avait perçus les innovations techniques et leurs conséquences inéluctables non seulement sur les comportements, mais aussi sur la démocratie. D’ailleurs, ses dernières réflexions portaient sur les possibilités nouvelles d’organisations. Si les partis de masses n’étaient plus de saisons, les mouvements ou les partis entreprises n’avaient pas pour autant raison. Mais à la question « que faire », sa réponse n’était pas complète. Il n’aura pas eu le temps de la préciser.

Certains voudront lui reprocher son engagement en faveur du Traité constitutionnel en 2004 en interne au Parti socialiste et son engagement « contre » en 2005. Que celui qui n’a jamais pêché jette la première pierre ! Mais surtout, ce mouvement considéré comme « opportuniste » à l’époque n’a t-il pas aujourd’hui plus de partisans ? Qui aujourd’hui peut dire que l’Europe ne pouvait, ni ne peut, continuer comme avant ? Surtout dans ces temps où le coronavirus qui nous a arraché Henri Weber et tant d’autres, ébranle l’Europe, mettant à l’épreuve les solidarités et réactive les clivages qu’on avait déjà connus lors de la crise financière ? Il s’agissait pour lui de trouver à l’Europe, un second souffle.

Henri Weber disait d’ailleurs de cette crise que les remèdes de cheval pour lutter contre la maladie, imposés par la troïka, risquaient plus de tuer le malade que la maladie. Il avait cette formule qui, aujourd’hui, a une triste connotation : « il ne s’agit pas mourir guéri, mais de guérir vivant ».

Dans ses livres, Eloge du compromis ou La nouvelle frontière Henri Weber consacrait d’importants chapitres à une Europe du possible. Trouvant toujours des preuves que la social-démocratie européenne avec, un « bel avenir ». Mais il analysait, lucidement : « le mouvement ouvrier a arraché des conquêtes sociales importantes au capitalisme pendant 150 ans et aujourd’hui ce capitalisme essaye reconquérir le terrain perdu ».

Vous avez dit arguments ? A chaque campagne européenne, il s’auto sasissait de l’animation de ce qu’il avait finit par appeler en 2014, le GARE pour – groupe d’arguments – ripostes européens. Un cahier qui reprenait chaque avancée acquise par la gauche au Parlement européen et chaque attaque commise par la droite, car comme il le disait dans les séances de formation, le « savoir faire » militant c’est « savoir, faire et faire savoir ».

Il ne manquait aucun congrès ou conseil du Parti socialiste européen, où il participait aux débats, nombreux. Conseiller de Jean-Christophe Cambadélis à partir de 2014 pour les études, puis expert de la Fondation Jean Jaurès, Henri Weber scrutait les débats encore et toujours au sein du SPD, ce que signifiait le virage du Parti social-démocrate danois, l’irruption de la gauche radicale en Espagne qui attaquait alors le PSOE, tandis que dans le Portugal voisin, elle dialoguait avec le PS, il comprenait les raisons du corbynisme tout en en saisissant les limites, il constatait la social-démocratisation inachevée des partis d’Europe centrale et orientale comme il observait les développements de ce qu’était devenu le puissant PCI.

Henri Weber aura donc été un militant européen convaincu et convainquant toute sa vie, transmettant sans relâche un savoir avant de transmettre le flambeau. Il était aussi un chasseur de têtes bien faites pour rassembler autour de lui et la mettre à disposition, une avant garde éduquée, faite d’universitaires, de chercheurs et d’experts pour renouveler la pensée. Une tâche essentielle dans ces temps de « basses eaux idéologiques » comme il avait coutume de dire tout en constatant qu’avec la montée du national-populisme « le fond de l’air est brun ».

L’héritage n’est pas à se disputer, mais à se partager, pour continuer la lutte et faire advenir l’Europe qu’il voulait pour une société plus juste, une démocratie plus forte et une nature mieux préservée.

Pierre Kanuty

Conseiller régional Ile-de-France, Ancien Conseiller diplomatique auprès du Premier secrétaire du PS 
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Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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7 Commentaires

  1. Commentaire hors personnalité attachante d’Henri Weber…
    « Européen il fut par l’internationalisme qui (sic) pratiqua comme jeune communiste, puis comme militant trotskyste. » Ça il fallait oser l’écrire! Du temps de l’URSS, communistes et trotskystes ont été férocement de tous les combats contre la construction de l’Europe. Les pro-européens étaient des traitres à la Patrie, des stipendiés de la CIA, du Vatican, etc. Ces mouvements que le jeune Weber soutenait ont tout fait (Maastricht) pour saborder l’Europe d’abord au nom d’une union prolétarienne sous la houlette de fer de l’URSS, puis au nom d’un anticapitaliste germanophobe.
    Heureusement Weber a su rompre avec ces groupuscules et a rejoint les trotskystes devenus socialistes de gouvernement. Itinéraire assez classique somme toute…

    1. Bonjour Pierre,
      Oui, il a su rompre avec ces groupuscules pour rejoindre le «main stream» sous contrôle de la finance internationalisée qui nous gouverne réellement aujourd’hui puisque nous dépendons de ses capitaux et donc de ses décisions…Qui sait si un jour, peut-être un peu tardif, nous ne dirons pas que ce sont ces groupuscules qui avaient raison d’être anticapitaliste quand on voit comment le capitalisme a dérivé ?Marchandisation des biens communs et mise en coupe réglée de la planète etc…pour ? Le bien de tous ???
      Cela dit, n’enlève rien au mérite d’H. WEBER qui avait des convictions et un engagement. Il aura été du nombre des grands militants ayant servi des causes (sous jacentes) à leur insu, parce que bien cachées !

  2. J’avais déjà beaucoup apprécié l’article de Pierre Kanuty sur le contexte électoral britannique. Cet article sur Henri Weber est à nouveau remarquable. Dans les basses eaux actuelles, cette qualité est revigorante et stimulante. Qu’il en soit chaleureusement remercié!

  3. La question qui me vient à l’esprit est: Bien que tout socialiste ne puisse que s’associer à l’hommage que H. Webert mérite , comment expliquer que notre parti n’en ait pas fait un de ses dirigeants majeurs ?

    Quand une partie des cadres du PS sont partis En Marche, c’est sans doute par opportunisme pour une part ! Peut être, aussi, parce que notre parti avait, un peu, perdu son âme ???

  4. Bonjour. Étant à Bruxelles le soir du 29 mai 2005 et côtoyant ce soir là de vrais grands européens, je ne rangerais pas sous la catégorie de grand européen Henri Weber. Il n’y avait bien que des Français pour se réjouir le soir du 29 mai de ce Non brutal vers une constitution européenne, même mal fagotée, même mal foutue, elle nous portait vers un avenir plus européen dont quelques socialistes français ne voulaient pas, allant jusqu’à renier leurs propres principes démocratiques . D’ailleurs croyant mettre à mort l’Europe, c’est le PS qu’ils allaient tuer ! l’Europe n’allait Pas s’en relever. J’entends encore Michel Rocard, et tant de vrais européens allemands, italiens pleurer cet avenir que nous avions voulu européen et qui ne serait plus.

    1. Vous avez raison seul les vrai Français pouvais se réjouir de cette victoire. Malheureusement Sarko à trahi les français avec le traité de Lisbonne.

      A Philippe Seguin comme tu avais raison:

      1. Ceux qui se targuaient d’être « les vrais Français », comme vous dites, arboraient le béret de la Milice au temps de l’Occupation. Navré de constater qu’à travers des slogans du genre « Tuons l »Europe » ils ont encore des héritiers de nos jours.

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