Les élections législatives anticipées du 25 octobre marquent un tournant historique en Serbie après quatorze ans de domination du Parti progressiste serbe (SNS) d’Aleksandar Vučić. Cette victoire couronne près de deux ans de mobilisation étudiante, déclenchée par l’effondrement meurtrier de l’auvent de la gare de Novi Sad en novembre 2024, et transformée en véritable alternative électorale.
La Liste étudiante obtient environ 53 % des voix, soit aux alentours de 140 sièges sur 250, contre 103 pour le SNS, ce qui lui donne une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Le taux de participation aux élections législatives serbes, proche de 70 %, a été le plus élevé depuis 34 ans. Cette mobilisation exceptionnelle s’est manifestée au sein de la diaspora serbe et a largement dépassé les principaux centres urbains et les milieux étudiants.
Alors que 18 formations étaient officiellement en lice pour accéder à l’Assemblée, aucune autre liste n’a franchi le seuil électoral de 3 %, hors listes minoritaires, qui obtiennent six sièges sous un régime électoral spécifique.
Candidate à l’adhésion à l’Union européenne depuis 2012, la Serbie était encore considérée en 2018 comme l’un des pays les plus avancés du processus d’élargissement, aux côtés du Monténégro. Après plusieurs années marquées par un recul démocratique et des insuffisances persistantes en matière d’État de droit, la Commission européenne et le Parlement européen estiment, dans leurs évaluations de 2025 et de 2026, que les progrès de la Serbie vers l’adhésion se sont arrêtés.
Cette victoire du mouvement étudiant ouvre une possibilité majeure de renouvellement démocratique, mais aussi une période d’incertitude. Après une campagne centrée sur l’État de droit, la liberté des médias, les droits fondamentaux et la lutte contre la corruption, la Liste étudiante devra transformer la diversité de ses soutiens en projet politique commun et en gouvernement.
La jeunesse et la société civile au cœur du basculement électoral
La gare de Novi Sad, qui fait partie du projet ferroviaire Belgrade-Budapest financé par la Chine, avait été rénovée quelques mois avant l’effondrement de l’auvent. Pour de nombreux citoyens, l’absence de réponse et de prise de responsabilité du gouvernement après cette tragédie a nourri une défiance généralisée envers le fonctionnement des institutions serbes.
Les manifestations étudiantes rappellent celles menées contre Slobodan Milošević à la fin des années 1990, qui ont contribué à la chute de son régime. Pourtant, le mouvement actuel s’en distingue en se tenant à l’écart aussi bien du gouvernement que de l’opposition politique traditionnelle.
Le message du mouvement est resté cohérent : la Serbie a besoin d’institutions indépendantes, d’une gouvernance responsable et de médias au service de l’intérêt général.
Ce qui avait commencé comme une mobilisation spontanée s’est progressivement transformé en un mouvement structuré, dont le cœur était constitué par les plénums étudiants, des assemblées ouvertes qui prenaient leurs décisions par vote direct.
La Liste étudiante a évité les conventions partisanes : les étudiants ne se sont pas présentés comme candidats et la campagne ne s’est organisée autour d’aucun dirigeant, à l’opposé du modèle fortement personnalisé de la campagne du SNS.
La composition de la liste est ainsi devenue un exercice de démocratie participative impliquant 85 assemblées étudiantes. Elle réunit principalement des professionnels plutôt que des responsables politiques, notamment des professeurs, des médecins, des scientifiques, des avocats, des artistes et des militants civiques.
La Liste étudiante a ainsi uni une opposition fragmentée autour d’un programme institutionnel commun, malgré la polarisation idéologique croissante en Europe.
Les élections marquent-elles un tournant européen pour la Serbie ?
L’absence de position concrète du mouvement étudiant à l’égard de l’Union européenne ne doit pas nécessairement être interprétée comme un rejet de la voie européenne de la Serbie. Ayant axé sa campagne sur la corruption de manière transversale et la main-mise politique sur les institutions, le mouvement a intentionnellement évité les questions susceptibles de diviser la large coalition qui le soutenait, afin d’évincer Vučić du pouvoir.
Au-delà de l’État de droit et des réformes liées aux conditions fondamentales de l’adhésion, le programme converge autour de plusieurs valeurs européennes : protection de l’environnement, égalité des sexes, droits des minorités, accès aux services publics et participation des jeunes. Cet ensemble de priorités sociales et progressistes a été bien accueilli par des responsables européens, dont Helmut Brandstätter, député européen autrichien. Ce membre de la délégation pour la Serbie et rapporteur fictif de Renew Europe sur la Serbie a appelé à reprendre les négociations d’adhésion « dans les meilleurs délais ».
La nouvelle majorité devra transformer un mouvement de protestation horizontal en un gouvernement capable de réformer des institutions où les réseaux politiques restent profondément enracinés. Le véritable test sera donc moins l’alternance que sa traduction en changement institutionnel, longtemps bloqué par Vučić et son administration.
De plus, la Liste étudiante n’a pas encore désigné la personne qui dirigerait le nouveau gouvernement. Bruxelles devra également composer avec un ressentiment persistant envers l’Union européenne, jugée jusqu’ici trop disposée à faire de Vučić son interlocuteur privilégié.
Au Parlement européen, plusieurs eurodéputés ont fait écho aux revendications étudiantes. Les Verts et les sociaux-démocrates, dont le rapporteur (croate) pour la Serbie Tonino Picula (S&D), dénoncent depuis longtemps l’érosion des normes et libertés démocratiques ainsi que la « politique d’apaisement » envers Aleksandar Vučić. Sandro Gozi (Renew) met en cause le PPE, auquel le SNS de Vučić est associé, pour avoir ménagé un dirigeant considéré à tort comme garant de la stabilité régionale et des intérêts économiques européens, jusqu’à ce que la mobilisation étudiante rende cette position intenable.
Des blocages peuvent persister au niveau européen : certains pays, dont les Pays-Bas, la Belgique, la Suède et la Croatie, s’opposent depuis 2021 à l’ouverture de certains chapitres des négociations d’adhésion, invoquant des préoccupations liées au recul de la démocratie et à la liberté de la presse.
D’autant plus, la victoire de la Liste étudiante suscite des attentes contradictoires à l’étranger. Volodymyr Zelensky y voit une « nouvelle page » avec Belgrade, dans le prolongement de la condamnation serbe des atteintes à l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’ONU. Moscou veut préserver une relation privilégiée, notamment le refus serbe de s’associer aux sanctions occidentales, fondée notamment sur le refus serbe des sanctions occidentales et sa dépendance énergétique au gaz et au pétrole russes. Les accords préférentiels, conclus à court terme et régulièrement renégociés, entretiennent cette dépendance et limitent la marge de manœuvre de Belgrade. Pékin, de son côté, entend maintenir les liens noués sous Vučić. La nouvelle majorité héritera ainsi d’une politique étrangère en délicat équilibre entre Bruxelles, Moscou et Pékin.
Malgré ses liens économiques étroits avec l’Union européenne, la Serbie reste peu alignée sur la politique étrangère et de sécurité commune, ce qui constitue un point de friction durable avec Bruxelles.
Le prochain test sera le rapport 2026 de la Commission sur l’élargissement, attendu prochainement, qui offrira une première appréciation de cette nouvelle séquence politique.
Le renouveau démocratique qui se dessine en Serbie dépasse largement ses frontières et rejoint d’autres mobilisations récentes, en Espagne, en Albanie, en Italie, au Brésil et en France, ainsi que l’alternance intervenue en Hongrie au début de l’année avec la chute de Viktor Orbán. Dans des sociétés polarisées, ces scrutins rappellent que les élections peuvent encore bousculer les équilibres établis et replacer la démocratie, les libertés, l’État de droit et les valeurs européennes au cœur du débat.


