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La folie d’Irlande

Depuis quelques mois, le Gouvernement britannique a enfourché le cheval de bataille de la remise en cause de l’accord qui gouverne l’Irlande du Nord. Ce protocole permet le respect du Good Friday agreement qui a mis fin à la guerre civile sur place en empêchant que le Brexit ne se traduise localement par une frontière entre les deux parties de l’Ile. Mais le sujet est devenu incandescent ces dernières semaines. Que se passe-t-il ?

Tout simplement le protocole fonctionne ! L’Ile de Grande-Bretagne est confrontée à des pénuries liées au Brexit, qui accentue les effets des ruptures mondiales de chaînes d’approvisionnement. Des récoltes pourrissent sur place sans pouvoir être récoltées faute de main d’œuvre, les livraisons depuis les ports peinent à avoir lieu et cela se traduit par des rayons vides dans les supermarchés. Mais pas en Irlande du Nord. Là bas, on se trouve effectivement encore en Europe pour ce qui concerne les marchandises et la liberté de circulation des personnes. De prime abord, c’est une excellente nouvelle : l’Irlande du Nord est préservée des conséquences les plus graves du Brexit telles que des pénuries. Au passage, il s’agit du plan initial défendu par les Brexiters pendant le référendum : sortir de l’Union mais rester dans le marché unique. Cette ligne raisonnable n’a pu être maintenue par la suite parce qu’elle impliquait d’appliquer les normes du marché unique… sauf pour l’Irlande.

Mais cette bonne nouvelle effraie fort les unionistes qui sont essentiels pour la majorité de Boris Johnson au Parlement. Elle est une propagande quotidienne par le fait pour un destin commun avec la République d’Irlande contre le maintien au sein du Royaume-Uni. Et les sondages montrent effectivement que cette pensée tend à s’imposer dans les jeunes générations, indépendamment de leur « communauté de rattachement » entre catholiques et protestants. Ceci est également rendu possible par une forte baisse des identités religieuses sur l’Ile, qu’on peut mesurer à la récente abolition de l’interdiction de l’avortement en République d’Irlande. Sans aller jusqu’à une revendication d’union de l’Ile, l’idée naturelle d’une absence de frontière s’impose plus facilement localement qu’avec la grande île voisine. La frontière douanière au milieu de la mer d’Irlande pourrait être regardée comme pérenne.

Les moulinets de sabre autour du Protocole se font donc plus vifs, avec des demandes qui peuvent sembler un peu absurdes : une absence de frontière sur un des côtés de la Grande-Bretagne et une frontière bien contrôlée côté français. Que pourrait-il bien se passer ? Toujours est-il que le Gouvernement parle désormais avec constance d’une remise en cause unilatérale du Protocole.

C’est dans ce contexte que le gouvernement américain vient de publier un communiqué diplomatique d’une violence assez incroyable.  N’étant pas signé directement de Biden, il permet de mesurer sa diffusion mais il s’agit clairement d’une escalade qui rend publics des propos jusqu’alors essentiellement privés. Outre une petite amabilité envers le Brexit, qualifié de processus volatil, il attaque frontalement la remise en cause du Protocole non seulement comme une menace envers le commerce, ce qui constitue un sous-entendu de rétorsion commerciale, mais également comme une menace contre la paix en Irlande. Ce second point ouvre un coin dans les relations géostratégiques entre la Grande-Bretagne et les USA, sur lesquelles Boris Johnson est désespéré de pouvoir afficher une unité. La nouveauté de ce communiqué est qu’il ne cible désormais plus simplement une révocation du protocole, mais explicitement les menaces de le remettre en cause. En d’autres termes, les interventions permanentes de Johnson et de Frost dans le débat public constituent en elles-mêmes une menace contre la paix. Et de fait, localement elles alimentent de vieux démons.

Johnson ne sachant faire l’unité de son camp que face à des ennemis supposés commun, il faut désormais s’attendre à des jets de lave dans d’autres directions.

Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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8 Commentaires

  1. J’ai vu la frontière inter-irlandaise en 1985 (mon fils ainé, 7 ans à l’époque, s’en souvient parfaitement). Une petite route au milieu du vert, un bunker. Un policier très aimable venait contrôler nos papiers pour entrer en Irlande du Nord (il n’y avait personne du côté Eire, vu que pour eux cette frontière n’existait pas) comme ailleurs, sauf que là il avait un épais gilet pare-balles et qu’on voyait qu’il y avait dans le bunker des tireurs derrière leurs armes. Et dans le supermarché dans la première petite ville nord-irlandaise, partout des affiches rappelant qu’il était totalement interdit de s’éloigner de son chariot. Donc, comme on dit, plus jamais cela! Cher Mr Johnson, quand on fait des conneries, on les assume, les Nord-Irlandais n’avaient rien demandé, les Ecossais aussi, d’ailleurs!

  2. Comment comprendre une telle phrase tirée de votre texte : « Elle est une propagande quotidienne par le fait pour un destin commun avec la République d’Irlande contre le maintien au sein du Royaume-Uni. » ?
    Je ne suis pas sûr que vous preniez suffisamment en compte vos lecteurs ; lesquels n’ont certainement pas une connaissance aussi affutée que la vôtre de la situation (complexe) locale. Alors si, en plus, votre syntaxe devient approximative, vous plongez le lecteur que je suis dans une confusion regrettable.

  3. « Elle est DE FACTO une propagande quotidienne pour un destin commun avec la République d’Irlande contre le maintien au sein du Royaume-Uni. » ? est-ce plus clair ?

  4. Bonjour.
    Merci Arthur pour cet article.
    Boris JHONSON est un pitre, cela est grave car il est le premier ministre du ROYAUME UNI.
    A vouloir faire cavalier seul, on en perd son âme, que de mensonges avec des conséquences très néfastes pour nos amis britanniques.
    Pour l’instant, rien ne se dessine de concret au niveau européen pour répondre à cette situation, comme celle avec la BIELORUSSIE, unité ou es tu ?
    Europe, quand seras tu une nation que l’on respecte et qui s’impose ?

  5. Corrections.
    Même si je suis ravi du contenu de ce communiqué, il n’émane pas du gouvernement américain, ni de Biden qui aurait eu du mal à le signer puisqu’il s’agit d’un document issu de présidents ou membres de commissions de la chambre des Représentants , démocrates certes.
    Le même avertissement, issu du Sénat aurait plus de poids, et émis par l’administration Bush encore plus.

  6. Bon résumé. Le commentaire par rapport à l’importance des unionistes au gouvernement Johnson n’est pas correcte par contre. Il faudrait les députés du DUP (unionistes, à l’époque avec Arlene Foster en tête) pour soutenir le gouvernement de Theresa May; mais depuis, il y a eu l’élection générale et les conservateurs ont actuellement une majorité absolue sans aucun besoin des députés d’autres parties. Donc le DUP ne compte pour plus rien à Westminster. Boris n’a besoin de l’accord que de sa propre partie pour avancer avec ses projets de dingues.

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