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Gonzague Dejouany : L’Europe intervient toujours comme pompier

Expert en nouvelles technologies urbaines et président de « The Nesting company », Gonzague Dejouany est l’auteur du roman « Le Syndic : une folle histoire des Européens ». Particulièrement impliqué dans les relations franco-allemandes, ce livre est pour lui un moyen de crier son attachement à une construction unique au monde, l’Union européenne. Rencontre avec cet européen convaincu :

Sur l’aspect économique, vous êtes assez sévère avec l’Union européenne, notamment en ce qui concerne la crise de 2008. Est-ce que, pour vous, l’Union a réussi son pari originel ?

Je suis assez frappé que, ces dernières années, l’Union européenne intervienne toujours en pompier, une fois que l’incendie s’est déclaré. C’est paradoxal parce qu’en même temps elle nous a protégés de cette crise : par l’intervention de la BCE, l’action des pays entre eux, etc… Mais c’est invraisemblable qu’un immeuble de ce genre, aussi brillant, soit incapable d’avoir un plan de prévention incendie digne de ce nom ! Au vu de l’époque, c’est très important parce qu’il n’y a pas un sujet qui n’ait pas connu de profond bouleversement. Si on continue à ne pas intégrer ces risques, on sera toujours en apnée, à courir derrière l’événement, et cela est très mauvais. Je ne dis pas que l’Union n’a pas réagi in fine, mais elle a perdu un temps précieux, pendant lequel les pays ont été affaiblis. Puis, cela donne l’impression que rien n’est prévu et cela n’est pas normal parce que le rôle de l’Union, c’est d’assurer la sécurité ; donc là-dessus, il y a du travail à faire. Mais il y a aussi des enjeux colossaux qui nous attendent économiquement, avec de grands concurrents tels que les Etats-Unis, la Chine et demain l’Inde. Sur la révolution digitale par exemple, nous sommes quand même assez absents.

Est-ce que ce type de situation qui révèle les failles de l’Union européenne peut expliquer la défiance envers l’Union, cette impression de ne pas en avoir pour son argent ?

La question d’en avoir pour son argent est centrale, surtout en ce moment. L’actualité nous force à penser en grand ensemble, parce que le monde est ainsi fait et que l’on est entouré de puissances colossales qui, elles, savent très bien où elles veulent aller. Leur taille fait que nous sommes obligés d’avoir une réponse à peu près coordonnée. Je ne dis pas que l’Union européenne ne fait rien, ce serait injuste et il faut être un peu objectif. L’Union se fait dans les crises, lorsqu’elle est le pied au mur et ça a toujours fonctionné comme cela. Mais d’un autre côté, il faut être un peu honnête : on ne peut pas exiger d’une superstructure ce qu’on est incapable de faire soi-même. L’honnêteté est un vrai sujet à propos de l’Union européenne. Dès que les députés sont en campagne, c’est toujours de la faute de Bruxelles. Un des buts de ce livre, c’est aussi de remettre l’église au milieu du village. Il ne faut pas oublier que les décisions sont prises par les 28 chefs de gouvernement ou chefs d’Etat et personne d’autre. Après, avoir un bouc émissaire, c’est très utile, ça permet de fuir ses responsabilités. Vous avez remarqué, pendant chaque élection nationale, tout le monde parle de l’Europe ; le moment où l’on parle le plus d’Europe n’est jamais pendant les élections européennes. A l’inverse, pendant les élections européennes, c’est le moment où l’on parle le plus de politique nationale. Les élections européennes se transforment toujours en vote pour ou contre celui qui est en place dans le pays qui vote. Il faut savoir de quoi on parle ; si on devait mettre un autocollant européen sur tout ce qui a été fait et financé par l’Union européenne, il y aurait du bleu partout ! Seulement on ne le voit pas. Il faut être d’une exigence absolue avec cette Union européenne, c’est normal, mais il faut aussi savoir ce qu’on attend d’elle.

Sur la question environnementale, vous n’êtes pas très optimiste puisque vous dites qu’il s’agit surtout, pour les Etats de se donner bonne conscience.

C’est surtout une manière d’attirer l’attention sur le sujet. Sur la révolution environnementale, on a une chance inouïe de pouvoir faire quelque chose ! On est très bon sur ce sujet-là et les gens en Europe ont pris conscience des enjeux, ils exigent un changement. C’est une chance unique, saisissons-la ! Je suis très curieux de savoir ce que va donner ce « Green deal ». Il faut donner une chance à cette nouvelle Commission parce que la contrainte environnementale d’aujourd’hui est colossale. Une fois de plus, il s’agit de réfléchir parce que cela ne suffit pas de réagir avec de l’affect, de mobiliser les gens sur la peur, ce n’est pas avec cela qu’on va avancer. Il faut que ce soit quelque chose de positif. Il faut prévoir un plan de prévention, d’action, qui soit cohérent. En même temps, on vient d’un système qui est l’antithèse exacte de ce que l’on doit inventer. C’est très compliqué de changer de système. Mais là, il y a une menace et il est probable que cela avance beaucoup plus vite que ce que l’on peut imaginer. L’Union européenne a la possibilité de mobiliser des financements colossaux. Si on doit additionner les compétences sur le sujet, nous sommes d’ores et déjà les leaders mondiaux de ce que l’on pourrait appeler une riposte environnementale. Il faut mettre en place des plans de financement public, privé, de mobilisation générale, une organisation de la politique sur ces sujets, qui soit à la hauteur du défi et des ambitions. Je suis pour trouver une économie avec des fondamentaux nouveaux qui prend en compte cette contrainte environnementale.

Vous parlez beaucoup de la place de l’Union européenne par rapport aux Etats-Unis. Est-ce que, pour vous, l’Union a l’autonomie nécessaire pour résoudre ses problématiques par elle-même ?

Encore une fois, il faut être très pragmatique. En l’état actuel des choses, rien ni personne ne pourra remplacer la protection que nous offrent les Etats-Unis. Mais d’ailleurs, pour quoi faire ? Nous avons des intérêts communs, donc s’il devait y avoir un accident de l’histoire, il ne fait pas l’ombre d’un doute que l’OTAN viendrait au secours de l’Europe : c’est une donnée de base. Par contre le monde évolue très vite et il faut bien reconnaître que les pays européens, majoritairement, n’ont jamais fait d’effort significatif pour être à la hauteur. Or, aujourd’hui, la menace est permanente. Il s’agit d’aller traquer des gens dans des territoires qui font six fois la France, pour ne prendre ne serait-ce que l’exemple du Mali. Là-dessus, l’Europe doit réagir parce que l’on vient frapper à la porte et des fois même on frappe les populations. Je suis forcé de reconnaître que les Etats-Unis ont raison de dire qu’ils ne peuvent payer pour nous. Les dépenses militaires des pays européens ne sont pas du tout au niveau nécessaire. Il est tout à fait possible d’augmenter cette capacité de riposte tout en conservant cet appui de l’OTAN. C’est même une question de sécurité mondiale : plus l’Europe sera forte, plus le monde sera stable. On ne peut pas continuer uniquement, dans l’Union européenne, à envoyer des soldats français se faire tuer pour défendre la sécurité européenne. Cette question, depuis les attentats, est en train de faire son chemin.

L’Union européenne a développé son versant politique ; est-ce que vous pensez que c’est nécessaire à sa réussite ?

C’est un point que j’essaye de montrer dans le livre. Les populations ne sont pas toujours d’accord avec leurs représentants au sein des institutions de l’Union européenne. On voit bien la coexistence difficile du Parlement européen et du Conseil européen. Il y a deux conceptions différentes, donc il y a sans doute quelque chose à faire pour rééquilibrer les pouvoirs de ce côté-là pour que les populations se sentent davantage représentées, à juste titre. C’est une vraie réponse aux questions que se posent les Européens. L’Union européenne doit à nouveau séduire l’Europe. Si les populations ont un ressenti, l’Union doit tout faire pour le comprendre et l’intégrer. Est-ce que le Parlement sur certains sujets doit avoir plus de pouvoir ? Sans doute, si le but c’est d’associer plus étroitement les populations européennes, de couper cette distance avec les institutions, de résorber ce sentiment d’impuissance finalement.

Est-ce que, pour vous, le couple franco-allemand a encore un rôle clé à jouer ?

Oui, bien sûr ! Il aura toujours un rôle clé ! Ne serait-ce que parce que ce sont les deux principales puissances du continent. Cela déplaît peut-être à beaucoup de gens mais c’est comme ça, c’est dans l’ADN de l’Europe. Faire évoluer l’Union européenne, la faire se moderniser, s’ouvrir aux plus petits pays, c’est aussi une évidence. Mais la France et l’Allemagne ont un rôle de stabilisation énorme. Ces deux pays sont le cocktail exact de l’ensemble de l’Europe. L’Allemagne est un pays qui rassemble à lui seul beaucoup d’Europe du Nord, de l’Est, d’Europe centrale, un peu d’Europe de l’Ouest ; et la France c’est pareil ! Il y a un rôle d’entraînement, de consensus, d’entente qui est clé ! Et ne nous méprenons pas : nous aurons toujours affaire à la Grande-Bretagne. Je crois surtout à la géographie naturelle des choses et tout ce que cela implique en termes géopolitiques. Pour paraphraser Hubert Védrine, les Britanniques ont toujours eu un pied dans l’Union et un pied en-dehors. La Grande-Bretagne ne va pas déménager de son île ! Le couple franco-allemand doit évoluer, il doit se moderniser mais, finalement, comme tous les pays voisins ; c’est ça le principal enjeu.

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Louise Brandily

Louise est membre du bureau de SLE, Chargée de plaidoyers et des relations institutionnelles

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4 Commentaires

    1. Et il faut agir à titre personnel : un peu à l’image du fonds d’investissement européen de la transition écologique Green European Tech que nous lançons avec Demeter et MVP. Chacun sa modeste contribution et ça avance !

  1. « Il y aurait du bleu partout » …certes ,mais cette carence ainsi constatée souligne aussi l’importance du rôle des médias : où est l’Europe , le soir ,à 20 h sur les chaînes de télévision ? Paul Collowald.
    P.s . Je me demande , dans ce contexte, comment sera couvert le 70 iéme Anniversaire de la Déclaration Schuman du 9 Mai , c’était une révolution pacifique pour construire la Paix , au sortir d ‘une guerre et qui a donc fait mieux qu un Traité, certes historique mais raté. ..

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