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Exodus

Après vingt ans de guerre et des milliards de dollars, nous laissons à nouveau l’Afghanistan aux mains des talibans et les images de détresse nous sidèrent. Le constat incite à la modestie et appelle à prendre notre part du désastre.

La modestie tout d’abord. Lorsque débute l’invasion de l’Afghanistan en 2001, au-delà de l’objectif immédiat de détruire l’organisation d’Al Quaïda, de nombreux néo-conservateurs nourrissaient un rêve civilisateur pour ce pays. Mais n’est pas Prométhée qui veut, et faire naitre un Etat moderne n’est pas chose aisée. Les précédents du Japon et de l’Allemagne vaincus reposaient sur des pays développés, disposant d’une tradition libérale en leur sein sur laquelle s’appuyer, et à laquelle les élites défaites se sont ralliées. Le Japon est d’ailleurs une curieuse démocratie sans alternance.

En Afghanistan fort peu de tout cela. Le pays est un corps de montagne dont les vallées vivent indépendamment faute de routes. Il est structuré sur la base de peuples dont le principal, les pachtounes, vit à cheval sur la frontière artificielle avec le Pakistan. Un Etat central fort y est de prime abord exotique. On peut s’interroger sur les alternatives qui auraient pu être explorées, d’un pouvoir confié à une alliance des tribus du Nord essentiellement tajik à un renversement du rapport de force au sein des pachtounes avec un revival moudjahidine sous la mémoire tutélaire de Massoud. Mais de fait, la seule force a avoir dominé la guerre civile afghane depuis bien avant les communistes est les talibans, créés et soutenus par l’Arabie saoudite. Dès les premières années du conflit il était clair que leur pays leur appartiendrait à nouveau au départ des troupes occidentales.

Voilà un avertissement sévère à retenir sur notre capacité à faire du nation building, comme on dit. Aux côtés de la Lybie, du Mali et du Liban, il nous faudra nous souvenir que des apparences d’Etat ne peuvent recevoir utilement de l’aide internationale sans qu’elle disparaisse dans les sables de la corruption. Dans les dernières années occidentales de l’Afghanistan, le niveau de pauvreté a explosé aux niveaux de la guerre civile précédente et la faim est redevenue une préoccupation pour la population, alors qu’une assistance financière de la taille du PIB était fournie. La fameuse armée afghane était 5 à 6 fois plus petite que sur le papier, et les soldats plus payés depuis des mois. De nombreux chercheurs préconisent désormais de donner l’aide directement aux populations, et l’Europe doit repenser sérieusement ses dispositifs.

Il va falloir établir des relations de normalité internationale avec les talibans, historiquement reconnus uniquement par l’Arabie Saoudite qui est leur parrain, et le Pakistan compte tenu du caractère fictif de la frontière entre les deux pays. S’y ajoutent aujourd’hui la Russie et la Chine. Mais nous devrons y venir à notre tour, ne serait-ce que pour assurer que le régime ne sert plus ouvertement de plateforme terroriste à notre intention et négocier des convois humanitaire. Nous nous trouverons face à un régime sanguinaire, imposant un islam moyennâgeux, oppressant les femmes et tolérant l’esclavage, finançant le terrorisme de manière discrète et premier producteur mondial de drogue. En d’autres termes, l’Arabie Saoudite en plus rustique et avec l’héroïne en place du pétrole.

Ensuite prendre notre part du désastre. Nous ne pouvons pas avoir été vingt ans sur place et abandonner la population afghane.

Ceci passera d’abord par une action forte en faveur des réfugiés dans la région, qui vont constituer l’essentiel de l’affaire. Depuis un demi siècle, entre la moitié et le quart de la population afghane selon les années vit dans les pays voisins. L’Afghanistan est également le champion du monde absolu des camps de réfugiés. Une nouvelle vague se prépare et nous devons y apporter toute l’aide que nous pouvons, en particulier notre expérience et notre aide matérielle.

C’est ensuite l’accueil en Europe de la frange de réfugiés qui viendra jusqu’à nous, sans ambiguïté. Il faudra s’y préparer, le système européen ayant été fortement ébranlé à l’arrivée des Syriens que nous avions refusé d’anticiper.

Certains maugréent que les réfugiés feraient mieux de se battre dans leur pays que de s’enfuir. C’est de fort mauvais goût. La remise du pouvoir aux talibans a été négociée en direct avec ces derniers par Powell et Trump, puis Biden. La chute du pays entier en quelques jours relève de transactions avec les responsables locaux de chaque ville pour éviter des combats désormais inutiles et sanguinaires. La guerre civile dure puis 50 ans, les talibans ont gagné et les accords politiques ont été passés pour une stabilité relative du pays. Que vont faire tel ou tel individuellement dans ces conditions ? Ceux qui fuient doivent être accueillis sans barguigner et comme on pourra.

Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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8 Commentaires

  1. Pas très d’accord avec ce « nous » utilisé à plusieurs reprises. « L’invasion » de l’Afghanistan, qui succédait à des années d’occupation soviétique, a été une opération essentiellement américaine dans laquelle l’Europe a joué le rôle de force d’appoint. Difficile de se sentir responsable de tout et du retour des Talibans en particulier. L’Europe n’a jamais eu son mot à dire sur le choix des responsables afghans, sur le contrôle de la gestion de ce ce pays et il ne faudsrait pas oublier que cette aventure occidentale inconsidérée a été provoquée par l’installation d’Al Quaïda avec l’appui des Talibans.
    Ce texte oublie aussi un peu vite les Afghans. Les Talibans sont une émanation « légitime » de cette société archaïque. Ils ne sont pas un corps étrangers qui s’imposerait à une population victimisée. Leur retour a été accepté, facilité par les tribus et clans variés régnant dans les campagnes. Et n’oublions pas la corruption effrénée allègrement pratiquée et acceptée dans ce pays par tout un chacun. Les Afghans des villes sont sans doute les seuls à souffrir de la nouvelle situation. Pour les autres, c’est le retour à la « normale ». L’échec de vingt années d’occupation occidentale est aussi celui des interventions droitsdelhommistes. On ne fait pas le « bonheur » des peuples malgré eux.

  2. Quelques précisions me semble-t-il nécessaires: Pour avoir été en Afghanistan et aimé ce peuple je vous rappelle que les pachtounes sont des des afghans et non des pakistanais, deux que l’UE et la France sont aussi responsables que les américains du désastre actuel, trois que l’Arabie saoudite, qui achète des armes aux USA, est aussi le premier client de la France en armement, France qui contourne, comme d’autres pays d’UE comme l’Allemagne, les règles européenne sur la vente d’armes, armes françaises utilisées par le biais de L’Arabie saoudite et les émirats arabes au Yémen par exemple, quatre que ce sont aussi les USA qui ont choisi d’armer les talibans pour combattre les russes, cinq que le prétexte de Bush et de ses alliés, se venger de l’attentat 11 septembre, lutter contre le terrorisme, pour envahir l’Afghanistan n’était pas la lutte contre les talibans mais contre Al Kaïda et Ben Laden et que ces interventions ont très maltraité les civils, le peuple afghan qui a commencé à se méfier des USA et a permis aux talibans de se poser comme leur défenseur. six le but des talibans n’est pas le même que celui d’Al kaïda toujours présent en Syrie, Irak, Sahel…
    L’Afghanistan a toujours été courtisée pour sa position stratégique, proche du Pakistan, de l’inde, de l’Iran, de la Russie et de la Chine et pour ses richesses notamment l’héroïne qui n’a cessé de prospérer sous la coalition, et son sous sol. Le but n’était pas d’imposer la démocratie, le pouvoir de tout le peuple afghan, mais le dollar, d’acheter les afghans et de les convertir avant tout à notre société de consommation, de leur vendre nos produits, d’y implanter nos entreprises, un but néo-colonial et si des afghans se sont engagés dans l’armée afghane ce n’est pas tant pour des raisons idéologiques c’est avant tout parce qu’ils avaient faim
    Les USA, l’UE et la France en quittant ce pays savaient sciemment qu’on allait vers un vietnam, une Irak bis répétita, la victoire des talibans et qu’aucun problème de fond n’avait été résolu.90 jeunes français sont morts pour rien, pour des enjeux politiques et stratégique et financiers. « On croit se battre pour la patrie et on se rend compte qu’on s’est battu pour des industriels » Anatole France. Qu’a fait l’ONU? Aucune guerre ne résout un problème, elle ne laisse que désolation, rancune, division!
    Quand à ce problème migratoire, c’est nous qui ne cessons de le créer et les ONG ne luttent pas contre la guerre mais contre ses nuisances! Macron et l’UE font cyniquement du « en même temps » démagogique, électoral, veulent diviser les migrants, les bons, les utiles, l’élite, et les inutiles. Une première proposition pour satisfaire la gauche et une seconde pour flatter la droite. Selon un responsable européen, depuis le début de l’année 2021, quelque 1.200 personnes ont été renvoyées d’Europe vers l’Afghanistan, dont 1.000 qualifiées de « volontaires » au départ, les 200 autres ayant été « forcées » à partir. On a vu comment les afghans voulant rejoindre la GB ont été traité à Sangatte prés de Calais! Comme on n’a pas réussi à vaincre militairement les talibans on espère utiliser les utiles pour les vaincre psychologiquement. Les talibans eux ne veulent qu’imposer un califat à l’iranienne! Merveilleux résultat de cette guerre meurtrière! Le peuple comme partout lui sera la victime de tous ces jeux et enjeux des puissants!
    C’est très bien de défendre les droits des femmes parce que c’est d’elles que viendra plus de liberté mais encore faudrait-il commencer sur notre sol où toutes les religions monothéistes sont dirigées par des mâles, rabbins, prêtres, imams qui refusent, en autres,l’homosexualité…

    1. D’accord avec vous Zorro et pour ces prêtres qui refusent l’homosexualité combien ont pourtant fait des victimes avec leurs frustrations cachées ? Et pourquoi pas de femmes parmi le clergé mis à part chez les protestants ?
      Pour l’Afghanistan je plains les parents dont les enfants ce sont effectivement fait tués pour satisfaire des espoirs de profit de quelques entreprises proches du pouvoir. Et nos nationalistes pourront encore se déchaîner avec les arrivées prochaines de migrants. Tiens ils tombent bien ceux-là, juste avant la présidentielle pour avoir un 2nd tour identique à 2017 ?

    2. Analyse vaguement marxiste classique qui ne fait pas avancer les choses. Vous parlez pour le peuple afghan qui doit se demander ce que vous voulez dire. 80 pc au moins sont islamistes fondamentalistes, les autres sont des musulmans ouverts en particulier aux idées occidentales de liberté et de respect des droits des femmes. Pour ces Afghans, la période américaine a été relativement heureuse, succédant à 10 années de talibans et dix autres d’occupation Soviétique. Pour conclure, relisez les deux dernières phrases de mon commentaire qui précède le vôtre. Votre fin de message en revanche n’a guère de sens : ce ne sont pas les religieux qui font la loi en Europe et la comparaison des droits des femmes en Afghanistan et en Europe serait risible si leur situation n’y était pas aussi dramatique

  3. Nous répétons sans arrêt les même erreurs, que ce soit en Irak, en Libye, en Syrie, en Ukraine, etc…..
    Nous ignorons les particularités de tous ces pays pour imposer soit disant la démocratie , comment peuvent’ils la recevoir alors qu’ils sont à des années lumières de notre façon de penser.
    De plus, comme dans d’autres domaines, nous distribuons de l’argent sans contrôle, on alimente la corruption au détriment de la population.
    J’ai même aujourd’hui la désagréable impression qu’il y a une complaisance malsaine à vivre ces diverses crises, que diverses organisations et associations y trouvent la raison d’exister, les mêmes évènements se répètent, se répètent, se répètent ?
    Pourtant derrière eux, il y a des être humains qui souffrent et qui meurent ?
    Si nous ne changeons pas de comportement, nous n’avancerons pas, l’Europe telle qu’elle est conçu est d’une inefficacité criarde pour gérer ces crises, on pense qu’on arrivera à limiter le flot des réfugiés en distribuant des milliards d’Euros, ceux qui les reçoivent s’engraissent aux dépens de ces malheureux, pire, ils en font une arme pour le chantage.
    Seule solution, c’est de créer une véritable nation européenne pour stopper les divisions que l’on va à nouveau connaître sur ce sujet, commençons là à la faire avec quelques pays, les autres suivront.
    Si à nouveau, rien n’est fait dans ce sens, nous serons lamentable, je n’arrive pas à comprendre pourquoi on ne se sert pas de nos erreurs passés pour progresser ?

    Ou alors, la réalité est encore plus cruelle, c’est voulu ?

  4. Complément précédent commentaire, quand je dis que c’est peut-être voulu, je veux dire que par un calcul politique, des pays qui participent ou exportent l’instabilité risquent d’en subir les conséquences (Russie, Chine, etc…).

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