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Elections générales britanniques : crise du travaillisme, échec du corbynisme

En moins de dix ans, les électeurs britanniques auront été appelés quatre fois aux urnes pour renouveler le Parlement. A chaque fois les travaillistes ont enregistré une défaite.

Celle du 12 décembre semble ravir ceux à qui la tête de Jeremy Corbyn ne plaisait pas. Ils oublient un peu vite qu’il a été élu deux fois en quatre ans par les militants d’un parti d’un demi millions d’adhérents, un record en Grande-Bretagne et un fait devenu rare en Europe. S’il est un peu facile de tout lui mettre sur le dos, il faut quand même se demander comment on a pu en arriver là. Probablement parce que l’émancipation de Tony Blair à l’égard de certains fondamentaux a éloigné des secteurs entiers du Labour de ses bases, et parce qu’entre le « Old Labour » et le « New Labour, le Labour tout court était introuvable alors qu’il devait être incontournable. C’était vrai hier, ça l’est peut-être encore aujourd’hui.

L’erreur ou le choix d’un Peter Mandelson qui a fortement contribué au renouveau des idées avec Policy Network, c’est d’avoir confondu modernisation et droitisation. D’ailleurs dans les dernières années du gouvernement travailliste, l’argument de campagne était simple : « si vous ne voulez pas que la droite revienne au pouvoir, votez pour nous ». Et tant pis si la politique sociale de Tony Blair et de Gordon Brown restait inspirée des principes de l’Etat providence magistralement installé par le gouvernement Atlee, avec des investissements publics importants dans la santé et dans l’éducation, ce n’est pas ce que les gens ont retenu. La guerre d’Irak est aussi passée par là…

Si 2010 mettait un terme à 13 ans de gouvernements travaillistes, fait inédit dans l’Histoire du pays, les pertes, accrues en 2015 étaient sans précédent. Il a fallu cinq ans d’opposition pour comprendre ça durerait en fait plus longtemps…

Ce fut alors l’heure du bilan pour une génération qui était arrivée – pour les plus anciens – dans les habits neufs du « New Labour » du début des années 90 quand, à la suite de Kinnock et Smith, disparu prématurément, la charnière de choc formée par Tony Blair et Peter Mandelson faisait feu sur le quartier général de l’Old Labour. La modernisation était en marche. Inspiré par le travail mené par Clinton au sein du Parti démocrate et les thèses d’Anthony Giddens, on allait avoir recours aux spin doctors et aux think tanks pour le travail théorique et la rhétorique. On allait casser cette « hard left » qui avait cru, au début du thatcherisme que l’alternative à la droite dure était une gauche dure.

Michael Foot avait incarné cette stratégie au début de années 80 mais aux élections de 1983, l’échec avait été patent. C’est d’ailleurs dans cette tendance que s’inscrivait un député élu cette année là, Jeremy Corbyn.

Corbyn, comme d’autres, comme Dennis Skinner qui siéga 50 ans aux Communes et qui a été battu par un conservateur, comme Tony Benn, une des figures de l’aile gauche du Labour et dont le fils, Hillary Benn fut ministre sous Gordon Brown, incarna l’opposition au recentrage orchestré par les blairistes.

Ce groupe était également proche de Ken Livingstone qui venait comme quelques autres du trotskysme et qui, au grand dam de Tony Blair, fut désigné par les militants pour la mairie de Londres à laquelle il fut élu en 2004 et 2008 avant d’être battu par un certain Boris Johnson…

Ed Miliband, en devenant leader du Parti en 2010, lança une série de réformes dont le changement du mode d’élection du leader dans lequel jusqu’à lors les parlementaires avait un rôle prépondérant. L’élection directe par les adhérents fit l’affaire de l’aile gauche qui y vit l’occasion de faire du vote sur le leadership un vote dégagiste contre la génération qui avait conduit le Labour depuis 1992.

Les syndicats qui pesaient de moins en moins dans le parti participèrent également au même mouvement, ce qui conduisit à l’élection de Jeremy Corbyn qui était clairement le leader que personne n’attendait.

Lui-même n’a jamais vraiment donné l’image de l’homme qui serait le prochain Premier ministre travailliste, mais à l’instar d’un Bernie Sanders aux Etats-Unis, il incarnait une gauche revenu des illusions de la Troisième voie ou du Nouveau centre qui avait été dominant dans la social-démocratie des années 90-2000.

Corbyn avait gagné contre une génération de jeunes dirigeants qui n’avait jamais perdu une élection ni usés leurs costumes de bonne coupe dans des confrontations vigoureuses. Le député d’Ilsington dont la mise semblait bien éloignée des boutiques de Savile Row n’avait pas l’éloquence d’un Blair ou de Cameron, mais il était porté par un engouement certain : durant ces années, le Labour a dépassé les 600 000 adhérents et, lors des élections générales de 2017, son Manifeste fut largement plébiscité dans la jeunesse. Mais cela ne suffisait pas.

Jamais le Chef de l’Opposition n’incarna un Premier ministre potentiel, ce qui était un problème. L’autre problème était que le Labour devait ses succès électoraux à ses bastions écossais. En partie à cause de ses hésitations sur le Brexit, le Labour y a perdu au profit du Parti national écossais (SNP)…

Corbyn a commis plusieurs erreurs. De son côté, l’aile « réformiste » n’a jamais été en mesure de faire émerger un opposant capable de proposer une alternative. Plusieurs députés ont préféré claquer la porte comme Chuka Ummuna pour rejoindre les libéraux démocrates et la seule fois où le leadership fut contesté, en 2016, le challenger, Owen Smith ne recueilli que 38 % des voix.

Le leader du Labour n’a jamais cherché non plus à peser au sein du Parti socialiste européen. Même si son style n’était très en phase avec les profils dominants qu’on connaît au SPD ou dans les partis nordiques, Corbyn, plus internationaliste que ses prédécesseurs s’intéresse plus à l’Amérique latine ou la Palestine qu’à la social-démocratie européenne alors qu’il pouvait trouver des convergences avec les partis français ou belge, voir Tsipras…

C’est d’ailleurs « grâce » à sa présence à la tête du Labour que Mélenchon participa à l’avant dernière Conférence annuelle du parti où il fut invité, comme Chantal Mouffe par Momentum, le courant pro Corbyn, très influent et très dur avec les opposants.

Corbyn ne fut jamais clair sur l’antisémitisme et il tarda à réagir fermement. Tout à sa volonté de soutenir la cause palestinienne, il n’accorda aucun soin à clarifier ses positions sur un sujet toujours sensible, soit à cause des arrières pensées de certains milieux pro-palestiniens, soit à cause des soupçons des milieux pro-Likoud. Tant pis si la famille Miliband avait des origines juives, le Labour fut de plus en plus épinglé comme « antisémite » au point que dans la campagne législative, le Grand rabbin d’Angleterre donna une consigne de vote contre Corbyn.

Il ne fut jamais clair non plus sur le Brexit. Venu de l’aile gauche du parti, il était eurosceptique comme la majorité des syndicats, mais lorsque la réalité des conséquences du Brexit, désastreuses pour les travailleurs et leurs protections, commença à se révéler, la plupart des syndicats basculèrent dans le camp du « Remain ». Par ailleurs, le mouvement en faveur d’un second référendum ou d’un accord favorable aux salariés, avait besoin d’un parti et d’un leader plus fort que les Libéraux démocrates ou la partie europhile des Conservateurs. Jamais le Labour ne pris la tête de ce mouvement avec clarté et détermination. Ce fut un rendez-vous manqué car à la lecture des résultats le constat est clair : des manifestations de masse contre Boris Johnson, de la réprobation contre la suspension du Parlement, de la décision de justice sur cette suspension ou encore de la démission du speaker John Bercow qui symbolisait une rupture avec le Premier ministre le plus inconséquent qu’avait connu le pays au point d’ailleurs que la Reine était sortie de sa réserve pour regretter la nullité des politiciens de ce début de siècle, elle qui avait connu Churchill, Thatcher et Blair, il ne resta rien : le Labour a enregistré son pire résultat depuis l’entre deux guerres et les années Ramsay MacDonald alors que les conservateurs n’avaient jamais connu de majorité aussi forte depuis Thatcher !

Mais il faut nuancer le tableau : le Royaume n’est plus uni : l’Ecosse s’éloigne et les Irlandais s’inquiètent. Il est probable que ceux qui chante « God save the Queen », pensent « God save Britain » tant les incertitudes sont grandes.

Corbyn ne va probablement pas commettre l’erreur de partir trop vite comme l’avait fait Ed Miliband, mais il ne pourra pas rester. L’ironie veut que, comme Netanyahu, il est une partie du problème. Son départ est une des conditions de la solution.

Cela illustre une fois de plus les impasses de la gauche radicale : Podemos misait sur l’effacement du PSOE au risque de renforcer la droite, le PSOE s’est renforcé car les électeurs de gauche n’ont pas apprécié le refus de l’unité de la part de Podemos. Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont voulu rassembler le peuple en divisant la gauche, ils ont échoué, s’isolant durablement et affaiblissant la gauche.

Il est curieux que la situation de 2019 ressemble à celle de 1979 : le Labour a cru qu’une radicalisation à gauche était la solution à la radicalisation à droite du pouvoir. Il a cru qu’un Manifeste électoral le plus à gauche depuis les années 70, rompant avec ce qui restait du blairisme qui avait osé reconstruire la gauche avec « les acquis » du thatchérisme, allait convaincre des électeurs doublement inquiets par la situation économique et sociale d’un côté et les incertitudes engendrées par le Brexit de l’autre. 18 ans dans l’opposition, 13 ans au pouvoir, et bientôt 10 ans à nouveau dans l’opposition, le Labour est condamné à trouver une quatrième voie qui, à l’évidence n’est ni le social-libéralisme, ni le populisme de gauche.

La crise du Labour est aussi une crise de la gauche européenne à un moment où l’euromacronisme ressemble de plus en plus à un conservatisme cynique et à un moment où la question sociale ne peut plus se poser sans l’urgence écologique.

Voilà pourquoi il ne faut pas simplement un Green new deal, mais un Red green new deal.

Pierre Kanuty

Conseiller régional Ile-de-France, Ancien Président d’Ile-de-France Europe
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Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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14 Commentaires

  1. « le Grand rabbin d’Angleterre donna une consigne de vote contre Corbyn. » Vous trouvez donc normal qu’une organisation religieuse intervienne directement dans les élections ? Vous ne connaissez donc pas les lois sur la laïcité, c’est assez ennuyeux pour l’avenir de l’Europe….

    1. Eueuhhhh… il me semble que l’auteur de cet excellent article ne fait que relater les faits. Quant aux lois sur la laïcité, elles n’existent pas outre-Manche. Cela dit, même ici, rien n’empêcherait (juridiquement) un religieux de donner son opinion politique (mais ça passerait très mal, eu égard à nos lois et à nos traditions républicaines)… de la même façon qu’un politique (suivez mon regard…) peut donner son opinion sur, au hasard, le Crif.
      Bonne journée !

  2. Le Labour paraissait être l’exception européenne à la gauche en déroute, mais cela n’a été qu’un leurre. Son chiffre d’encartés, tout impressionnant qu’il soit était du à une infiltration de masse par d’intégristes troskistes et gauchos divers. C’est ce virus qui a tué le Labour. Fort de leur demi million de membres, ils ne représentaient qu’eux mêmes et non l’électorat.

  3. On peut analyser à l’infini, mais une des raisons de l’échec du Labour, dans le cadre d’un système électoral obsolète et injuste, est l’ambiguité permanente et jusqu’au 12 décembre de sa position sur le Brexit, c’est-à-dire sur l’Europe. Corbyn a proposé un nouveau référendum mais refusé de dire quelle serait alors la posiitin du Labour, ce qui a découragé les remainers de voter pour lui. Et au moment où le grand débat dans l’opinion, celui qui a monopolisé et obscurci à la fois toute activité démocratique pendant trois ans ( et va continuer à le faire) était le Brexit, Corbyn et les Trotskystes de Momentum ont imposé un manifeste inspiré du programme commun de 1981. C’était la coupe qui faisait déborder le vase. On voulait bien un Labour incapable de savoir quoi dire sur l’Europe, mais pas d’un Labour promettant une volée de nationalisaitons dont le pays n’a pas envie et pas le premier shilling pour le payer.
    Autre élément, les spin doctors de Corbyn ont entièrement personnalisé la campagne sur un leader très impopulaire. Ils n’ont poas laissé la parole politique aux Labour plus modérés. Erreur fatale.

  4. « La crise du Labour est aussi une crise de la gauche européenne » : on retrouve certes des éléments communs, mais il y a une spécificité du Labour (la présente analyse le montre bien) et des erreurs manifestes de positionnement idéologique (celle des gauchistes français), sans parler du choix calamiteux d’un leader aussi peu crédible que Corbyn.. L’article me paraît imprégné d’une nostalgie hexagonale des années glorieuses de la gauche plurielle. Il faut savoir tourner la page, inventer autre chose : le monde a changé, le monde change. Ce n’est pas en fustigeant « l’euromacronisme » qui ressemblerait « de plus en plus à un conservatisme cynique » qu’on fait avancer le débat !

  5. Je lis Sauvons L’Europe pour les analyses très perspicaces sur les développements de la politique en Grande-Bretagne que j’ai du mal à situer (c’est mon pays).

    Je vous remercie de cet article.

  6. Petit rappel, le PSOE s’est refait une santé car il a proposé et pris des mesures de gauche ce qui lui a permis de revenir dans la course face à Podemos. Le PS français s’est lui même tiré une balle dans le pied et a divisé et affaibli la gauche durablement par toutes les mesures pro business qu’il a prises. Il ne faut donc pas inverser les rôles. Quant à Corbyn et au parti travailliste, c’est bien son refus de prendre la tête des pro européens qui l’a sans doute fait battre de cette façon. Toutefois rien ne prouve que nos amis anglais soient de fervents amateurs de l’UE et qu’ils auraient voté pour le maitient. En outre, les travaillistes n’ont jamais été très clairs sur le sujet. Au total il est grand temps qu’on en finisse avec ce mauvais feuilleton et ces clowneries. Les grands penseurs du XVIII doivent se retourner dans leur tombe. .

  7. Je ne suis pas sûr que ce soit « les mesures pro-business » qui aient affaibli la gauche, mais c’est plutôt la surenchère électoraliste et le choix de mauvais candidats. En cela ça rappelle bien les erreurs de Corbyn.

    1. Il est remarquable de constater que, curieusement, c’est précisément l’adhésion à cette prétendue « union » qui finit par susciter des tentations de partitions des pays un peu partout, comme en Espagne avec la Catalogne, en France avec la Corse, le pays basque, l’Alsace ou encore la Bretagne, etc. ainsi qu’au Royaume… « uni ».

      C’est encore l’un de ces multiples constats qui contredisent obstinément la « doxa » européiste.

  8. Sans doute, messieurs, c’était les journaux et le média, The Daily Mail, The Sun et The Express en particulière qui ont tués Corbyn. En joindrant avec les autres élites du monde qui contrôllent le système. Rien d’autre! Mettez dans la soupe une population comme les moutons (les ‘moutoniques’?) et on a le mélange parfait pour un repas du droit extrème, une soupe tellement amère. Et maintenant voilà! Bienvenue la guerre!

  9. L’analyse des descentes aux enfers des gauches mondiales est que les temps pour eux sont passés; que le parti démocrate U.S est devenu un marigot avec ses magouilles et ses morts suspectes qui s’est totalement disqualifiée voulant éjecter Trump depuis le début etc… Une seule chose est à bien connaître : La jeunesse active, celle qui crée et développe des activités est peu sensible à ces disputes même pas idéologiques et préférera un leader vraiment actif et cultivé…tiens c’est le cas de Boris Johnson! Keep on Boris.

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