Les mobilisations lycéennes et étudiantes qui secouent la France depuis bientôt un mois ont fait émerger un mouvement de contestation qui dépasse désormais les frontières nationales. Au-delà des revendications propres à chaque pays, une même interrogation traverse les sociétés européennes : quelle place les jeunes générations peuvent-elles occuper dans la définition des politiques publiques qui détermineront leur avenir ? L’Europe parviendra-t-elle à répondre à leurs demandes de reconnaissance sociale, démocratique et financière ? Et surtout, saura-t-elle transformer ces mobilisations en une occasion de renouveler son propre projet politique ?
Ces événements sont le symptôme d’un décrochage plus ancien, qui touche particulièrement la relation entre les citoyens, les institutions et les responsables politiques. La France n’a plus présenté de déficit public inférieur à 3 % du PIB depuis 2019. La charge d’intérêts de sa dette a plus que doublé en cinq ans, passant de 35 à près de 77 milliards d’euros en 2026. C’est l’équivalent d’un budget de l’Éducation nationale englouti avant même la première heure de cours. Face à elle, l’Allemagne, dont la dette tourne autour de 62 % du PIB, dispose de marges de manœuvre différentes et s’engage dans un effort massif d’investissement dans ses infrastructures civiles et militaires. Pendant ce temps, Paris doit arbitrer entre le financement de ses services publics, ses investissements d’avenir et le poids croissant de sa dette.
L’écart de rendement des obligations souveraines à dix ans entre les deux pays, passé d’environ 55 points de base en janvier à plus de 100 en septembre, illustre cette divergence. Cette asymétrie fragilise le couple franco-allemand et fait passer celui-ci du statut de moteur de l’intégration européenne à celui d’un chantier politique et économique. Pourtant, le compromis européen apparaît aujourd’hui moins comme un choix idéaliste que comme une nécessité politique, stratégique et comptable.
Les tensions décrites dans mon article du 21 octobre ne peuvent être résolues uniquement à l’échelle nationale. La France et l’Allemagne sont confrontées à des contraintes européennes communes : vieillissement démographique, compétition économique mondiale, transition climatique, dépendances stratégiques et dégradation de l’environnement sécuritaire. Elles doivent également faire face à une défiance croissante envers les institutions démocratiques et à des inquiétudes générationnelles concernant l’accès au logement, la qualité de l’emploi, le financement des retraites et la soutenabilité des finances publiques.
Elles disposent toutefois de traditions économiques, de structures sociales et de marges budgétaires différentes. Leur coopération ne peut donc reposer sur la reproduction d’un modèle unique. Elle doit plutôt permettre de construire des réponses différenciées à des problématiques communes. C’est précisément là que le moteur franco-allemand peut retrouver sa fonction historique : non pas imposer une direction à l’Europe, mais rendre possible un compromis entre des intérêts nationaux parfois divergents.
Rendre les choix budgétaires plus lisibles et construire une solidarité européenne
Cela suppose d’abord de rendre plus lisibles les choix budgétaires. Les dépenses de défense, les investissements dans l’éducation, la modernisation des infrastructures et le financement de la protection sociale ne peuvent être traités comme des dossiers indépendants. Ils constituent les différentes dimensions d’un même projet de société.
Un débat démocratique crédible doit donc expliciter ces arbitrages. La responsabilité budgétaire ne saurait se limiter à la réduction des déficits, pas plus que la justice sociale ne saurait ignorer les contraintes financières. Il faut pouvoir expliquer aux citoyens pourquoi certains investissements sont nécessaires, qui en supporte le coût et qui en bénéficiera à long terme. Cette transparence est une condition essentielle pour restaurer la confiance dans l’action publique.
Ces choix doivent également être abordés au niveau européen. Face aux défis supranationaux, les États membres ne peuvent se contenter de réponses nationales isolées. La transition énergétique, la défense commune, la recherche et la compétitivité industrielle exigent des investissements dont les bénéfices dépassent largement les frontières d’un seul pays.
Le plan de relance européen NextGenerationEU, adopté à la suite de la pandémie de Covid-19 et reposant notamment sur un mécanisme inédit d’endettement commun, a démontré qu’une réponse financière collective était possible. Il a également montré que l’Union européenne pouvait dépasser ses divisions lorsque l’ampleur d’une crise rendait la solidarité indispensable. Cette expérience mérite aujourd’hui d’être prolongée et approfondie. Sans nécessairement reproduire à l’identique le dispositif de 2020, l’Europe doit réfléchir à de nouveaux instruments de financement commun pour les investissements stratégiques, à condition de définir clairement leurs objectifs, leur gouvernance et leurs modalités de remboursement.
La France et l’Allemagne ont ici une responsabilité particulière. Leur capacité à dépasser leurs divergences sur la discipline budgétaire, les investissements communs et les priorités industrielles conditionnera largement la possibilité d’un compromis européen plus ambitieux.
Faire de la jeunesse une partie prenante du compromis européen
Cela implique ensuite de renforcer les possibilités de participation des jeunes. La solidarité intergénérationnelle ne peut se réduire à un transfert financier entre actifs et retraités. Elle suppose aussi de prendre en compte les intérêts des jeunes dans les décisions qui engagent leur avenir, qu’il s’agisse de la défense, du climat, de l’éducation, de l’emploi ou de la dette publique.
Une génération appelée à financer des choix collectifs et à en supporter les conséquences doit pouvoir contribuer à les définir. Or, les jeunes restent souvent insuffisamment représentés dans les espaces où se prennent les décisions politiques. Leur participation se manifeste volontiers lors des élections ou des mobilisations ponctuelles, mais peine encore à s’inscrire durablement dans les processus institutionnels.
Il ne suffit donc pas d’inviter les jeunes à s’exprimer : il faut leur donner les moyens d’influencer réellement les décisions. Cela pourrait passer par le développement de conseils de jeunes disposant d’un droit de proposition, par une meilleure représentation des jeunes dans les consultations publiques ou encore par la création de dispositifs de délibération intergénérationnelle sur les grandes orientations budgétaires.
Dans cette perspective, l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) pourrait-il voir ses missions évoluer ? Depuis sa création en 1963, il constitue un instrument essentiel du rapprochement entre les sociétés française et allemande. Son rôle ne devrait toutefois pas se limiter aux échanges culturels, linguistiques et éducatifs, aussi fondamentaux soient-ils. Il pourrait davantage devenir un espace de formation à la citoyenneté européenne et de dialogue politique entre les nouvelles générations.
Des rencontres franco-allemandes consacrées aux grandes questions européennes, des forums de délibération réunissant lycéens, étudiants et jeunes actifs ou encore des initiatives permettant de formuler des propositions communes aux gouvernements pourraient contribuer à cette évolution. L’objectif ne serait pas de politiser artificiellement les échanges de jeunes, mais de leur donner une dimension civique supplémentaire. La réconciliation franco-allemande a été portée par une génération qui a choisi de dépasser les antagonismes du passé. La construction européenne doit désormais pouvoir s’appuyer sur une jeunesse capable de dépasser les frontières nationales pour penser les défis de son temps.
Prévenir le décrochage démocratique et social
Enfin, l’Europe doit éviter que les difficultés économiques et sociales ne deviennent le terrain privilégié des forces antidémocratiques. Lorsque les citoyens ont le sentiment que les décisions sont prises sans eux, que les sacrifices sont inégalement répartis et que leurs perspectives d’avenir se dégradent, la défiance envers les institutions s’accroît. Ce phénomène est particulièrement préoccupant chez les jeunes, dont une partie peut finir par considérer que les mécanismes démocratiques traditionnels ne permettent plus de répondre à leurs attentes.
Les démocraties européennes doivent démontrer qu’elles sont capables de corriger les inégalités, de protéger les plus vulnérables et de répartir équitablement les efforts. L’enjeu est de rendre compatibles la responsabilité budgétaire, la sécurité collective et la justice sociale.
La jeunesse ne doit pas être considérée uniquement comme une catégorie de population à protéger ou comme une ressource économique pour l’avenir. Elle constitue déjà une composante du corps démocratique, avec ses attentes, ses revendications et sa capacité à contribuer au débat public. Ne pas lui accorder une place suffisante revient à affaiblir les fondements mêmes de la démocratie européenne
L’expérience française rappelle que le compromis ne peut être durable lorsqu’une partie de la population considère que les décisions lui sont imposées. L’expérience allemande rappelle, de son côté, que la relative stabilité institutionnelle ne dispense pas de répondre aux frustrations qui s’accumulent.
L’avenir de la démocratie européenne dépendra de la capacité des États à entreprendre des réformes de fond, mais aussi de leur volonté de mieux inclure les citoyens dans le processus décisionnel. Le compromis européen doit devenir le produit d’une délibération collective à laquelle chaque génération a pleinement sa place.


