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Comme un Sinn Fein dans un jeu de quille

Pour le social démocrate que je suis, la vie politique irlandaise est souvent déconcertante, triste et ennuyante. D’abord parce que c’est le seul pays européen où la gauche n’est jamais parvenu au pouvoir même si elle y est parfois associée en tant que « junior partner ». Mais aussi parce que le seul suspense à chaque élection semble devoir se cantonner au fait de savoir lequel des deux partis rivaux de centre droit, le Fine Gael ou le Fianna Fail, l’emportera. Or, vu de l’extérieur, les deux partis paraissent être idéologiquement jumeaux. En réalité, les choses ne sont pas aussi simples : historiquement, le Fine Gael fut le parti de ceux ayant accepté le traité de Londres accordant à l’Irlande le statut de dominion quand le Fianna Fail a bâti son identité sur l’opposition à ce traité et donc sur un républicanisme intransigeant. Ce clivage, qui n’a aujourd’hui plus de raison d’être puisque l’Irlande est une République depuis plus de 70 ans, continue néanmoins de structurer les fidélités presque claniques à l’un des deux partis. En pratique, le Fine Gael est plus libéral que son rival, aussi bien en économie que sur les questions sociétales quand le Fianna Fail se veut davantage étatiste tout en étant plus conservateur sur les mœurs. Souvent troisième, le Parti Travailliste n’a jamais joué un rôle majeur mais il a parfois servi de partenaire à l’un ou à l’autre – plus souvent au Fine Gael – le payant généralement aux élections suivantes. Voilà donc le décor planté.

Sauf que, précisément, la vie politique irlandaise est brusquement sortie de sa torpeur et de sa monotonie lors des élections du 8 février. Pour la première fois, ni le Fine Gael ni le Fianna Fail ne sont arrivés en tête au nombre de voix mais c’est bien le Sinn Fein qui, avec 24% des voix, devance tous ses concurrents. Certes, le Fianna Fail aura finalement, au bout du suspense, remporté l’élection en obtenant un siège de plus que le Sinn Fein mais la situation n’en est pas moins totalement bouleversée. Parti sulfureux compte tenu de ses liens passés avec les milices paramilitaires de l’IRA et donc, à ce titre, longtemps rejeté par l’électorat irlandais, le Sinn Fein aura réussi sa normalisation en quelques années grâce en grande partie à sa leader actuelle, Mary Lou McDonald, beaucoup plus présentable que ne l’était Gerry Adams. Si les craintes liées au Brexit ont forcément joué un rôle important – le Sinn Fein prône ouvertement la réunification de l’île -, la plupart des analystes s’accordent à dire que c’est bien le programme social du Sinn Fein qui a motivé beaucoup d’électeurs avec une rupture claire face aux politiques austéritaires : augmentation du nombre de logements sociaux pour répondre à la crise immobilière, investissements dans la santé et dans l’éducation ou encore refus de l’augmentation de l’âge légal de départ à la retraite. Inversement, le Fine Gael a payé son néo libéralisme ainsi qu’une certaine usure du pouvoir que n’a pu contrecarrer le changement de Premier Ministre et l’arrivée aux commandes de Léo Varadkar, jeune et initialement plutôt populaire. Arrivé troisième pour la première fois de son histoire, ce parti enregistre un échec important. Mais ni le Fianna Fail ni le Parti Travailliste n’en auront réellement profité : même une décennie après, le premier subit encore la défiance des Irlandais qui le jugent responsable de la crise de 2008 quand les Travaillistes n’ont pas été pardonnés pour leur association avec le Fine Gael entre 2011 et 2016. En fait, la percée du Sinn Fein est surtout un désir de nouveauté. Du reste, et dans une moindre mesure, les Verts ont également nettement progressé, passant de 3 à 12 sièges.

La formation du prochain gouvernement s’annonce en tout cas bien délicate. D’emblée, le Fine Gael a rejeté tout type de coalition impliquant le Sinn Fein. Plus hésitant, le Fianna Fail semblait divisé sur la question dans les premiers jours avant finalement que son leader ne tranche en faveur du « non », rejoignant ainsi la position de son grand rival. De son coté le Parti Travailliste, dont le leader a immédiatement démissionné suite aux mauvais résultats, a opté pour l’opposition quelque soit la configuration du futur gouvernement. Michael Martin, le leader du Fianna Fail, a annoncé que compte tenu du fait que le Sinn Fein avait obtenu davantage de voix que son parti, c’était à Lou McDonald d’essayer la première de former un gouvernement. C’est une tactique intelligente si l’on considère que McDonald a peu de chances d’y parvenir puisque ne pouvant compter que sur un soutien éventuel de petits partis de gauche, ce qui la laisserait assez loin d’une majorité. Il est d’ailleurs assez logique qu’il puisse encore exister des réticences à pactiser avec un parti ayant un passé aussi chargé. Sauf changement de position de l’un des protagonistes, le Sinn Fein devrait donc échouer à bâtir une coalition et le Fianna Fail pourra alors proposer un accord à son grand rival. Le plus réaliste serait donc une configuration qui réunirait le Fianna Fail, le Fine Gael et les Verts, ce qui aboutirait à la formation d’un gouvernement majoritaire. Mais on peut également imaginer un gouvernement minoritaire du Fianna Fail qui serait soutenu de l’extérieur par les deux autres partis. Toutefois, il est loin d’être certain que le Fine Gael accepte de servir de supplétif au Fianna Fail et Léo Varadkar a déjà évoqué la possibilité de nouvelles élections. Mais ce scénario ne serait pas sans risques pour les deux partis, considérant le fait que le Sinn Fein, en présentant cette fois davantage de candidats, pourrait alors encore progresser en nombre de sièges.

Il est difficile de pronostiquer quel sera l’impact de ces élections sur les questions européennes et, notamment, la gestion du Brexit puisque cela dépendra évidemment de quel gouvernement émergera finalement de ce chaos. Une alliance entre le Fianna Fail et le Sinn Fein – très improbable à ce stade – entraînerait des tensions avec Londres puisqu’il est hors de doute que ce gouvernement réclamerait un référendum portant sur la réunification de l’Île. En revanche, un accord entre les deux principaux partis privilégierait le statu quo tout en se montrant évidemment intransigeant envers toute velléité de remise en cause des accords du Vendredi Saint. Affaire à suivre…

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Sébastien Poupon

Sébastien est membre du conseil d'administration de Sauvons l'Europe où il est chargé de l'analyse politique.

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5 Commentaires

  1. Il semble aberrant qu’un parti sorti en tête des élections soit évincé de la formation d’un gouvernement.
    Espérons que l’alliance SinnFein+Fianna Feil saura proposer quelque chose qui réponde à la demande de changement exprimée par les urnes. La réunification de l’Irlande par exemple. Et là, l’Europe devra soutenir l’Irlande de tout son poids .

  2. Vous insistez sur le passé « sulfureux » et sur son alliance avec l’IRA. Dois-je vous rappeler que ceux que vous appelez des milices para-militaires n’avaient et n’ont toujours qu’un seul but : la réunification de l’Irlande et la disparition de cette incongruité de l’Histoire qui s’appelle toujours au 21ème siècle et au coeur de l’Europe, Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.

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