Visas russes : protéger l’Europe sans fermer la porte à ceux qui combattent le Kremlin

De plus en plus d’États membres de l’Union européenne appellent à limiter la liberté d’entrer et de circuler des citoyens russes sur le territoire européen. Parmi eux, la France, jusque-là plutôt réticente à une restriction de l’accès à l’espace Schengen.

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, l’Union européenne a progressivement durci les conditions d’entrée des ressortissants russes. Dès septembre 2022, les Vingt-Sept ont suspendu l’accord qui facilitait jusqu’alors la délivrance de leurs visas. Les demandes sont devenues plus longues, plus coûteuses et soumises à des contrôles renforcés. L’Union est néanmoins restée ouverte à certaines catégories de voyageurs, notamment les proches de citoyens européens, les journalistes, les dissidents et les représentants de la société civile.

Une nouvelle étape a été franchie en novembre 2025. En raison des risques liés aux opérations de sabotage, à l’espionnage, à la désinformation et à l’instrumentalisation des déplacements par le régime russe, la Commission européenne a fortement restreint la délivrance de visas à entrées multiples ; en principe, les ressortissants russes résidant en Russie doivent désormais solliciter un nouveau visa à chaque voyage, ce qui permet aux autorités consulaires de réexaminer régulièrement leur situation. Des exceptions restent prévues pour les journalistes indépendants, les défenseurs des droits humains et certains autres demandeurs présentant un profil de risque faible pour la sécurité de l’Europe.

Aujourd’hui, plusieurs États membres souhaitent aller plus loin : la Suède, la Pologne, les pays baltes et d’autres pays du Nord et de l’Est de l’Europe défendent ainsi un encadrement beaucoup plus strict des visas touristiques, considérant qu’il devient difficilement acceptable de voir des citoyens russes continuer à voyager pour leurs loisirs dans l’Union alors que l’Ukraine subit quotidiennement les conséquences de la guerre déclenchée par le Kremlin, à l’image de l’ancien ministre suédois des Migrations et de l’Asile, Johan Forsell (Modéré-PPE), qui déclarait au mois de juin dernier  ne (plus vouloir) de voyages de luxe en Europe pendant que des Ukrainiens meurent sur le champ de bataille ». Une position partagée par Elina Valtonen, ministre des affaires étrangères finlandaise (Kok-PPE)

La Commission européenne travaille en ce moment sur de nouvelles mesures destinées à répondre aux vulnérabilités du système Schengen, notamment face au risque que celui-ci soit utilisé par d’anciens combattants, des agents de renseignement ou des personnes impliquées dans des actions de déstabilisation. Les autorités européennes réfléchissent également à l’interdiction d’entrée des combattants et anciens combattants des forces armées russes ou de groupes associés ayant participé à la guerre contre l’Ukraine, sur la base d’une proposition du ministre des Affaires Etrangères estonien Margus Tsahkna (Estonie 200), qui suggérait au mois de janvier l’interdiction de l’entrée sur le territoire européen des anciens soldats russes ayant servi en Russie.

La fermeté envers le régime, pas la punition collective

Aujourd’hui, la réalité de la menace russe ne peut être minimisée. Cependant, la fermeté dont les décideurs européens se doivent de faire preuve ne saurait se transformer en présomption générale de culpabilité fondée sur la seule nationalité.

Une interdiction générale frappant indistinctement tous les citoyens russes créerait en effet plusieurs difficultés. Elle assimilerait les opposants, les journalistes indépendants, les défenseurs des droits humains, les chercheurs et les familles au pouvoir qui les réprime. Elle risquerait également de conforter le récit du Kremlin selon lequel l’Europe serait hostile au peuple russe dans son ensemble. Des dissidents et opposants au régime russes eux-mêmes, à l’image d’Ioulia Navalnaïa, veuve de l’opposant Alexeï Navalny, ont ainsi pu avertir du fait qu’isoler davantage la société russe pourrait se révéler contre-productif en offrant de l’eau au moulin de propagande du Kremlin.  La bonne réponse, de la part des puissances européennes, consiste donc à trouver l’étroit chemin entre justice et sécurité, en permettant de distinguer clairement les personnes que nous nous devons d’accueillir et protéger et celles qui représenteraient un danger pour nos démocraties.

Une politique commune, ciblée et contrôlable

La politique que nous devons construire doit se baser sur trois principes, qu’il nous faut parvenir, pour répondre aux deux objectifs cités plus haut, réussir à conjuguer.

Le premier est celui de la sécurité. Les personnes ayant combattu dans les forces russes ou dans des groupes supplétifs engagés dans le conflit en cours contre l’Ukraine doivent faire l’objet d’une interdiction d’entrée, sous réserve de procédures permettant d’établir leur participation. Il en va de même pour les personnes sanctionnées, les propagandistes du régime, les membres des réseaux de renseignement et les acteurs impliqués dans des opérations de sabotage, de corruption ou d’ingérence.

Le deuxième principe est celui de l’unité européenne. Les différences de pratiques entre États membres fragilisent l’ensemble de l’espace Schengen puisqu’un visa délivré par un pays permet ensuite de circuler dans les autres. Une doctrine commune, des critères partagés et une meilleure circulation des informations sont donc indispensables. La politique des visas ne peut rester le maillon faible de la réponse européenne aux menaces hybrides.

Le troisième principe est celui de la protection des libertés. Des voies d’accès clairement identifiées doivent être maintenues pour les opposants, les journalistes indépendants, les défenseurs des droits humains, les universitaires menacés, les objecteurs à la guerre et les membres de la société civile. L’examen individuel des situations doit rester la règle pour ces publics. L’Europe se renierait si elle abandonnait celles et ceux qui, en Russie, prennent des risques pour défendre la démocratie, la paix et l’État de droit.

Face au régime de Vladimir Poutine, l’Europe doit être ferme, unie et lucide. Elle doit fermer la porte aux combattants, aux agents et aux soutiens actifs de la guerre tout en la maintenant ouverte aux autres, et particulièrement à ceux qui résistent à l’autoritarisme. C’est ainsi qu’elle protégera ses citoyens sans offrir au Kremlin le récit d’une Europe dressée contre tous les Russes.

Raphaël Charlet
Raphaël Charlet
Etudiant en science politique à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il suit les dynamiques électorales et les évolutions démocratiques en Europe.

Soutenez notre action !

Sauvons l'Europe doit son indépendance éditoriale à un site Internet sans publicité et grâce à l’implication de ses rédacteurs bénévoles. Cette liberté a un coût, notamment pour les frais de gestion du site. En parallèle d’une adhésion à notre association, il est possible d’effectuer un don. Chaque euro compte pour défendre une vision europrogressiste !

Articles du même auteur

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

A lire également