Il y a un restaurant à Saint-Ouen. Un poulet grillé à 7,5 €, un pilon à 1 €. Une mairie qui pose des blocs de béton devant la porte, une justice qui les fait retirer, des pots de fleurs qui prennent le relais. Trois semaines de feuilleton national où tout le monde a parlé de gentrification, de classes populaires, de halal, de maire socialiste.
Personne ou presque n’a dit l’essentiel : cette histoire n’est pas une histoire de poulet. C’est une histoire de politique.
L’alimentation a longtemps été pensée comme un domaine technique. On y parlait de nutrition, de filières, de rendements, d’étiquetage. Les arbitrages existaient, les intérêts s’affrontaient, mais sous une apparence de neutralité qui permettait d’éviter le mot. Aujourd’hui, cette apparence s’effondre. Ce que révèle l’affaire Master Poulet, c’est que chaque décision alimentaire, qu’elle soit prise dans une Ville de banlieue, dans un ministère de Bruxelles ou dans un conseil d’administration agroalimentaire, est un acte politique. Elle dit quelque chose sur ce qui est acceptable, sur qui est légitime, sur quelle vision de la société on entend défendre.
L’alimentation devient un instrument de sélection
Le Nutri-Score, la fiscalité sur les boissons sucrées, les débats sur les protéines végétales, les normes d’importation, la végétalisation des cantines scolaires : aucune de ces questions n’est purement scientifique. Chacune est traversée par des intérêts économiques, des récits culturels, des rapports de force entre acteurs qui ne se nomment jamais comme tels. La science est convoquée. Mais elle n’arbitre plus. Elle légitime.
C’est ce basculement que j’observe depuis plusieurs mois dans mon travail de prospective sur les systèmes alimentaires. Nous entrons dans une phase où les décisions techniques deviennent des actes politiques assumés. Où ce qui se mange dans un quartier dit qui y est désiré. Où ce qui se produit dans un champ dit qui mérite d’être protégé. Où ce qui s’affiche sur une étiquette dit qui a le pouvoir de définir le bon et l’acceptable.
L’alimentation ne se contente plus d’être un enjeu de santé publique ou de souveraineté agricole. Elle devient un instrument de sélection : des territoires, des usages, des corps, des récits de légitimité.
De Saint-Ouen aux politiques agricoles européennes
Saint-Ouen n’est que la version visible et bruyante de ce qui se joue chaque jour, discrètement, dans les arcanes des politiques agricoles européennes, dans les négociations commerciales annuelles entre industriels et distributeurs, dans les arbitrages budgétaires qui décident qui mange quoi à quel prix.
La vraie question que cette affaire aurait dû poser est plus simple : qui décide de ce qui se retrouve dans nos assiettes, à quel prix, produit dans quelles conditions ? Ce n’est pas le marché qui répond. Ce sont des choix, pris par des acteurs précis, dans des arènes que le feuilleton de Saint-Ouen n’a pas montrées. L’alimentation est politique. Elle l’a toujours été. Il serait temps de la traiter comme telle.


