On dit parfois des bonnes séries politiques qu’elles comportent toujours des éléments prédictifs. Ce fut vrai avec « The West Wing » où l’affrontement fictif entre le démocrate jeune, charismatique et issu des minorités (Matt Santos) et le républicain septuagénaire, modéré et un brin « maverick » (Arnold Vinick) préfigurait celui, bien réel, de 2008 entre Barack Obama et John McCain. De son coté, la saison 3 de l’excellente série danoise Borgen décrivait la création, par l’ancienne Première ministre Birgitte Nyborg, d’un petit parti centriste refusant de jouer l’affrontement bloc contre bloc et se retrouvant en position de faiseur de roi après les élections législatives. Or, cette fiction anticipait exactement le scénario de la vie politique danoise. En 2022, les deux blocs en situation minoritaire et l’ancien Premier ministre Lars Lokke Rasmussen, leader des Modérés, en position d’arbitre puisque, encore une fois, rien ne pourra se faire sans son aval ou, a minima, son absence de veto. Il y a 4 ans, cette configuration avait abouti à la formation d’un gouvernement transversal de type grande coalition entre les Sociaux-Démocrates et les Libéraux conservateurs du Venstre, avec les Modérés comme troisième partenaire dans le rôle du trait d’union. Ce ne sera pas le cas cette fois ci puisque le gouvernement sortant, qui a subi de lourdes pertes, est aujourd’hui minoritaire mais toutes les autres hypothèses conservent le point commun de dépendre des Modérés.
Ces élections de 2026 auraient du avoir lieu à l’automne mais la Première ministre social-démocrate, Mette Frederiksen, décidait de les anticiper en espérant bénéficier de la grave crise géopolitique autour du Groenland dans la mesure où sa position de fermeté avait été quasiment unanimement saluée. Les Sociaux-Démocrates, impopulaires au point d’avoir perdu Copenhague pour la première fois en un siècle lors de la dernière élection municipale, entrevoyaient ainsi une fenêtre de tir leur permettant potentiellement de limiter les dégâts. Malheureusement pour eux, la question du Groenland allait être rapidement supplantée par des enjeux plus quotidiens. En effet, le consensus régnant autour de cette thématique limitait finalement ses effets électoraux.
Les Sociaux-Démocrates en tête des suffrages malgré une forte déperdition de voix
S’ils restent le premier parti danois, les Sociaux-Démocrates perdent 12 sièges et obtiennent leur pire résultat depuis 1903. En cause, une déperdition de voix au profit de trois autres partis du bloc rouge. De ce point de vue, il est évident que la participation à un gouvernement avec les centristes et le Venstre aura fait fuir beaucoup d’électeurs de gauche. Même si les Sociaux-Démocrates auront tenté de replacer la barre à gauche avec la proposition d’un impôt sur la fortune assez conséquent, ce positionnement sera jugé comme étant trop peu et surtout trop tardif. On sait également que les Sociaux-Démocrates avaient adopté une ligne dure sur l’immigration dans le but de reconquérir une partie des classes populaires et de réduire le score de l’extrême droite. Or, comme souvent avec ce type de stratégie, la frontière est toujours mince entre ce qui reste acceptable et ce qui constitue une trahison des valeurs. En l’espèce, il est clair que Mette Frederiksen est allée beaucoup trop loin, notamment dans le domaine de la remise en cause du droit d’asile, ce qui constitue un point inacceptable pour toute personne de gauche digne de ce nom, y compris parmi celles qui reconnaissent la nécessité d’une approche pragmatique sur l’immigration et l’intégration.
Le recul des Sociaux-démocrates bénéficie principalement aux Verts, qui enregistrent une progression de 5 sièges. Il est vrai que les enjeux écologiques ont été très présents durant la campagne avec, notamment, la question de la pollution aux nitrates mais également le sujet du bien-être animal. Les Verts ont recommandé Mette Frederiksen au Roi pour le poste de Première ministre mais en conservant une certaine prudence, affirmant qu’ils n’hésiteraient pas à choisir l’opposition s’ils estimaient que les enjeux de justice sociale et de transition écologique ne sont pas suffisamment traités. Les sociaux libéraux et la gauche radicale, qui ont gagné des sièges dans une proportion moindre que les Verts, se disent également prêts à travailler avec Mette Frederiksen. Toutefois, le total du bloc de gauche n’atteint que 85 sièges, ce qui est insuffisant pour gouverner puisqu’il leur manque 5 sièges.
Piètre score du côté de la droite
A droite, la situation est encore plus délicate. Les libéraux conservateurs du Venstre subissent de plein fouet l’effet de leur participation au gouvernement Frederiksen puisqu’ils enregistrent, eux aussi, leur pire score en un siècle avec 10% des voix et seulement 18 sièges. Dans leur malheur, ils parviennent néanmoins à finir devant le frère ennemi de l’Alliance libérale, ce qui permet à leur leader, Troels Lund Poulsen, de revendiquer le leadership du bloc de droite. En effet, un duel interne s’était dessiné durant toute la campagne entre Poulsen et le Président de l’Alliance libérale Alex Vanosplagh, ce dernier ayant exprimé des velléités à devenir le Premier ministre d’un gouvernement de droite.
De fait, l’Alliance Libérale devançait le Venstre dans la plupart des sondages jusqu’au « cocaine gate », lorsque Vanosplagh admettait avoir consommé de la cocaïne quelques années plus tôt ce qui, instantanément, a eu des conséquences sur le jugement des Danois quant à sa crédibilité en tant que candidat au poste de Premier ministre. La situation est donc réglée puisque l’Alliance libérale a décidé de recommander Poulsen, tout comme les Conservateurs ou encore les Démocrates.
L’extrême droite s’autoproclame grande gagnante du scrutin
En progression après son score désastreux de 2022, l’extrême droite du parti du peuple danois s’autoproclamait grande gagnante du scrutin. Il faut toutefois relativiser: même en triplant leur score à 9%, ils sont encore très loin de leurs performances de 2015 lorsqu’ils dépassaient alors les 20%. Leur campagne a toutefois retrouvé des accents populistes et a obtenu un certain succès en focalisant sur la vie chère, jusqu’à faire des prix du carburant une thématique importante de leurs discours lors des derniers jours précédant l’élection. Leur leader, Morten Messerschmidt, recommande lui aussi la candidature de Poulsen au poste de Premier ministre mais a tenu un discours très hostile envers un Lars Lokke Ramussen au rôle de soutien pourtant indispensable dans l’hypothèse de la formation d’un gouvernement de droite. En effet, le bloc bleu de droite est encore plus minoritaire que le bloc rouge de gauche, en atteignant péniblement 78 sièges même si on y intègre un autre parti d’extrême droite, les Citoyens, qui n’ont pas recommandé Poulsen.
Par conséquent et comme en 2022, les 14 sièges des Modérés de Rasmussen seront donc décisifs et cela bien que ce parti ait lui même perdu quelques plumes avec son passage au gouvernement, qui lui a couté 2 sièges. Une nouvelle fois, la stratégie de Rasmussen n’est pas de se vendre au plus offrant en rejoignant l’un des deux blocs mais de pousser en faveur d’un gouvernement transversal. Bien que son parti l’ait recommandé pour le poste de Premier ministre, il a clairement déclaré qu’il ne le revendiquait pas mais souhaitait être choisi comme médiateur des négociations entre les différents partis, excluant cependant la gauche radicale comme l’extrême droite. Toutefois, le leader du Venstre a catégoriquement rejeté l’idée que son parti puisse entrer à nouveau dans un gouvernement dirigé par Frederiksen et appelle Rasmussen à rejoindre, à contrario, un gouvernement de droite dont Poulsen lui-même serait le Premier ministre.
En toute logique, le Roi a nommé Mette Frederiksen formatrice du fait qu’elle bénéficiait de davantage de recommandations. La première tentative de la cheffe de gouvernement sortante visera à réunir le bloc de gauche tout en s’assurant du soutien des Modérés. Elle risque d’être à priori infructueuse puisque Rasmussen ne souhaite pas, à ce stade, rejoindre l’un des blocs et a de toute façon exclu de gouverner avec l’extrême gauche.
A gauche, seuls les Sociaux-Libéraux en sus des Sociaux-Démocrates se sont montrés ouverts à l’idée d’un éventuel nouveau gouvernement élargi à des partis du bloc bleu ; quand, a contrario, à droite, seuls les Conservateurs n’ont pas exclu de discuter un soutien à Frederiksen. Le puzzle gouvernemental aura du mal à se mettre en place et il est possible que plusieurs mois de négociations soient nécessaires avant de pouvoir compter, d’une manière ou d’une autre, jusqu’à 90.


