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Pologne : la messe est-elle dite jusque 2023 ?

Le second tour de l’élection présidentielle polonaise du 12 juillet dernier se présentait comme un vote fatidique pour choisir soit la voie d’une Pologne libérale et européenne, soit celle d’une Pologne nationaliste et ultra-conservatrice. Le taux de participation de 68% (+13% par rapport à 2015) a été à la hauteur de cet enjeu puisqu’il n’avait jamais atteint un tel niveau depuis 1995.

Andrzej Duda, représentant de la droite nationaliste du parti PiS, a obtenu 10,4 millions de voix (51.03%), mais, avec 420.000 voix en moins, son concurrent de la Plateforme Civique (PO) de centre-droit, Rafal Trzaskowski (48.97%), a également obtenu plus de voix que chacun des présidents élus en Pologne ces trente dernières années. La participation en hausse, le résultat serré et l’analyse sociologique territoriale et générationnelle du vote traduisent une société polonaise qui s’est à la fois (re-)politisée et polarisée.

Le Président Duda étant à présent réélu pour un mandat de cinq ans, le PiS et ses alliés disposant d’une majorité parlementaire au Sejm (la Diète ou chambre basse polonaise) de 235 sur 460 sièges jusqu’aux prochaines échéances électorales en octobre 2023, le système judiciaire et la télévision publique ayant été mis au pas, faut-il craindre un hiver politique en Pologne et une stagnation du rapport de forces pour les trois ans et demi à venir?

Plusieurs éléments permettent de penser que la situation sera en fait moins statique qu’elle ne semble à première vue.

Le premier élément tient en l’émergence de Rafal Trzaskowski comme leader de l’opposition avec une perspective durable. Il n’a acquis ce statut de leader qu’en quelques semaines, le temps d’une « remontada » spectaculaire dans la campagne électorale, puisque c’est au pied levé qu’il a remplacé depuis juin la candidate initiale de son parti, Małgorzata Kidawa-Błońska, qui se situait en-deçà de 10% des intentions de vote tandis qu’Andrzej Duda recueillait à ce moment-là plus de 50% d’intentions de vote au premier tour. La campagne électorale de Trzaskowski a été remarquable. Assuré du soutien de la Gauche polonaise, conduite par le Député européen et activiste LGTBI Robert Biedroń, et de celui du parti agraire PSL, il a remobilisé l’électorat de l’opposition en très peu de temps. L’hypothèse selon laquelle, en tant que maire de Varsovie, il ne serait pas en mesure de parler aux électeurs dans les campagnes et dans les petites villes s’est avérée incorrecte. Trzaskowski a su unir et redynamiser l’opposition au régime PiS ce qui en soi constitue déjà une avancée d’autant plus significative que les vents étaient contraires.

En effet, les conditions étaient réunies pour une réélection en douceur de M. Duda: l’économie polonaise est en plein essor depuis des années avec un taux de croissance constamment supérieur à la moyenne de l’Union européenne, le taux de chômage (2,9% en avril 2020 selon Eurostat) a fortement baissé, les salaires augmentent et la politique sociale du gouvernement a considérablement amélioré les conditions de vie de nombreuses familles pauvres. Pendant des années, Duda a constamment été en tête des listes des politiciens les plus dignes de confiance ou les plus populaires. La Pologne a également plutôt bien traversé la crise du coronavirus, avec peu de morts et la plus faible récession économique de l’UE.

Rafal Trzaskowski a également dû faire face à un climat de campagne très haineux, alimenté par des médias publics devenus une machine de propagande pour le gouvernement. Comme relevé par Thomas Boserup, un observateur électoral indépendant de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), « la télévision publique a manqué à son devoir de couvrir les élections de manière impartiale. (…) Nous étions préoccupés par des exemples de rhétorique intolérante de nature homophobe, xénophobe et antisémite, en particulier parmi la campagne présidentielle et la télévision publique.» Ainsi, l’hebdomadaire progouvernemental Sieci a accusé le maire de Varsovie de soutenir la pédophilie. La télévision d’État a demandé à M. Trzaskowski de justifier pourquoi ses enfants n’avaient pas fait leur communion et suggéré qu’il serait manipulé par des intérêts juifs dans des questions liées à la restitution de biens datant de la Seconde Guerre mondiale.

Le probable enracinement de Rafal Trzaskowski comme figure principale d’opposition tient aussi à son mandat de maire de Varsovie jusqu’en octobre 2023. Il aura, à travers ces fonctions-là, la possibilité de faire ses preuves dans l’action municipale concrète. Il est d’ailleurs intéressant de relever que, depuis son entrée en fonction comme maire, Rafal Trzaskowski lui a aussi donné une impulsion européenne en initiant une coordination avec les maires de Budapest, de Prague et de Bratislava, à savoir les capitales des trois autres Etats dits de Visegrad, qui se trouvent dans une constellation d’opposition par rapport à des gouvernements centraux de type autoritaire. Rafal Trzaskowski s’est aussi engagé sur la scène européenne à travers le réseau Eurocities et le Comité Européen des Régions pour lequel il est rapporteur sur la Loi européenne sur le climat.

La situation politique en Pologne dans les trois années à venir ne devrait pas non plus rester statique parce que la victoire de M. Duda cache en fait bien des fragilités.

Ce sont d’abord des fragilités territoriales. M. Trzaskowski est arrivé en tête dans 10 des 16 voïvodies. Il reste frappant de constater à quel point la carte électorale polonaise reproduit aujourd’hui encore les frontières de la division de la Pologne entre l’Allemagne et la Russie. Par ailleurs, l’opposition (PO ou gauche) détient les clés des mairies des 12 plus grandes villes du pays. Le Sénat polonais, qui dispose de pouvoirs suspensifs par rapport à la Diète, est aux mains de l’opposition.

Il y a ensuite la fragilité générationnelle de l’électorat du PiS. En effet, l’électorat des 60+ a voté à 62% pour M. Duda, mais le rapport est inversé dans la catégorie des 18-29 ans (35.6 contre 64.4%).

Et il y a enfin une double fragilité politique. Elle découle de l’omnipotence actuelle de Jaroslaw Kaczynski, 71 ans à la santé dite fragile, à la tête du PiS. Dans l’hypothèse de son retrait, le PiS a toutes les chances de s’effondrer comme un château de cartes, d’autant qu’aucun dauphin n’émerge. Tout comme M. Trzaskowski doit continuer à affirmer son autonomie par rapport à l’ancien Premier ministre Donald Tusk, devenu aujourd’hui président du Parti Populaire Européen, M. Duda, âgé de 48 ans comme son rival, devra réussir à prendre ses marques par rapport à la figure tutélaire de M. Kaczynski. Ajoutons que la fragilité politique du PiS est aussi programmatique puisque, depuis la mise en place de la grande promesse électorale de 2015, qui était la création d’une allocation pour familles nombreuses à 500 zloty (+/- 150 €), le PiS peine à trouver une priorité programmatique d’une portée symbolique comparable.

Or, c’est justement en termes de programmatique que la polarisation actuelle pourrait évoluer. Comme développé par le politologue Marcin Duma, deux camps se font aujourd’hui face en Pologne. Un camp de la « sécurité » et un camp de la « liberté ».

Les soutiens au camp de la «sécurité» reconnaissent au PiS un bilan positif dans les domaines de la sécurité sociale et intérieure. L’économie de marché évolue en Pologne vers une économie sociale de marché. Dans le même temps, de nombreux électeurs ont apprécié qu’un parti – le PiS – ait non seulement fait des promesses sociales coûteuses, mais ait réussi à les tenir sans que le développement économique en pâtisse.

Les amis de la «liberté», en revanche, considèrent que le PiS a bradé la liberté en échange de plus de sécurité. La subordination du pouvoir judiciaire à l’exécutif et l’action idéologique sur les questions de société ont créé de nombreux conflits non seulement avec ses propres citoyens, mais aussi avec l’Union européenne.

A présent, les deux camps doivent pouvoir se remettre en question. Le PiS doit s’interroger sur le point de savoir pourquoi, malgré ses succès économiques et sociaux, il ne parvient pas à surmonter les aversions d’une partie considérable des libéraux et de la classe moyenne, mais aussi de la Pologne chrétienne libérale. Le PO doit expliquer pourquoi il a perdu la sixième élection nationale consécutive. Au cours de la campagne électorale, Trzaskowski avait déclaré qu’il était tout à fait disposé à ne pas toucher à certaines décisions politiques prises par le PiS – par exemple en matière de politique sociale. C’est probablement la voie que l’opposition devrait emprunter pour regagner des majorités.

Bien sûr, il reste la crainte que les « guerriers idéologiques » au sein du PiS veuillent à présent pousser leur agenda plus loin: avec la restructuration du secteur de la justice, la polonisation du paysage médiatique et un renforcement de la confrontation à l’encontre de l’Union européenne et des régions et grandes villes gouvernées par l’opposition. Dans un tel scénario, Andrzej Duda aurait l’occasion de nouveaux moments de vérité. Lors du deuxième mandat, le président est toujours plus libre que lors du premier, car il n’a pas à se faire réélire. Duda pourrait se forger une identité propre et distincte du PiS.

Au niveau européen, le gouvernement polonais devrait continuer à défendre sa vision d’une «Europe des Patries» gaullienne et à marquer sa différence en particulier sur la transition environnementale. Mais le gouvernement polonais est à la fois conscient de ce que la Pologne doit à l’Europe et du fait que la société polonaise reste extrêmement pro-européenne. Il devrait suivre une ligne de pragmatisme utilitaire.

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Matthieu Hornung

Matthieu est co-animateur de Sauvons l'Europe en Belgique et administrateur au Comité Européen des Régions

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