L´Europe vue depuis le Moyen-Orient – Carnet de voyage (1/3)

« Fadal ! ahla w sahla » (« Au suivant, Bienvenue ») sont les premiers mots qui résonnent à mon arrivée. L’officier des douanes tamponne énergiquement mon passeport. Il semble heureux d’accueillir un jeune Européen sur cette terre que les jeunes Libanais désertent. Cet homme qui m’ouvre les portes du Liban est sans doute membre du Hezbollah, qui contrôle les point d’entrées stratégiques du pays.

Drôle de situation alors que l’Union européenne considère le « parti de Dieu » comme une organisation terroriste ! J’atterris à Beyrouth avec l’envie de connaitre le Liban pour ce qu’il est, mais aussi d’observer comment l’Europe s’incarne dans cette région du monde, avec laquelle nous partageons une histoire, une mer, une culture, un présent, un futur.

« Unis dans la diversité » : de Bruxelles à Beyrouth

Un douanier chiite, un taxi grec-orthodoxe, un épicier sunnite, un voisin maronite ! Etat multiconfessionnel aux 18 communautés religieuses officiellement reconnues, le Liban pourrait plus que jamais incarner notre devise européenne : « Unis dans la diversité ».

Je rencontre un peuple d’une hospitalité légendaire et d’une générosité sincère. Les premiers échanges se déroulent souvent à la lumière du soir autour de mezzés, à l’écoute de l’icone Fayrouz. Fayrouz, Gibran, Maalouf, autant de noms qui résonnent et qui témoignent de la richesse culturelle de cette partie du globe. C’est au cours d’échanges passionnés, de rencontres impromptues que se dévoile la proximité de l’Europe et du Liban, trait d’union entre les peuples d’Orient et d’Occident. Chaque famille libanaise à un frère, un enfant ou un cousin qui réside en Europe. La marque d’une histoire tragique qui n’a pas laissé le choix de l’exil. Une diaspora pléthorique qui garantie la vitalité culturelle entre nos deux peuples. Il n’est donc pas étonnant de trouver à Beyrouth un festival du film européen organisé pour la 28e fois par la délégation de l’UE au Liban. Ainsi, après l’explosion du port de Beyrouth, fonds européens et expertises française et italienne sont venues aider à la reconstruction d’un patrimoine exceptionnel. Parce que l’Europe reste associée à la justice et aux droits de l’homme, c’est vers elle que les Libanais se tournent pour demander l’ouverture d’une enquête internationale afin de déterminer les causes de l’explosion du port ayant couté la vie à 235 personnes.

C’est aussi un héritage civilisationnel exceptionnel qui nous réunit. Les ruines de Tyr ou de Baalbek nous ramènent à la Rome antique et à la grandeur phénicienne. Les citadelles de Jbeil ou de Tripoli nous replongent à l’époque des croisades. Une balade dans Beyrouth déroute, interpelle. Les vestiges de la guerre civile sont toujours là. Les stigmates de l’explosion du port restent visibles. Si l’urbanisme beyrouthin est anarchique, chaotique, il n’empêche pas de s’émerveiller devant la beauté des quelques traditionnelles maisons beyrouthines restantes. De style ottoman, ces maisons caractéristiques aux trois arches rappellent les palais vénitiens et l’influence passée des cités commerçantes italiennes sur Beyrouth.

L’accueil que je reçois confirme la légendaire hospitalité libanaise. Des Libanais heureux d’accueillir un jeune Européen sur cette terre alors que leurs propres enfants sont contraints de la quitter pour fuir un effondrement économique sans précédent. Si les Libanais survivent grâce aux remises de leur diaspora, il savent aussi l’ampleur du soutien financier européen et la solidité d’un partenaire sur lequel compter (UE comme 1er partenaire commercial du Liban, accord d’association depuis 2006, assistance financière estimée à 2,4 milliards d’euros depuis 2012, soutien dans la gestion des deux millions de réfugiés syriens présents au Liban durant la crise Covid).

Changement radical de vision de l’Europe le 7 octobre 2023

Le 7 octobre 2023, je me dirige vers Tripoli, deuxième plus grande ville du Liban, majoritairement sunnite et décrite par les Beyrouthins comme rebelle. En cette matinée automnale, l’ambiance dans les ruelles étroites de la vieille ville est pressante. Alors que je me dirige vers le port, les appels à la prière des muezzins se font plus pressants, d’une rare intensité. Ils se font l’écho des premières intrusions des commandos du Hamas en Israël.

Cette journée, déclenche le compte à rebours de mon départ précipité du Liban. À partir de cette date, la perception de ma présence au Liban change radicalement. Les images de Gaza dévastée tournent en boucle sur les télévisions du quartier. Certains Libanais semblent projeter sur nous, Européens, les positions de nos gouvernants, à qui ils reprochent l’impunité conférée à Israël pour violer le droit international depuis 75 ans, ou le soutien inconditionnel apporté à la riposte indiscriminée des forces israéliennes sur Gaza.

À l’université, les étudiants libanais m’interrogent : combien de fois la tour Eiffel (éclairée après les attaques aux couleurs du drapeau israélien) s’est-elle drapée des couleurs palestiniennes depuis 75 ans ? L’Europe a-t-elle supprimée les aides aux Palestiniens (comme l’avait déclaré le Commissaire au voisinage) ? Le droit international a-t-il moins de valeur en Palestine qu’en Ukraine ? C’est l’image d’une Europe absente, politiquement inopérante et marginalisée que retiennent les Libanais depuis le 7 octobre 2023. La Palestine, si présente au Liban, par ces camps par dizaines et ces réfugiés par milliers, constitue le ciment d’une fierté arabe retrouvée.

Je me remémore alors ce voyage en Palestine effectué l’année dernière. Là-bas aussi, il était question d’Europe. (Deux autres récits suivront)

Photo de Briac Louit : Vue de Tripoli.

Briac Louit
Briac Louit
Etudiant en Master de relations internationales (spécialisé sur le Moyen-Orient). Passionné par cette région, profondément europhile, Briac s'est rendu sur place et a pu travailler sur les relations euro-méditerranéenne au fil de ses immersions.

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10 Commentaires

  1. Dites-le et redites-le: le Hamas et le 7 octobre sont né du scandale qui dure depuis 75 ans, d’un état d’Israël qui ne respecte pas les traités, qui envahit la Palestine, traite les Palestiniens comme une race inférieure dont ils peuvent voler les terres, et se pavane dans la région grâce à l’appui inconditionnel et injustifié des USA à un pays voyou.

    • Un peu raccourci…. »si vous croyez avoir compris quelque chose au conflit Israël palestinien c’est qu’on joue la mal expliqué  » la phrase inégalement dédiée au Libdn est transposable ici…

      Il faut relire la haine universelle et immemorielle qui accable les juifs pour nuancer la critique ou tout au moins essayer de la comprendre à défaut de l’excuser…

      Il est surtout incompréhensible que ce même peuple sémite se déchire si brutalement…

      • Parler de haine universelle contre les juifs pour justifier des bombardements et massacres de civils répétés et une oppression systématique de tout un peuple sur ses propres terres, c’est quand même osé ! D’autant plus que les juifs du monde entier ne sont pas tous d’accord avec ces massacres perpétués en leur nom. Et puis il ne faut pas oublier que beaucoup de juifs avaient trouvé refuge justement chez les Palestiniens en fuyant le fascisme européen. Alors cette argumentation ne tient pas debout. Il n’ y a pas de droit des juifs en particulier mais les droits de l’homme pour tous les peuples. Ou bien ils sont respectés ou bien c’est de l’ hypocrisie.

  2. Très bon article de Briac Louit le Jan sauf qu’il est hélas FAUX que  » l’Europe reste associée à la justice et aux droits de l’homme » … exception faite de certains pays membre.
    ET BRAVO J-P Guth !!

  3. Bien d’accord avec Jean-Pierre Guth.

    Concernant l’absence patente de la « diplomatie européenne » du Proche-Orient comme de tant d’autres scènes géopolitiques du monde, comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Elle n’existe tout simplement pas ! Et elle n’existera pas aussi longtemps qu’il n’existera pas d’État européen, un vrai, démocratiquement légitime, ce que les gouvernements des États membres refusent catégoriquement. Il faut être lucides et cesser de se raconter des contes de fées : le projet européen, celui d’une Europe unie dans sa diversité, est en panne et il n’y a même plus de petits pas. Les grand-messes périodiques, comme les discours enflammés, n’y font rien. Chacun des 27, particulièrement la France et l’Allemagne, tire la couverture à lui, égoïstement, et se considère, sans mandat, comme porteur de la voix de l’ensemble de l’Europe, au nom de notre communauté de destin.
    Seuls les citoyens européens sont les sources de la souveraineté commune, comme c’est le cas dans chacun des États dont ils sont déjà citoyens. Il ne faut pas avoir peur des citoyens, il faut leur donner la parole et les écouter.
    Dans aucun des États membres, les nationalistes ne disposent d’une majorité absolue. Se focaliser sur le danger des partis nationalistes sans examiner les mécanismes (lois électorales) qui leur permettent parfois d’accéder au pouvoir, c’est ériger une prédiction auto-réalisatrice. Il faut, au contraire, adopter une dynamique positive et courageuse.

    • Bonsoir.
      En complément de mon commentaire de l’édito « Adieu Spinelli, bienvenue à Poutine » et de mon adhésion totale à nouveau à votre commentaire, n’y a t’il pas une lassitude à tourner en rond dans les divers articles et commentaires que nous faisons alors que la seule et vraie question à nous poser et le combat à mener est « A QUAND LA FINALISATION RAPIDE ET DEFINITIVE DE LA NATION EUROPEENNE « , quand allons nous réussir à virer toutes ces personnes qui empêchent d’atteindre cet objectif ?

  4. Bravo Briac pour ces articles ; j’apprécie ta posture en recherche de vérité et de justice.
    Oui, nous touchons là au « Tragique », cette confrontation entre l’inacceptable et l’inéluctable ! Et nous sommes troublés par notre impuissance !
    Après des siècles de domination, ce monde nous échappe ; il nous faut repenser notre place, nos valeurs fondamentales, et reconsidérer nos relations aux autres peuples. Ce sera un long chemin.
    Merci Briac de nous mettre sur cette voie.

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