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La seconde crise de Suez

En 1956, la France et l’Angleterre se lancent en compagnie d’Israël dans une entreprise militaire néocoloniale envers l’Egypte de Nasser, qui projetait de nationaliser le canal de Suez. L’expédition fut naturellement un plein succès, mais se heurta à un mur diplomatique. L’URSS fit aux pays concernés des menaces qui les émurent fort peu ; en revanche les Etats-Unis mirent fin à l’aventure sous peine de représailles économiques et monétaires. Piteuses, les deux puissances d’hier durent fissa plier bagage et découvrirent dans la douleur que leur rang était passé.

Les leçons tirées furent très différentes. L’Angleterre pris acte de sa nouvelle position de vassal et s’attache depuis à être le plus proche allié des Etats-Unis. Le soutien de Tony Blair à la guerre en Irak se comprend sans doute dans cette longue durée. La France au contraire a reconnu sa faiblesse économique et la réponse fut un accord politique large sur le Traité de Rome, quelques années après l’échec de la Communauté européenne de défense. De Gaulle fit avec, s’appuyant sur le bloc économique européen pour assurer sa liberté diplomatique. Devant l’évidence, le Royaume-Uni a d’ailleurs fini à contre cœur par rejoindre le projet européen.

Suez fut la preuve violente que ni la France, ni l’Angleterre n’étaient plus pleinement souveraines puisqu’elles ne pouvaient plus librement mener leur politique de puissance.

Le Royaume-Uni vient ce week-end de vivre un second Suez.

On a vu un nouveau gouvernement prendre les rênes du pays sur la base d’une vision ambitieuse de réduction des impôts, afin de libérer l’économie et de faire naître une nouvelle énergie. Cette baisse d’impôts n’était pas financée par une baisse des dépenses, et donc entièrement dépendante de la bonne volonté des marchés internationaux qui ont refusé de prêter l’argent. Le FMI a morigéné le gouvernement, la monnaie a dévissé, la Banque d’Angleterre a dû intervenir massivement dans l’urgence pour empêcher le système financier d’imploser, le ministre de l’économie a fait demi-tour en plein vol pour présenter sa démission et Liz Truss, hagarde, a annoncé l’abandon de son projet économique. Parlons clair, ce sont des scènes qui n’existent d’ordinaire que dans des pays du tiers-monde.

Une telle apocalypse politique est la conclusion – provisoire ? – d’un délire nationaliste autour de l’exceptionnalité du pays qui pourrait s’abstraire de toutes les contraintes existantes. Cette doctrine souverainiste est à l’œuvre chez ceux qui s’imaginent en France que l’on pourrait sans dommage avoir des déficits supérieurs à 10 % de manière régulière si nous n’étions pas « contraints » par les règles européennes, que nous saurions sans catastrophe faire tourner la planche à billet si nous retrouvions la maîtrise de notre propre banque centrale, que nous pourrions augmenter de moitié nos taux d’imposition si le marché unique n’existait pas.

Les partisans du souverainisme fantasment une puissance nationale qui n’existe plus. A l’inverse, ils ne voient que les contraintes de la cohabitation européenne et refusent d’en voir les forces.

La puissance commune d’abord. La solidarité européenne nous permet de lever plus de dettes et à plus bas taux que si nous étions seuls. Le Royaume-Uni le voit aujourd’hui, l’Italie a senti le danger hier quand la BCE a simplement menacé de la laisser libre et indépendante face aux marchés. La masse brute du marché commun nous permet de négocier des accords commerciaux parmi les meilleurs au monde. La fabuleuse politique commerciale que se promettaient à eux-mêmes les partisans du Brexit est partie en fumée. Nos normes sont par défaut les normes mondiales. Les pays ajustent leur processus de production pour qu’ils soient compatibles avec notre marché. Qui va faire l’effort de fabriquer spécifiquement pour le Royaume-Uni ? Pas même ses propres entreprises.

La solidarité ensuite. Lorsque la Grèce a détruit sa propre économie, elle a pu s’appuyer sur les autres pays d’Europe. Nous avons suffisamment dénoncé le caractère insuffisant de l’aide, sa programmation absurde, son caractère vexatoire, pour rappeler que cette aide a permis aux Grecs d’atterrir en quelques années très dures plutôt que de s’écraser en quelques mois. Et à l’heure du coronavirus puis de la crise énergétique, les leçons ont été tirées. Les européens se soutiennent, et personne n’est laissé seul.

Mais la Grande-Bretagne est seule, par son propre choix. Et les miracles économiques imaginaires que cette liberté retrouvée devait permettre ne sont tout simplement pas intervenus. Exactement comme le prévoyaient les rapports accumulés lors du Brexit, le commerce a fortement baissé, l’investissement étranger s’est effondré, la croissance est la plus faible d’Europe et l’inflation la plus élevée. Ceci place le pays dans une position délicate pour faire face à la crise énergétique.

Il n’est pas ici question de donner dans le genre prophétique sur les conséquences de l’humiliation que vit l’Angleterre. Mais il faut espérer une prise de conscience que fondamentalement, la politique impériale du Brexit n’est qu’une nostalgie.

Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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12 Commentaires

  1. Cet épisode de la politique britannique, qui essayait de renouer avec le passé hégémonique et colonial de ce pays, nous démontre très clairement que cette phase de l’histoire de l’Europe est définitivement dépassée et qui plus est totalement inadaptée à résoudre les problèmes primordiaux de notre époque.
    Non seulement le colonialisme et le nationalisme ont causé des injustices irréparables et des nombres de morts effroyables au travers de guerres complètement irrationnelles, mais ils ont aussi semé la haine entre les humains et forcé des peuples à quitter leurs pays. Maintenant certains se plaignent des conséquences et en même temps aimeraient raviver cette époque meurtrière.
    Ce dont nous avons vraiment besoin et cela de toute urgence, c’est au contraire de nous allier aux autres pour surmonter les crises que nous traversons.
    Car le changement climatique ne fera pas halte aux frontières.

    1. « Cette phase de l’histoire de l’Europe est définitivement dépassée et qui plus est totalement inadaptée à résoudre les problèmes primordiaux de notre époque »…
      mais l’esprit colonial n’a pas besoin de sortir hors des frontières… il suffit de se rendre dans quelques entreprises de l’hexagone ou d’Europe pour se rendre compte que cette culture coloniale est toujours bien vivante… Elle fait même force de Loi.
      Les colonisés ? On les reconnaît facilement… parfois ils portent un gilet jaune ou ils bloquent les raffineries.
      « La puissance commune d’abord »…. « La solidarité ensuite »….
      Ah…. Nous sommes bien d’accord.
      Alors quand le Patron de Total augmente son salaire de 52 % pour atteindre 6 millions d’euro, qu’il augmente le salaire des salariés de 52 %.
      Quand aux accords patronaux de la représentativité salariale qui ne représente que ceux qui vont encore voter après la Loi scélérate de Sarkozy en 2008, ils montrent clairement qu’en fait rien n’a changé…
      Le Patronat s’appropriera ton expression pour commencer… et le reste pour finir.
      Le salarié se contentera des miettes…
      En cas de préjudice causé par l’employeur ?
      Macron plafonne les indemnités…. Même quand il se fait épingler à 2 reprises par la CEDS.
      La culture coloniale a disparue ?
      Ah…. Non… Je ne crois pas.
      Ce sont les droits sociaux des salariés qui disparaissent….
      Les quoi ?… pardon j’ai dit une grossièreté.
      Les salariés n’ont aucun droits… sauf celui de fermer leurs gueules et d’obéir.
      Ben moi ça me rappelle le colonialisme.
      Pas besoin de voyager… Bienvenue en Europe.

      1. En effet, l’époque colonialiste était également marquée par le mépris des couches sociales défavorisées et les travailleurs en particulier qui ont été envoyé faire la guerre pour ces hommes politiques aux ambitions hégémoniques. Ils ont été eux aussi victimes de la politique de leur propre pays. C’est triste et malheureusement pas vraiment passé, je vous donne raison.
        La solution ? Se solidariser avec les humains d’ici et d’ailleurs ! Nous sommes tous dans le même bateau.

  2. C’est un article discutable à plusieurs égards. D’abord il n’y a pas de lien entre le traité de Rome et la crise de Suez. Le traité de Rome était en chantier depuis longtemps, depuis la conférence de Messine et bien avant. Il aurait été signé même sans la crise de Suez.
    La crise actuelle autour de la politique de Liz Truss n’est pas liée au Brexit mais aux choix économiques de ce premier ministre. Ces choix auraient pu être les mêmes avec la Grande Bretagne à l’intérieur de l’UE puisque de toute façon elle n’est pas dans la zone euro. Plutôt que le précédent de Suez il faut plutôt évoquer « l’hiver du mécontentement » du gouvernement Callaghan quand la Grande Bretagne a été obligée d’avoir recours au FMI. Mais la encore elle était déjà dans la CEE.
    Ce communiqué du FMI est bizarre et exceptionnel. On peut soupçonner qu’il a été fait à l’instigation du gouvernement américain qui ne cache pas son hostilité pour Truss et a refusé jusqu’à présent tout accord de libre-échange avec la Grande Bretagne. En fait Biden veut obliger le gouvernement conservateur à accepter le protocole irlandais qui est une obsession chez lui.

    1. Comme souvent, il arrive qu’un train en cache un autre. Certes, lorsqu’on mentionne le traité de Rome, la référence qui vient immédiatement à l’esprit est celui créant la Communauté économique européenne – le « marché commun », selon l’un des objectifs principaux auquel on avait coutume de l’identifier. Et, comme vous le soulignez à juste titre, celui-ci, au moment de la crise de Suez, était en chantier depuis longtemps, après l’échec du projet de « Communauté européenne de défense » en 1954.

      Mais on ne saurait oublier qu’il a été signé simultanément, également dans la capitale de l’Italie, avec un autre traité, donnant naissance, lui, à la « Communauté européenne de l’énergie atomique » – plus connu sous l’appellation d’ Euratom ». Or, ce dernier a, en partie, un lien avec la crise de Suez: à l’initiative de la France, il portait en effet sur la « communautarisation » d’une autre source d’énergie que le pétrole – le transport de ce dernier ayant été quelque peu compromis par la nationalisation du canal décidée par les autorités égyptiennes. A mon humble avis, c’est sous cet angle qu’il n’est pas erroné d’établir un tel lien historique entre Suez et Rome.

  3. Cher Arthur, encore un article fort bien écrit !

    Toutefois, il me paraît fort incomplet (sinon biaisé) d’expliquer à vos Lecteurs que « nous » (indistinctement) pouvons emprunter massivement et à taux fort bas du fait des simples « masse brute » et « solidarité européenne ».

    Pourquoi omettons-nous systématiquement de mentionner qu’en Europe, le nord germanique « surnage dans l’argent » (comme je l’entendis un jour sur SWR3), alors que le sud méditérannéen serait en banqueroute sans son arrimage au premier groupe ?

    > > > C’est bien l’argent qui attire l’argent, pas intrinsèquement la solidarité.

    Aussi, ce qui tue l’Angleterre, ce n’est pas tant sa sortie de l’UE que l’état catastrophique de ses économie, industrie et commerce : comment un pays qui compte pour moins de 1% de la population mondiale, vassalisé depuis WWII, peut-il encaisser sur la durée le second déficit commercial le plus abyssal de la planète ? N’est-ce pas là la question ?

    Cordialement, JP Schell

  4. Bonjour et merci pour cet article et vos analyses toujours intéressantes.
    J’aimerais votre avis sur une série de vidéos que j’ai trouvée peu objective et germanophobique de l’euro :
    https://youtu.be/L3Cjf73q_I0
    Ce serait l’occasion de faire une contre-analyse faisant le pour et le contre de l’euro vis-à-vis des entreprises, des particuliers et des états. Il y a certainement des points à améliorer mais je pense que nous avons tout intéret à ne pas se regarder le nombril. Personnellement je ne regrette pas du tout l’époque des taux de change lorsque l’on devait aller dans un pays frontalier pour voyager et qu’on se faisait taxer dès le début du voyage.

    1. Pour rebondir sur votre dernière phrase, je vous sais gré d’apporter en quelque sorte de l’eau à mon moulin. C’est en effet dans le même sens qu’à la suite de l’article consacré par SLE le 30 septembre au « Pacte du pouvoir vivre » j’avais moi aussi évoqué l’un des avantages découlant pour les citoyens de l’introduction de l’euro: à savoir la simplification des transactions lorsqu’on franchit une frontière à l’intérieur de la zone monétaire. Partageant mon temps entre la Belgique et la France depuis plusieurs décennies, j’ai pu hautement et concrètement apprécier les effets d’une telle simplification… ce qui ne dispense en aucune façon d’engager par ailleurs – et de manière approfondie – une réflexion salutaire en regard de votre idée selon laquelle « il y a certainement des points à améliorer ».

  5. Bonjour.
    Mon commentaire sera bref sur les déboires de l’économie britannique, la source de ces déboires est le nationalisme, le populisme, l’incompétence, etc, etc….
    Pour être fort, il faut être uni, seul on n’est rien, croire aux balivernes d’une monnaie nationale est irréaliste dans le monde actuel, comment voulez-vous qu’on vous prête pour financer des réformes si on n’a pas confiance en vous.
    Aujourd’hui, certains s’étonnent que l’ALLEMAGNE puisse mettre 200 milliards d’Euros pour aider son économie, moi pas, quand on a accumulé pendant de très nombreuse années des excédents commerciaux comme eux, on est beaucoup plus à l’aise à l’heure actuelle par rapport à d’autres.
    N’oublions pas non plus que notre EURO est ce qu’il est jusqu’à présent grâce à la bonne gestion de l’économie des pays du nord de l’Europe et de l’Allemagne.
    Bien sûr, une meilleure et plus juste répartition des richesses est plus que nécessaire.
    Actuellement, avec cette forte inflation, la cupidité de certains est insupportable, pourquoi la taxation des supers profits n’est pas faîtes, le discours de nos gouvernants à ce sujet est insupportable, il est amoral et inqualifiable.

    1. Malgré tous les commentaires critiques qu’il m’arrive de faire… Je suis tout comme vous un fervent défenseur de l’Europe…
      je n’ai pas pour habitude de mâcher mes mots et parfois je suis conscient qu’ils peuvent choquer.
      Pourtant, j’ai une raison que vous pouvez imaginer…
      Les violences patronales, les enjeux de pouvoir, le musèlement, les « meurtres mesquins » bien pourris et pervers, comme les définit Fernand Oury, en entreprise… Je les ai vécu… et je les vis encore.
      Alors quand je vois que l’Europe se profile dans une perspective de cadre, je prends peur que nos cadres n’écrivent à ses portes : Arbeit Macht Frei.
      J’ai dans mon parcours professionnel rencontré beaucoup plus d’Irma Grese que de Simone Veil…
      Quand aux Napoléons qui vous envoient au casse-pipe en se congratulant du trophée et de la gloire… j’ai donné. Les moi-je… J’ai donné.
      Ces cadres, souvent ils ne sont rien, alors ils privent les autres de leurs libertés et ils jouissent de les écraser. Ils se gavent sur leurs dos. Ils doublent leurs salaires.
      Et puis comme chez Volkswagen, ils font des barbecues avec les délégués syndicaux…. Les normes anti-pollution des barbecues… Ca en fait du CO2
      Tous ces dangers dont nous devons êtres conscients et qui menacent l’avenir de l’Europe.
      L’Europe est un « Paris » sur l’avenir. Sa lumière, sa justice, sa liberté, son égalité, sa fraternité aussi…
      Pourvu qu’elles perdurent. Alors entre les chevaux mutilés et les emprunts du RN, prions pour que nos institutions demeurent.
      C’est pareil pour le Omar, il y a des enquêtes qui n’avancent guère, mieux elles reculent….
      Pour un peu la veuve Marschall l’aurait désigné comme unique légataire tout comme les cimenteries Lambert….
      Avec ses imperfections, ses dérives, ses erreurs ou ses manquements, l’Europe est aussi un élan vital. Et je sais que nous le partageons….
      Alors on pourra pointer tous ses défauts… et on aura raison… et pointer toutes ses qualités… et on aura raison.

    1. Bonjour.
      Votre commentaire oubli des explication sessentielle aux déboires de la Grèce, les mensonges persistant sur l’état des comptes public, la communication de fausses statistiques, la corruption, etc, etc….

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