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La perfide Albion

La parole du Royaume-Uni ne vaut plus grand chose. Son gouvernement vient de déchirer en place publique l’accord le liant à l’Europe sur la question irlandaise et la Commission lui intime de revenir sur cette loi d’ici la fin du mois, faute de quoi les négociations se poursuivront devant les cours. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Boris Johnson est notoirement difficile à comprendre car il est unanimement considéré comme un menteur compulsif. Ce qu’il dit à un instant ne renseigne en rien sur ce qu’il fera le jour suivant. Il recherche toujours l’attention de son opinion publique, et calibre ses déclarations en ce sens pour un bénéfice d’image momentané. On l’avait vu au moment de la signature de l’accord de retrait de l’Union européenne, quand il avait provoqué la chute de Theresa May en honnissant le texte qu’elle négociait, avant de multiplier les déclarations martiales, mettre fin aux négociations et signer soudainement un Traité plus dur pour son pays que celui qu’il avait repoussé. Il avait alors suspendu illégalement le Parlement britannique pour l’empêcher de lire et discuter le  texte, puis l’avait dissous et gagné l’élection vendant un traité « wonderful » et « oven ready », qui ne créait aucune frontière douanière pour les irlandais. Ce qui bien sur était faux.

On pouvait s’attendre à voir se répéter ce processus pour l’accord final entre Europe et Royaume-Uni : pas de négociation, puis un blocage sur la date de fin de discussion à mi-octobre, puis des déclarations très martiales sur… la pêche, maquereau brandi en conférence de presse. Sujet très symbolique, mais concernant peu de pêcheurs artisanaux. Les droits de pêche du pays appartiennent pour les deux-tiers à 25 entreprises seulement, qui ne sont pas vraiment des PME. Ceci d’autant plus que le pays n’a absolument pas été préparé à un No-Deal et ne dispose pas des capacités de contrôle douanier nécessaires, même de loin. On s’orientait donc vers une acceptation en dernière minute par Boris Johnson des propositions européennes qu’il n’a jamais pris la peine de négocier, et l’angoisse montait plutôt sur la difficulté technique à respecter le calendrier.

Mais le gouvernement Johnson propose sa loi sur le marché unique britannique, définissant l’établissement des normes applicables aux produits dans le pays, et déjà contestée officiellement par le gouvernement Ecossais comme un coup d’Etat constitutionnel car plus centralisatrice que le modèle européen actuel. Et dans cette loi, il se donne pouvoir d’adopter les normes de produits sur le territoire de l’Irlande du Nord, « nonobstant » le Traité de sortie sanctuarisant l’unité de l’île. Il ne s’agit pas d’une coquille, mais bien d’une rupture du Traité revendiquée par Boris Johnson lui-même.

Les justifications présentées sont assez folles. Elles vont de « sauver le Good Friday agreement » apparemment en le transformant en paillasson, la tradition qu’un Parlement ne peut lier les Parlements suivants alors qu’il s’agit du même Parlement (et que ceci condamnerait tout droit international qui a pour principe de survivre aux gouvernements signataires), à l’idée enfin qu’une nation qui devient indépendante n’est pas lié par un traité avec son ancien Empire, idée qui devrait être populaire dans le Commonwealth. Boris Johnson lui même indique que la rupture est « très spécifique et limitée », juste un petit peu sur les passages qu’il n’aime pas (l’unité de l’Irlande !!). Et son argument principal est que la négociation du Traité a été « un peu précipitée » sans rappeler que c’était son exigence personnelle alors que l’Europe était prête à une extension des délais.

C’est consternant. Il s’agit d’un Gouvernement qui a pris le pouvoir pour négocier un traité, qui a proposé lui-même à l’autre partie la clause en question, a dissous son Parlement pour faire une campagne quasi-référendaire sur ce texte et l’a fait adopter par le Parlement nouvellement élu. Puis huit mois plus tard décide simplement et publiquement de ne pas le respecter.

L’effet est dévastateur internationalement. Qui désormais va s’engager dans des négociations commerciales avec un pays qui, l’encre à peine sèche, renie sans vergogne les concessions qu’il a faites dans la négociation ? Le speaker de la Chambre des représentants américain a déjà annoncé qu’aucun traité de commerce n’interviendrait avec le Royaume-Uni sans le respect du Traité de sortie et du Good Friday Agreement. Et une position attentiste prévalait déjà chez les partenaires commerciaux possibles, les négociations ayant échoué pour l’heure avec l’Australie et le Japon, dans le dernier cas officiellement pour des histoires de quota de ventes de Stilton. Pour mémoire, les Japonais mangent peu de fromage, et de bleu moins encore; les ventes de Stilton y avoisinent 100.000 € par an. En réalité, les différents pays sollicités par la Grande-Bretagne attendent de connaître l’accord la liant à l’Europe, qui représente leur véritable marché.

Passé l’effet de souffle, une première interprétation charitable serait que Boris Johnson ne voyait ce pas de trop que comme une provocation de plus, fondamentalement ni différente ni plus sérieuse que les précédentes. Il serait alors possible de continuer à avancer. Mais ce n’est nullement certain. A plusieurs reprises, Boris Johnson a indiqué qu’en cas de No Deal il ne contrôlera pas sa frontière avec la République d’Irlande, laissant à l’Europe la seule responsabilité de couper l’île en deux. Or c’est précisément la situation que crée cette loi.

Arrêtons-nous un instant sur cette idée. Il s’agirait tout simplement de créer la plus grande zone de contrebande au monde. Pas dans les sables chauds de pays en guerre civile. Au coeur des pays développés, avec le plus grand marché mondial. Et s’il faut contempler cette perspective, c’est parce que le Royaume-Uni n’est pas uniquement un producteur de maquereaux et de Stilton. C’est surtout la place financière européenne. Jean-Guy Giraud nous rappelait dans la torpeur de l’été que les négociations sur les services financiers voyaient les britanniques jouer la montre, conscients de ce que leur monopole sur certains produits oblige l’Europe à consentir des passeports financiers sans pouvoir faire respecter ses normes. En d’autres termes, après la crise de 2018 l’Europe s’est dotée de règles durcies pour la finance. Mais la place financière européenne, à Londres serait régie par d’autres normes, édictées par un gouvernement ne respectant pas les traités internationaux et menaçant l’Europe d’une contrebande massive. Ce scénario est envisagé dans les milieux européens sous le nom de Singapour sur Tamise et vient de devenir beaucoup plus crédible. Le fait que Ursula Von der Leyen ait confié la semaine dernière le portefeuille des services financiers à une Irlandaise dont la spécialité est plutôt l’agriculture est un signal assez clair adressé à Downing Street et il est possible que les négociations prennent un tour plus rude.

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Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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8 Commentaires

  1. Quelle petitesse d’esprit que de faire porter à tout un pays la responsabilité d’un comportement irresponsable chez deux de ses gouvernants!

    Pourquoi ne pas citer la démission du Haut fonctionnaire conseiller juridique ? Qui est l’équivalent de la démission du vice président du Conseil d’Etat.
    Pourquoi ne pas citer la levée de boucliers jusque dans le propre camp politique du PM Johnson avec un député qui a fait avouer au ministre une violation du droit international?

    Et en utilisant une image nationaliste anglophobe aux accents vichyste de propagande après Mers el Kebir, vous tombez dans un travers pitoyable.

  2. Malheureusement tout cet épisode de volte-face britannique, n’est qu’une confirmation de la tendance générale de signer des accords internationaux et de ne pas les respecter (Cop21, Nucléaire Iranien, Neonicotides, etc.), et ça va inspirer d’autres chefs d’état encore plus vicieux pour faire encore pire, et pas en Afrique ou ailleurs, mais en Europe. C’est n’est pas du tout de bon augure pour le futur si un climat général de méfiance est installé a travers les nations et les peuples.

  3. l’union europeenne ayant toujours en travers de la gorge la sortie de la GB manoeuvre hypocritement en sous-main pour creer moultes problemes a cette GB AFIN QU’ELLE APPARAISSE COMME LE REPOUSSOIR ABSOLU a toute autre tentation de certains 27 autres de sortir aussi ….. genre de manoeuvre bien connue !!!!!!!!!!!

  4. Boris Johnson agit exactement de la même façon que les anglais qui ont « rapter » ma société; après m’avoir proposé un « agreement » écrit de 40 pages aux conditions très honorables, je l’avais à peine signé qu’il m’attaquait en justice…pour ne pas avoir à entériner leur proposition. Ils ont perdu leur action en justice et moi j’y ai perdu une partie de ma santé!

  5. Perfide Albion nous aura causé des ennuis jusqu’au bout, vivement que nous en soyons débarrassés dans l’Union ! Mais c’est bien triste pour l’active minorité, beaucoup de jeunes en particulier, qui ne cessaient de brandir notre drapeau bleu étoilé dans leurs manifestations – et pour nos pêcheurs et nos irlandais. A voir ce que l’Ecosse va décider…

  6. Certes, on ne doit pas négliger l’ « équation personnelle » (‘comme aurait dit le Général) de Boris Johnson,dont la propre soeur a dénoncé publiquement les penchants caractériels… ce qui conforte l’idée, au vu d’un comportement répétitif toujours aussi méprisant pour la noblesse du droit, que ce n’est même pas le « Bo Jo nouveau » qui est arrivé.

    En fait, en mettant de côté les balourdises d’un stratège d’opérette, l’une des explications les plus judicieuses du malentendu euro-britannique se trouve sous la plume de Bernard Guetta, ancien journaliste (« Le Monde, France-Inter, notamment) devenu député européen, Dans son récent ouvrage « L’enquête hongroise » – qui, au-delà de la Hongrie,s’interroge sur la montée des extrémismes aussi en Pologne, en Italie et en Autriche – ce brillant chroniqueur relève incidemment que « les Britanniques avaient perdu un empire avant de devoir attraper au vol, et à contrecoeur, le train européen » (p.198). Assurément, cela caractérise de façon lapidaire l’oeuf de coucou que le Royaume-Uni avait déposé dans le nid communautaire avec son adhésion.

    Avec un peu de recul,on peut également verser au dossier l’analyse très pertinente développée par Alex Taylor – lui aussi ex-journaliste sur les ondes de France-Inter- dans son livre « Brexit, l’autopsie d’une illusion », dans lequel, outre la campagne mensongère qui a conduit au résultat que l’on sait, l’auteur met en lumière, d’une part, le clivage entre les générations: des gens plutôt âgés pour la sortie, des électeurs plus jeunes pour le maintien au sein de l’UE – et, d’autre part, entre les « nations » constitutives du Royaume: noyau anglais et partiellement gallois pour le « leave »; « résistance » écossaise et irlandaise en faveur du « remain ». Or, de récentes enquêtes d’opinion ont montré qu’une évolution se produisait au sein de la population galloise, moins convaincue aujourd’hui des vertus du Brexit. Bref, pour rester sur le terrain de l’abondante littérature relative à cet épisode, on peut s’interroger sur la pertinence du titre « Le Brexit va réussir », que Marc Roche, qui semble plus familier de la Cour de Buckingham que du fonctionnement de l’Union européenne, a donné à un ouvrage sur le sujet.

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