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La « Coronaprésidence » allemande du Conseil de l’UE : comment Merkel va-t-elle tirer sa révérence européenne au bout de 15 ans de règne ?

En Allemagne, dans un contraste saisissant avec la France, Angela Merkel est plébiscitée pour sa gestion de la pandémie, conforte sa position de personnalité politique préférée des Allemands et conduit dans son sillage la CDU à caresser la barre des 40% des intentions de vote. Le secret de sa réussite –elle a connu quatre présidents de la République française–, c’est sa capacité à piloter un gouvernement de coalition, à identifier très tôt les points de fragilité et la méthode la plus efficace pour les maîtriser, à parler peu et à négocier avec les ministres présidents des Länder. Les résultats sont là : l’Allemagne déplore beaucoup moins de morts que la France (8 851 décès au 12 juin contre 29 346 en France, soit 3,5 fois moins), elle limite la contraction de son PIB en 2020 (-6,6 % selon les dernières prévisions de l’OCDE contre -11,4 % pour la France) et a une capacité de rebond plus forte car ses finances publiques sont mieux gérées et l’économie allemande est moins tributaire que la France de l’aéronautique et du tourisme.

Cependant, cet élan n’est pas fait pour durer dans la mesure où le mandat d’Angela Merkel se terminera à l’issue des élections législatives de septembre 2021. Son successeur putatif à la chancellerie (seuls des hommes sont en lice) sera désigné lors d’un congrès de la CDU en décembre prochain. Angela Merkel entame donc sa tournée d’adieux avec l’objectif de parachever son bilan de 15 années d’action européenne.

La gamine (« das Mädchen »), comme l’avait surnommé Helmut Kohl à son arrivée au ministère de la famille en 1990, a fait du chemin au point d’avoir été désignée à treize reprises par le magazine Forbes la femme la plus puissante du monde. Elle a fait ses premières armes comme chancelière dans un gouvernement de coalition où siégeaient huit ministre sociaux-démocrates, avec une présidence de l’Union européenne au premier semestre 2007 qui porte sa marque, tant dans les négociations sur le futur traité de Lisbonne que sur les décisions sur la protection du climat, les négociations sur l’adhésion de la Turquie ou la redéfinition de la politique de voisinage.

Sa pensée est tout entière exprimée dans son discours du 13 novembre 2018 devant le Parlement européen : « Je suis convaincue que l’Europe est notre meilleure chance pour une paix et une prospérité durables et un avenir plus sûr. (…) La solidarité fait partie de l’ADN européen et doit toujours surmonter les égoïsmes nationaux ».

Même si ses convictions européennes semblent profondes, son action européenne, notamment dans la crise financière de 2008, a souvent semblé attentiste. Prudente, voire réticente, Angela Merkel a été critiquée pour son manque de décisions dans le soutien de l’État en faveur des établissements bancaires frappés par la crise de 2008. Mais ses arguments, qui invitent les chefs d’entreprises à mettre de l’ordre dans leurs affaires et les banquiers à limiter leurs rémunérations faramineuses avant de solliciter l’aide de l’État, satisfont une bonne partie de l’électorat. Les critiques n’ont pas manqué non plus lorsqu’éclata la crise grecque. Elle acceptera sous pression du président Obama, le 23 avril 2010 un plan d’aide à la Grèce de 110 Md€ puis la création d’un fonds européen de stabilité financière doté de 440 Md€, transformé en 2012 en un mécanisme de stabilité financière doté de 750 Md€. Elle sera encore plus critiquée à propos de l’accord sur l’immigration signé le 18 mars 2016 entre la Turquie et l’Union européenne. Elle cherchera à capitaliser sur l’abandon du nucléaire, tout en occultant ce qu’implique en pollution le maintien de la production de charbon pour fournir l’énergie continue (40% de la production d’électricité et 25% des émissions de gaz à effet de serre en 2017).

Pourtant, loin d’apparaître comme une « lame duck » (l’étiquette de « canard boiteux » est souvent accolée aux présidents américains en bout de parcours), Angela Merkel a retrouvé depuis le début de la crise du coronavirus une liberté d’action et de parole, qui a en partie rejailli sur son action européenne. Elle a en effet permis la volte-face du plan de relance franco-allemand du 18 mai dernier, à travers lequel l’Allemagne acceptait pour la première fois le principe d’obligations européennes communes et les prémices d’une Union de transfert.

Alors que la gestion de la crise migratoire obstruait depuis 2015 l’horizon européen de l’Allemagne, la 13e Présidence allemande du Conseil de l’UE qui sera exercée du 1er juillet au 31 décembre prochains est porteuse de tous les espoirs pour permettre à l’Union Européenne de retrouver une nouvelle dynamique et mettre un terme à un trop long règne du plus petit commun multiple.

Angela Merkel n’a plus de comptes à rendre à son parti et à son aile euro-frileuse, incarnée aujourd’hui par Friedrich Merz. Elle peut également s’appuyer sur des responsables sociaux-démocrates qui détiennent des postes-clés pour relever l’ambition européenne de l’Allemagne: Frank-Walter Steinmeier à la Présidence de la République, le vice-chancelier Olaf Scholz aux Finances, Heiko Maas aux affaires étrangères et son ministre délégué aux affaires européennes Michael Roth ou encore Svenja Schulze à l’environnement.

Malgré ces différents paramètres qui sont autant d’arguments pour envisager que la Présidence allemande conduise à une inflexion durable de l’intégration européenne, la Présidence allemande du Conseil de l’UE sera d’abord dominée par un agenda de gestion de crise et se voit déjà qualifiée dans les institutions européennes de « Coronaprésidence ».

Le programme détaillée de la Présidence allemande sera présenté le 24 juin, mais il apparaît d’ores et déjà que la gestion de crise(s) aura pour effet de séquencer la Présidence en trois phases.

Selon les « confidences » faites début juin par le représentant permanent allemand auprès des institutions européennes, M. Clauss, une première phase au mois de juillet se concentrera sur l’obtention d’un accord sur le cadre financier pluriannuel (CFP) 2021-2027 et sur le fonds de relance. Contrairement aux exercices de négociation budgétaires précédents, il ne s’agira pas seulement d’obtenir un accord sur le volume global du CFP et le partage des fonds entre États membres mais aussi de décider les conditionnalités attachées aux fonds européens et une feuille de route pour la mise en place de nouvelles ressources propres. Au regard des difficultés logistiques toujours de mise du fait de la pandémie et du fait que la Présidence allemande ne pourra réaliser qu’environ 30% des réunions qu’elle aurait pu organiser en temps normal, l’objectif de conclure la première phase au début de l’été paraît ambitieux.

Après la pause estivale, les relations futures avec le Royaume-Uni domineront une deuxième phase de la Présidence allemande du Conseil de l’UE avec l’objectif de conclure un accord avec les Britanniques pour le Conseil européen d’octobre.

Enfin, la phase 3, qui correspondra aux deux derniers mois de la Présidence en novembre-décembre, sera consacrée à des sujets de plus long terme comme la mise en œuvre du Green Deal ou la réforme du dispositif européen en matière d’asile et de migration.

Au-delà de ce séquençage des urgences, le suspense reste entier sur la question de savoir si la Présidence allemande aura l’audace de mettre en chantier des réformes de plus long terme: quid d’une réforme de la gouvernance économique européenne et en particulier du Semestre Européen pour en faire un exercice transparent, démocratique et légitime, clairement consacré à la mise en œuvre au niveau européen des Objectifs du Développement Durable ? Quid d’une réforme du Pacte de Stabilité et de Croissance, aujourd’hui suspendu, pour qu’il soit tenu compte des cycles économiques et de la qualité des investissements publics ? Quid d’un agenda de mise en œuvre concrète du pilier européen des droits sociaux ?

Enfin, le legs européen d’Angela Merkel se jugera à l’aune de l’impulsion qu’elle pourrait donner au débat sur l’avenir de l’Europe. La Conférence sur l’Avenir de l’Europe sera-t-elle plus qu’un exercice de communication? Angela Merkel osera-t-elle proposer une feuille de route sans tabous qui puisse inclure des réformes des traités, dépasser les questions simplement institutionnelles, donner une dimension plus participative à l’Union européenne et permettre que les élections européennes soient l’occasion de présenter de réelles alternatives politiques plutôt que de continuer à présenter l’intégration européenne comme une fatalité « TINA »?

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Matthieu Hornung

Matthieu est co-animateur de Sauvons l'Europe en Belgique et administrateur au Comité Européen des Régions

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2 Commentaires

  1. Dab=ns le travail à faire pour développer le fonctionnement démocratique de l’Europe je suggère que pour rapprocher les associations européennes dont l’objet est l’Europe de les autoriser à venir proposer au Parlement Européen leurs idées, suggestions et propositions en utilisant le mécanisme utilisé en France dans les trois villes de Paris, Lyon et Marseille intitulé CICA ( Comité d’Initiative et de Consultation d’Arrondissement, loi PML du 31 décembre 1982) En effet ce dispositif unique en France permet aux associations qui ont une activité dans ces 3 villes de s’inviter aux Conseils d’Arrondissement concerné pour débattre avec lui sur toute critique, proposition, réforme qu’elles souhaitent sans que le maire de l’arrondissement concerné puisse s’y opposer. Enfin si elles le souhaitent elles peuvent demander aux Conseils d’Arrondissement concernés de voter la/les propositions que ces associations font en conclusion de leur présentation.

  2. Questions :BlackRock, conseillère de la Commission européenne, une action philanthrope ? Les financiers de la dette (Blackrock, les financiers français du CAC, allemands…), prêtent-ils aux contribuables européens et français de l’argent afin qu’ils sauvent les entreprises dans lesquelles ils ont investi :L’état (Renault…), Arnault, Pinault, Bettencourt, Dumas…? Blackrock détient des parts dans 18 sociétés françaises du CAC (banques, mutuelles, assurances, Sanofi, total, Vivendi…). Cet argent va-t-il servir à continuer la numérisation de la société, la télématique, auto-entrepreneuriat sans charges, dérèglement des droits du travail…vers une ubérisation de la société, fin de l’argent liquide, fermeture des DAB et des agences, consultations médicales par le net, 5G, IA, vente et concentration des données, traçages, reconnaissance faciale et télésurveillance accrue, généralisation du E-commerce, fin des petits commerces de proximité, drives, magasins avec caisses automatiques CB et vigiles, Amazon détaxé, le développement de lobbies « écologiques » industriels… ?

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