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L’Europe face à la chute du fédéralisme américain

La Cour suprême américaine est entrée en sécession.

Sa décision relative à l’avortement, qui a fait grand bruit, n’était que la première d’une série qui met à bas la construction de l’Etat fédéral américain et des libertés publiques, tant elles sont indissociables. En une poignée de jours, la protection du droit des Indiens à gérer leurs territoires de réserves ont été levées, les restrictions au port en public des armes à feu interdites, la neutralité religieuse des écoles publiques supprimée, enfin la possibilité pour le gouvernement fédéral d’imposer des cibles d’émission de CO2 détruite. Elle vient de se déclarer compétente pour juger de la possibilité pour l’Etat fédéral de contrôler le processus électoral dans les Etats fédérés, c’est à dire d’assurer des élections libres et démocratiques.

Ceci est la conséquence de la capture des institutions par une contre-révolution conservatrice lourdement financée sous fonds privée, depuis des décennies. Petit à petit, ils ont érodé les institutions en prenant les pans les plus fragiles pour les tordre. Et réduire la réalité de la démocratie américaine. Le dernier président Républicain a avoir rassemblé une majorité de suffrage est Bush père. Ses successeurs ont été désignés avec moins de voix que les candidats démocrates. Le Sénat américain est dominé par des représentants d’Etats républicains qui, cumulativement, ont une population inférieure à celle de New-York. Et on a vu comment les Républicains ont perverti le système de nomination des juges de la Cour suprême et comment les nominés ont menti sur leurs intentions jurisprudentielles pour se faire confirmer.

Tout ceci vient de loin. Dans les années 70, les travaux académiques de la droite néoconservatrice analysaient comment assurer un leadership politique. Les réponses : supprimer les points de vote dans les quartiers démocrates, supprimer le droit de vote des noirs en les condamnant massivement à de la prison, réduire l’éducation des quartiers populaires. Les porteurs de ces théories sont arrivés au pouvoir avec Georges W. Bush et ne sont pas des marginaux.

Aujourd’hui, c’est le coeur de la démocratie américaine qui est attaqué. Au-delà de la tentative de coup d’Etat sur le Capitole, si la Cour Suprême dénie à l’Etat fédéral un contrôle des élections au niveau des Etats, la mise en place de démocraties « limitées » va se développer. Le processus est déjà en cours, et comme la vie démocratique fédérale a nécessairement lieu localement, c’est également l’Etat fédéral qui est menacé.

Quelles leçons les Européens doivent-ils en tirer ? L’Europe s’est bien gardée de se mêler de certains sujets très nationaux. L’avortement pourrait être l’étendard de ces sujets laissés à la sagesse des peuples locaux. Mais la réalité est que cette approche est viciée. Elle repose sur l’idée que l’Europe est une construction technique de marché, et que l’espace de démocratie est local. L’expérience de l’effondrement américain nous enseigne que c’est faux.

Nous commençons à connaître des démocraties limitées en Europe, en Hongrie et en Pologne par exemple. La France même est-elle à l’abri ? La montée du Front National, une pratique de plus en plus policière de l’ordre public, sont des signes de mauvaise santé. Qui peut garantir les droits des citoyens, si ce n’est la construction européenne ? Pourquoi un niveau de gouvernance devrait-il être le gardien exclusif de l’autre, et pourquoi l’ensemble des espaces où les citoyens peuvent exprimer leur voix démocratique et faire valoir leurs droits ne devraient-ils pas se consolider les un les autres ?

Avec la politique de contrôle des fonds européens pour les Etats ayant mis en cause l’indépendance de leur juste, l’Europe a fait un premier pas dans cette voie. Elle va devoir réfléchir sincèrement à la suite.

Nous ne sommes plus au temps d’un Moloch technocratique. L’Europe a un Parlement élu au suffrage universel qui joue son rôle, la Commission est constituée de personnalités politiques, et bien sûr le Conseil de gouvernements démocratiques. La volonté des citoyens s’exprime à Bruxelles, comme à Paris. Nous n’avons simplement pas la même habitude d’y porter attention.

Nous ne sommes plus au temps d’un patchwork d’intérêts techniques. Les Européens ont pris conscience de leur solidarité commune depuis la crise de 2007. Cela s’exprime de manière spectaculaire avec la guerre en Ukraine, où les opinions publiques se sont imposées au monde politique. Mais même sur la crise de la Covid. Alors que l’Europe n’avait aucune compétence légale, elle s’est saisie du problème à une vitesse exceptionnelle et a mis en place une politique de cohésion plus rapide et plus profonde que celle des Etats-Unis.

Nous pouvons désormais nous poser des questions taboues comme celle de l’avortement, et de toutes celles qui peuvent venir derrière. Car le vent mauvais qui souffle à Washington traverse souvent l’Atlantique, et nous devrons y être prêts.

Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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24 Commentaires

  1. Rassurez vous, dans 5 ans quand le RN briguera la présidence, ce sera le même son de cloches…
    Entre « Nous n’oublierons pas », « on nous a volé notre élection », « Il faut sortir de l’Europe et de l’OTAN »,
    « les noirs et les bougnouls dehors », Ah Alger… Ah Dien Bien Phu… qu’est ce qu’on s’est marré…
    « Nous nous sommes battus pour la liberté »…
    Ils se sont surtout comportés comme des grosses merdes… et ne vous attendez pas à ce que cela change avec la Famille Lepen qui aime bien dépouiller les pauvres, les arabes, l’Europe ou les handicapés.

          1. c’est nous les gars de la marui-ine euh…
            quand on est dans les cols bleus…
            et Fk U
            Bande de nazes

  2. En même temps le vent bon qui est né en Europe peut aussi traverser l’océan dans l’autre sens…Pour une fois que les deux continents sont en phase politiquement avec des questions semblables à gérer …C’est un parallélisme historique, qui naît à l’occasion d’offensives majeures contre la démocratie, mais c’est aussi une occasion historique de réaffirmer des socles de valeurs.

    1. Merci pour votre optimisme. Après tout, nous n’avons pas voté que pour Madame Lepen, nous avons voté aussi pour son antidote, la FI et leur expansion « nupes », qui contrebalancera je l’espère les volontés toxiques…
      L’Europe saura peut-être exporter vers l’ Amérique quelques idées qui feront réagir les citoyens épris de liberté et de justice!!

      1. Oui, et les Américain.e.s commenceront à prendre au sérieux l’Europe et à comprendre en quoi nous avons parfois raison quand nous critiquons certaines de leurs dérives…!!! Pas par condescendance, mais par expérience…Tout le meilleur à tout le monde, vive l’Europe, vive la démocratie, vive la paix et l’entente entre les peuples dans leur riche diversité !!!

        1. J’espère juste que nous n’aurons pas à débarquer sur le continent nord-américain pour mettre à bas une dictature fasciste…

      2. Bonjour.
        Madame FOUCAUT, j’espère en effet que l’Europe sera exporté ses idées de liberté et de justice, elle devra pour cela se réformer, ses institutions ne sont plus adaptés au monde actuel, il y a trop de compromission et de corruption en son sein, trop de concession à des états de non droits (Pologne, Hongrie, etc…).
        Attention, quand on déroge à certains principes par facilité ou lâcheté, on permet aux extrêmes d’arriver au pouvoir avec des conséquences catastrophiques.
        Si vous ne l’avez pas vu, je vous conseille de voir « L’œuf du serpent » de BERGMAN, édifiant ?
        Le spectacle offert par les USA est plus que déroutant, nous devons comprendre que la finalisation de la construction européenne est la priorité des priorités, nous devons acquérir notre indépendance par rapport à toutes les grandes puissances existantes, j’ai l’impression que le conflit UKRAINIEN nous éloigne de ce but alors qu’il aurait du nous montrer l’importance CRUCIALE de cette nécessité.

  3. En fait c’est un genre de seconde guerre de Sécession ! Mais comme, comme le dit Marx, l’histoire ne se répète qu’en farce…

  4. A la suite de l’inepte et absurde Brexit, qui démontre tout son décalage avec la réalité, ces décisions rétrogrades seraient-elles un symptôme d’une civilisation anglo-saxonne qui tenterait de faire tourner en arrière la roue de l’histoire (tentative toujours vouée à l’échec puisque le temps n’a qu’une direction) pour retarder la fin de l’idéologie néolibérale et le passage à un nouveau paradigme où la conscience des intérêts globaux de l’humanité est remise en avant par la question écologique, et invite à revoir tout ce qui dysfonctionne dans l’organisation du monde ? Et au passage oblige à un pas en avant de la conscience et de la responsabilité humaines peut-être jamais vues dans l’histoire…

  5. Mon interrogation sur les conséquences pour l’Europe, concerne deux choses 1/ la question des votes : le vote à l’unanimité est plus long mais crée des accords portés par tous; le vote à la majorité est plus rapide mais crée des habitudes de non respect des règles collectives ; 2/ ma seconde interrogation est que nous devons être prudent sur ce qui se rapproche du sociétal géré par l’Europe, car les traditions , les cultures pèsent très lourds !

  6. L’ancien patron de la F1 défend Poutine: “Je pourrais prendre une balle pour lui…
    Ben y’a qu’a demander….
    Aussitôt dit, aussitôt fait… et sans oublier les 10 millions de victimes et sinistrés Ukrainiens,
    Ca s’appelle du fédéralisme Américain.

    1. Le fédéralisme… entre celui d’Europe et d’Amérique, le Brics pointe son nez…
      Il promet des échanges commerciaux équitables entre le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine…
      Du moins c’est ce que Poutine annonce…
      Tous décrient le fédéralisme à l’Américaine, tous veulent le déconstruire et le reconstruire puisque eux même n’échappent pas aux lois du marché.
      Le seul fédéralisme et la seule société viable sera peut-être celui ou celle où l’argent n’aura plus de valeur, où au lieu de le gagner, il sera donné.
      Mais ce jour là les riches ne seront plus rien.
      D’ailleurs sans tous les pauvres autour, ils ne sont rien.
      Je doute fort que le Brics de Poutine efface de ce Monde l’emprise des castes dominantes, et je ne doute pas qu’ils reproduiront la même chose.

      1. En fait le fédéralisme c’est quoi ?
        Puisque tous se fédèrent autour de l’or…
        Poutine peut toujours vouloir donner des leçons… Le jour où il féderera les hommes autour de la valeur de la vie, il aura appris quelque chose…
        Cette guerre inutile en Ukraine prouve qu’il n’a rien compris, que la prédation se poursuit et qu’il veut tout s’approprier.
        Il aurait été possible de changer les choses autrement, sans toute cette violence, avec un peu d’intelligence.

        1. Bonjour MP.
          Si vous relisez mon commentaire et mes commentaires passés, vous remarquerez que je n’arrête pas de préconiser la finalisation rapide de la construction européenne pour ne pas être pris en otage par les différentes grandes puissances.
          Je suis à 100% d’accord avec votre analyse, nous avons une façon de nous exprimer un peu différente mais qui se rejoint sur le fond.
          Nous sommes entourés par des responsables politiques sans scrupules au niveau national et européen, encore hier 05/07 sur ARTE à partir de 20h55, nous en avions la démonstration concernant les pesticides et autres, ce sont de véritables assassins, ceci pour gagner de l’argent sale, ils assassinent nous même, nos enfants et les habitants des pays en développement ou sous développés, personnes ne s’insurgent et pourtant c’est très grave, même à SAUVONS L’EUROPE, je n’ai jamais lu d’écrits qui condamnent cela ?
          Il faut arrêter de regarder ailleurs,

          1. Bravo…
            la seule chose qui importe tient en quelques mots… La vérité, la justice, et le fameux triptyque liberté, égalité, fraternité…
            je ne doute absolument pas de ces valeurs Européennes que vous défendez et je sais que vous êtes conscient de tous les dangers qui les menacent…
            Restons vigilants, car quand le fond ne l’emporte pas, la forme change….
            Le mal restera aux pieds de l’Europe… soyez en convaincu.
            je vous remercie pour votre statut et sachez qu’au pied de l’escalier la France, l’Europe et le Monde ont besoin de piliers.
            Une terre d’humanité et de tolérance et non une terre de merdes pour répondre aux questions identitaires.
            Plus jamais ça.

          2. quant au profit, a l’Or et à l’Orgueil… je prends précisemment l’avion pour me taper des putes et de la coke a Dubaï dans quelques heures….
            En tant qu’influenceur je mettrai sur les réseaux sociaux les exploits de mes aventures et comme je refuse que l’on me chie sur la gueule je reviendrais en France vendre ce qu’il est encore possible de vendre…
            D’ailleurs vous même… vous valez combien ?
            J’achète…. comme dirait l’autre sugar daddy de sanki panki
            Tant qu’il reste quelque chose à vendre sur terre, il y aura la paix…. c’est ce que disait Fantine.
            Après les cheveux, les dents… elle a vendu le reste.
            Voici l’homme… Ecce Homo…. pauvre misérable.
            La gloire, l’orgueil et l’Or nous tuerons tous.
            Vae Victis… et bienvenue sur Terre où tout est à vendre.

  7. Je le publie ici parce qu’il montre en particulier que les auteurs de la constitution américaine n’avaient pas prévu de possibilité de destitution de juges pour instrumentalisation de leur pouvoir judiciaire à des fins politiques (pour ne pas dire idéologiques). Un oubli funeste à méditer…

  8. Cependant un mensonge pendant la réponse sous serment devant le parlement pourrait entraîner une destitution : https://www.theguardian.com/us-news/2022/jun/27/alexandria-ocasio-cortez-supreme-court-justices-impeach-kavanaugh-gorsuch-thomas
    Pour compléter l’info sur ce sujet (en anglais) le constat accablant de la leader démocrate Elisabeth Warren sur la perte de légimité brutale de la cour supreme américaine après les récentes décisions caricaturalement idéologiques
    https://www.theguardian.com/us-news/2022/jun/26/elizabeth-warren-democrats-question-supreme-court-legitimacy

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