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Jim Becker : les forces anti-démocratiques et nationalistes apprennent rapidement les unes des autres

Jim Becker est un syndicaliste américain, membre de l’AFL-CIO, qui a longtemps travaillé au resserrement des liens syndicaux entre les deux rives de l’atlantique. Il est interrogé par Jean-Pierre Bobichon sur la situation politique américaine et le moment populiste qu’incarne Trump.

Jean-Pierre Bobichon: Bonjour Jim, merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions. Explique-nous ton trajet syndical et tes liens avec la CFDT ?

Jim Becker : J’ai rejoint mon premier syndicat en 1973 en tant que travailleur de l’automobile dans une usine Ford en Californie. Après avoir quitté l’usine, j’ai travaillé pour l’AFL-CIO aux niveaux local, des états, national et international. Plus tard, j’ai travaillé pour la CISL, l’OIT et le Council of Global Unions.

En 1982, j’ai été affecté au bureau de l’AFL-CIO à Paris. Ce bureau et son directeur, Irving Brown, travaillaient étroitement avec FO, et ce depuis sa création. Les relations avec la CFTC et, après 1964, avec la CFDT étaient plus limitées et Irving souhaitait les développer.

C’est mon collègue Paul Barton et moi-même qui avons entamé les discussions avec la CFDT, avec Jean Kaspar, qui à l’époque était son secrétaire général et surtout, avec Albert Mercier et Roger Briesch et son équipe. On a partagé la même passion pour le syndicalisme et la justice sociale. Le courant passait bien entre nous. Les discussions politiques et la coopération étaient basées sur la confiance et l’honnêteté. Ces bonnes relations se sont poursuivies sous la direction de Nicole Notat et de Jean-François Trogrlic. Après mon départ de Paris en 1991, si mes contacts avec la CFDT sont devenus moins fréquents, les relations entre les deux organisations ont continué avec mes deux successeurs à Paris, Jerry Zellhoefer et Penny Schantz.

Quel est votre avis sur les élections américaines ?

L’élection de Joe Biden a apporté un soulagement et un sentiment d’espoir. Pour moi, l’élection de Donald Trump est le résultat et non la cause du mécontentement et de la polarisation. Au cours de ses quatre années de mandat, il a accentué les divisions et porté atteinte à notre capacité d’ouverture aux autres et de débat.

Les divisions dans nos communautés demeurent et sont amplifiées par les médias sociaux, ce refuge où « les amis » sont de votre bord.

Il est important d’avoir un président qui veut guérir et apaiser le pays plutôt que d’attiser les flammes du racisme et de l’extrémisme. Comme Biden l’a souligné, il y a une différence fondamentale entre un adversaire et un ennemi.

Malgré la désinformation, les mensonges et les obstacles mis en place pour pourvoir voter, combinés aux difficultés causées par la pandémie, un nombre record d’Américains ont voté. Les femmes ont voté massivement pour Joe Biden, tout comme les américains d’origine africaine, latine et asiatique. Les jeunes, qui auparavant votaient peu, ont cette fois voté, mobilisant leur enthousiasme et celui des autres. Joe Biden a également réussi à capter les votes démocrates de nombreux électeurs blancs. Quant au mouvement syndical, il n’a ménagé aucun effort pour encourager les gens à voter.

Y a-t-il des caractéristiques de cette élection qui sont pertinentes pour l’Europe comme pour le reste du monde ?

La polarisation et ses effets ne s’arrêtent pas aux frontières des États-Unis. La démocratie a été mise à mal dans de nombreux pays. Les forces anti-démocratiques et nationalistes apprennent rapidement les unes des autres.

Les démocrates devraient aussi apprendre les uns des autres et s’attaquer aux dangers de la marginalisation et de l’injustice croissantes ainsi qu’à la propagation de la haine et des mensonges. Ces menaces à nos libertés ne disparaîtront pas facilement. Le président Trump a été élu, en 2016, en partie en suscitant la peur et l’hostilité envers les migrants et les réfugiés. Cela n’a pas fonctionné cette fois-ci. Mais même si les États-Unis sont une nation d’immigrants cela y reste un défi qu’il sera encore plus difficile de relever dans des pays aux populations plus homogènes.

La construction de la démocratie ne se limite pas aux salles des parlements et aux partis politiques. Elle passe aussi par le biais des syndicats et le développement de la participation et de l’action dans d’autres organisations de la société civile.

L’éducation est essentielle pour soutenir la démocratie. C’est dans nos écoles, comme à la maison, que les jeunes apprennent les valeurs de la démocratie, de la tolérance, de l’acceptation des autres et de la paix. Les jeunes doivent également acquérir les compétences nécessaires pour devenir des citoyens actifs, en développant notamment la pensée critique, l’écoute, le débat et la capacité d’agir avec confiance. Le tissu démocratique de demain se tisse dans les salles de classe d’aujourd’hui.

Quel est l’impact de l’élection sur le multilatéralisme et la solidarité mondiale ?

Aux Etats-Unis, sur des questions nationales importantes comme les soins de santé, les droits syndicaux, le salaire minimum, les impôts équitables, l’éducation, les problèmes environnementaux, notamment en matière de réchauffement climatique, les nominations judiciaires et les dépenses publiques, le pouvoir du Président est limité, surtout lorsque les deux grands partis ont déjà du mal à se parler et encore plus à se mettre d’accord.

Toutefois, le Président dispose d’une latitude beaucoup plus grande en matière de politique étrangère. Et au vu de son long parcours politique, en tant que sénateur, vice-président et candidat à la présidence, M. Biden sait l’importance des alliances. Il ne se laissera pas intimider par les dictateurs et n’insultera ni n’ignorera les amis des États-Unis. Il n’est pas ambivalent à propos de l’OTAN ou de l’Union européenne. Il veut que les organismes multilatéraux mondiaux fonctionnent bien avec la participation des États-Unis. Cela signifie également qu’un accord sur l’Iran visant à limiter la propagation des armements et d’autres mesures visant à construire un monde plus stable et pacifique seront à nouveau sur la table.

M. Biden a clairement indiqué qu’il respecte la science. Il ne confond pas les faits établis avec des opinions. C’est valable autant pour la COVID-19 que pour le changement climatique. Il a annoncé que l’une de ses premières priorités sera de rejoindre l’accord de Paris sur le climat, et qu’il s’efforcera à mettre en œuvre les mesures nationales nécessaires pour ralentir le réchauffement climatique. Ces mesures sont à prendre par le Congrès, ce qui n’est pas évident. Ce qui pourrait faciliter l’adoption de certaines lois c’est l’opinion publique qui a changé suite aux événements météorologiques extrêmes tels que les incendies, les ouragans et les inondations de ces dernières années.

La longue expérience politique de M. Biden l’amène également à comprendre la nécessité d’une solidarité mondiale. Il a immédiatement reconnu que la pandémie actuelle, par exemple, est un problème mondial qui nécessite une réponse mondiale, et pas une occasion pour les États-Unis de rivaliser avec le reste du monde. Cela vaut aussi pour que réussisse la reprise mondiale. Dans un monde intégré et interdépendant, la solidarité, surtout avec les pays en voie de développement, est essentielle pour la prospérité du monde.

Joe Biden, à 78 ans, sera le président le plus âgé de l’histoire des États-Unis. Il appartient à cette génération de l’après-guerre qui a compris que la prospérité et le progrès en Europe étaient essentiels pour l’avenir des États-Unis. Avec Biden, on peut espérer retrouver la qualité des débats et des prises de décision responsables au niveau mondial.

Jean-Pierre Bobichon

Jean-Pierre est membre fondateur de Sauvons l’Europe, et Conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors

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Un Commentaire

  1. Les remèdes envisagés par Jim Becker pour lutter contre le délitement de l’esprit démocratiques, le clivage des opinions et le développement du nationalisme ne sont plus adaptés à l’évolution des sociétés de ce monde. L’éducation, les syndicats, la lutte contre les inégalités ou la pauvreté : oui c’est certain mais cela ressemble à de l’incantation. Ce n’est plus suffisant. Une trop grande partie des peuples se sent perdue et aspire à une nouvelle utopie. La réponse qu’elle apporte à cette perte de repères se traduit par la désignation de boucs émissaires, la demande d’autorité et, pour certains, l’engagement dans des dérives religieuses ou politiques.

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