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Goulard last blood

Sylvie Goulard ne sera donc pas Commissaire européenne. C’est un événement politique majeur qui ne peut être sous-estimé: le Parlement européen s’estime assez fort pour barrer la route, pour la première fois, à un candidat issu d’un grand pays et sur un poste important. L’évolution de la pratique constitutionnelle s’ancre. Là où les traités prévoient essentiellement une validation de l’ensemble de la Commission, le Parlement a conquis le droit de valider individuellement les Commissaires. Tous ceux qui expliquent que la démocratie parlementaire est inconnue dans l’Union sont bienvenus dans les commentaires, pour nous expliquer en quoi le système français d’un Parlement en laisse est supérieur.

Sylvie Goulard n’est pas la seule à trébucher: les prétendants hongrois et roumains ont été jugés trop corrompus. Le gouvernement roumain, qui se débat pour sa propre survie dans une affaire de corruption, a proposé à Ursula von der Leyen un autre nom qu’elle a écarté pour les mêmes raisons, sans le présenter au Parlement. On apprend au passage que lors de la constitution de son équipe, elle avait déjà joué du prétexte de la parité pour refuser cette personne, ce qui confirme ce que nous avions écrit sur ce sujet. Quand au candidat polonais au portefeuille agricole, il a semblé tellement incompétent sur son sujet que son maintient tient à une seconde audition.

Que s’est-il passé ? Les acteurs se renvoient la balle, avec une intervention assez incroyable d’Emmanuel Macron qui demande « à comprendre ». Il explique avoir proposé trois noms à von der Leyen, ce qui est une première information très intéressante. C’est cette dernière qui aurait demandé Sylvie Goulard, malgré les avertissement d’Emmanuel Macron sur les soupçons pesant sur elle. Ce choix aurait été validé par la Présidente de la Commission auprès des principaux présidents de groupe, et le retournement d’hier serait donc incompréhensible. La présidente du groupe SD dément pour sa part avoir été consultée.

La débâcle est à la rencontre de quatre axes, dont deux s’attachent à Emmanuel Macron.

Le premier est la personne de Sylvie Goulard. Unanimement reconnue comme compétente, elle a été emportée pour des raisons d’éthique. On a en tête évidemment les soupçons pesant sur l’affaire des assistants parlementaires du Modem, mais avec un peu d’habileté ceci aurait pu être enterré comme un problème mineur, chacun reconnaissant qu’elle ne se situe éventuellement qu’à la marge de ce système et l’argent ayant été remboursé. Un peu de rondeur aurait aidé, mais l’arrogance française a joué à plein. Sylvie Goulard a opéré une défense frontale du type circulez y’a rien à voir. Interrogée sur sa démission du Gouvernement français et sa candidature à un gouvernement européen, elle a répondu en substance que les standards français d’éthique étaient plus élevés que ceux des autres pays et que donc si elle ne pouvait pas être ministre en France, ça passerait pour la Commission. On a connu plus diplomate.

Mais la vraie difficulté a été l’affaire Berggruen. Lorsqu’elle était députée européenne, elle a été rémunérée plus de 10.000 euros par mois par cette fondation en tant que conseiller spécial, mais s’est révélée dans l’incapacité de décrire concrètement son travail au cours des deux auditions et dans ses réponses écrites. Elle ne connaissait pas non plus les activités du fondateur de cette institution, ni les financements de cette dernière. Elle a sans doute touché à ce titre plus de 300.000 €, sans pouvoir justifier d’un travail réellement effectué. La somme fait sortir cette question du registre des peccadilles, si l’on veut bien considérer que cette fondation a une réputation très atlantique et que Sylvie Goulard devait notamment être en charge de l’industrie européenne.

Le second axe va à Ursula von der Leyen, mal élue et ayant du négocier l’équilibre de sa Commission avec les groupes politiques du Parlement, il a semblé que l’architecture finale s’écartait peut être de ce qui avait été convenu. Elle reçoit aujourd’hui un message clair du Parlement que sa majorité ne tient qu’à un fil.

Macron enfin, et avec lui la France. Le retour de l’influence française en Europe est diversement apprécié, ce qui est logique. Le portefeuille négocié sur mesure pour Sylvie Goulard était très important, et les groupes européens font savoir qu’ils vont tenter d’en obtenir le rétrécissement. Nous sommes ici dans une tectonique des plaques où, en plus des jeux nationaux, s’exprime un fond de vigilance pour éviter qu’aucun pays ne devienne trop puissant individuellement dans l’ensemble.

Et pour finir, plus personnellement Macron. Les conservateurs du PPE lui reprochent d’avoir cassé leur monopole sur les institutions, et Manfred Weber de l’avoir empêché de devenir Président de la Commission (il ne l’aurait en tout état de cause pas été, n’ayant pas de majorité au Parlement). C’est donc une revanche personnelle qu s’exprime en dégommant Goulard. Le PPE a même été maladroit jusqu’à sortir par inadvertance sur Twitter un document (depuis effacé) annonçant qu’ils allaient tuer Sylvie Goulard lors des secondes auditions. Il s’agit là clairement d’un acte politique de rétorsion entre courants démocratiques dans un équilibre de pouvoirs. On peut discuter ad nauseam de son honorabilité, mais ceci ne doit pas masquer la réalité de l’affaire: l’ensemble des groupes a voté contre la candidature de Sylvie Goulard, à l’exception du sien. Le ralliement du PPE ne lui aurait pas permis d’être confirmée dans ses fonctions.

L’affaire laissera des traces profondes, et la Commission part mal aimée. Mais là encore, le système français dans lequel le fait du Prince impose des ministres qu’on va voir démissionner au fil de l’eau sur des sujets parfaitement prévisibles est-il bien supérieur ?

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Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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25 Commentaires

  1. Sur le fond, bon article, félicitations. Vous ne versez pas dans le discours naïf et arrogant d’une partie de la presse française qui s’obstine à réduire le rejet de Goulard à une simple vendetta des autres partis. Il ya de cela, certes, mais pas que cela car si l’on exclut ces éléments de « vengeance », il faut bien admettre que la candidature de Goulard aurait de toutes les manières été rejetée. D’ailleurs, les deux questions à se poser sont celles-ci : comment Goulard a-t-elle pu penser, en quittant son confortable poste à la Banque de France, qu’elle allait être acceptée par le parlement européen malgré l’affaire du Modem et sachant que son travail de consultante pour le think tank américain aurait été révélé? Comment Emmanuel Macron pouvait-il penser que Goulard serait acceptée par le Parlement européen et qu’une simple assurance des chefs de parti suffirait? A mon sens, deux réponses : 1) L’arrogance française et plus spécialement des énarques, qui cultive l’entre-soi en écartant du revers de la main une réalité judiciaire qui grève la carrière politique de Mme Goulard 2) Le corollaire de cette arrogance : l’ignorance française de la réalité de la démocratie européenne où la séparation des pouvoirs est plus prégnante. Les parlementaires européens ne sont peut-être pas plus intelligents que leurs collègues français mais contrairement à ceux-ci ce ne sont pas des godillots. Et la situation de Mme Goulard était intenable. D’ailleurs, une 3ème question surgit : pourquoi n’a-t-elle pas jeté l’éponge à l’issue de la première audience? Elle en serait sortie la tête haute, aurait sauvé sa carrière politique et la France n’en serait pas ressortie humiliée. Réponse à cette question, toujours la même : arrogance française et son corollaire, l’ignorance des réalités de la démocratie et de la politique européennes. Vote article aborde implicitement ces deux aspects, c’est pour cela qu’il est bon et que je vous en félicite.

    1. JL LAFFINEUR veut être précis, il faut l etre jusqu au bout
      – SG a payé son assistant qq mois après la rupture de son contrat en tenant cpte de la protection sociale francaise dans ce cas, qui est + avantageuse que l’ européenne : elle a remboursé y compris les cotisations sociales (les 45k€) : cela a été vérifié permettant d’admettre sa candidature -> Il est paradoxal que les eurodéputés RN ait pu voter alors qu’ils ont des emplois fictifs nombreux pointés depuis longemps par l’UE sans le début d’un remboursement !
      – son travail pour le think tank n’était pas caché car déclaré par SG, Il n’y a pas de révélation, mais du « buzz ». -> Les journalistes devraient en profiter pour donner la liste des eurodéputés qui ont un travail à-côté avec des revenus encore supérieurs, à un niveau de travail et de compétence difficilement alignables à celui de SG

      1. Quelque chose de problématique ne devient pas inoffensif dès lors qu’il est public. La publicité vise à dissuader les actions problématiques, et la leçon va sans doute être un code de conduite s’appliquant au Parlement (une majorité semble se dessiner en ce sens).

        Pour le reste, les eurodéputés RN ne sont pas candidats à un poste de commissaire…

      2. La rhétorique consistant à proclamer / dire / sous-entendre : « oui, mais y’en a d’autres qui font pire, alors c’est pas (si) grave » n’élève généralement pas le débat. On le voit notamment dans les prises de position, justifications et autres, autour de la question du réchauffement climatique et de la nécessité de changer beaucoup de choses pour s’en sortir, pour nous et pour les générations futures…

      1. Bonjour Arthur, ma critique, si je peux dire, est qu’il n’y en a pas assez des comme vous qui portez à la connaissance publique ce que la plupart de nos politiciens s’efforcent de garder… sous le tapis.
        Mille merci pour votre travail, bien apprécié et partagé par nous, les honnetes citoyens.
        Gianni Lequoque

  2. Je n’ai pas du tout aimé le retour aux anciennes pratiques concernant la désignation du (de la) président(e) de la commission. Ce fut, selon moi, un recul de la démocratie parlementaire.
    Le français pro-européen que je suis, regrette cette décision car madame Goulard est quelqu’un qui a prouvé sa valeur au sein des instances européennes au plus de la crise. La France représentée au sein de la commission par quelqu’un de cette qualité fait que cela aurait eu de la gueule.
    Le pro-européen français que je suis, constate que la Parlement européen est dans son rôle (contrôler l’exécutif) et qu’il l’assume parfaitement.
    Je ne suis pas naïf, les décisions prises comprennent une part de bassesses politiciennes. Et je prends ça pour une bonne nouvelle.
    Les institutions européennes deviennent des lieux de débats politiques (et politiciens dans la définition la plus triste du mot). C’est une avancée.

  3. Très pertinente analyse .ok pour l arrogance mais ayant suivi une partie des débats , la violence et la vengeance se trouvaient chez un grand philosophe catholique, tête de liste de son partie aux européennes, dont le ton de l’ intervention n ‘était pas très …chrétien. Il a visiblement du mal à digérer son score du 26 mai dernier. Pc

  4. Bravo au refus de SG, l’Europe prouve qu’elle est capable d’éthique bien que dessous il y ait bien des magouilles politiciennes, de tout ça les peuples européens s’en moquent, l’Europe en ne se réformant pas structurellement continue sa déliquescence poussant aux dangereuses aventures populistes et se montre toujours incapable de se défendre, de se protéger, de se battre au niveau mondial de façon unie au niveau diplomatique, économique et ne répond en rien aux aspirations sociales et écologiques de ses peuples qui la paient. L’UE n’est pas un marché mais une foire cacophonique où chaque pays ne défend et que fait passer que ses intérêts au-dessus de l’intérêt commun.

  5. Très bon article, qui reprend bien, à mon sens, les grands axes euro-politiques de l’affaire. Cependant je reste sur ma faim concernant le contenu des auditions, en particulier concernant la grande largeur du portefeuille auquel SG prétendait: dans ses réponses elle semblait insuffisamment préparée, abordant très peu le fond de la politique industrielle, avec une vision étroite du marché intérieur, et quasiment rien sur la transition climatique. Quand bien même elle aurait été moins arrogante (dire « je démissionnerai en cas de mise en examen », par exemple, aurait été un minimum), des nombreux eurodéputés exprimaient des doutes sur son aptitude hors du multilinguisme et de la macro-économie…

    1. C’est le sport. Disons d’une part qu’il est délicat d’être au point sur tous les aspects d’un portefeuille aussi grand, et d’autre part que vu la nullité de plusieurs autres commissaires qui ont passé la barre, les imprécisions ne pouvaient guère lui être reprochées. Timmermans lui même a été très vague sur le contenu de la révolution verte de l’Europe. Sur la politique industrielle, elle était dans la difficulté parce que les différents commissaires ont des doctrines très différentes et qu’elle va avoir à construire un consensus. J’imagine qu’elle a préféré ne pas additionner les sujets. J’ai cru comprendre que sa description de la manière dont elle escomptait travailler avec les autres commissaires a éte appréciée.

      1. « il est délicat d’être au point sur tous les aspects d’un portefeuille aussi grand », je pense en effet que la construction du collège et la répartition des portefeuilles est un peu bancale. c’est un autre sujet, mais je ne sais pas comment son/sa successeur pourra franchir la barre, qui reste très haute…

  6. Excellent article, mais il faut aller encore plus loin dans l’analyse, car sans trop s’auto dénigrer ce qui est juste une posture chère aux français , quelques soit la compétence et encore plus si on est une femme (dont on attend toujours plus que d’un homme) il n’est plus possible à notre époque de jouer avec l’argent publique et recevoir de l’argent (de grosses sommes) comme une rente viagère. Les énarques et la haute administration française n’ont toujours compris que la récréation du statut est sifflée. Le » vous savez à qui vous parlez » n’a plus cours. Continuez à écrire juste et clair ne soyez pas conformiste!! Merci au prochain

  7. Pas facile d’être équitable sur ce dossier lorsqu’on défend et la démocratie parlementaire européenne et l’engagement européen d’E Macron et Sylvie Goulard qui tranchent si fort avec l’eurotiedeur des dirigeants français antérieurs . Arthur y est parvenu .
    Au moins engrangeons une victoire de l’état de droit au sein de lUE: ce n’est pas rien par les temps qui courent.
    Pour l’immédiat futur je souhaite a notre President de reprendre de la hauteur, de passer l’affront par pertes et profits et d’oublier les vengeances et les petitesses..Il en aura l’occasion en proposant un bon , (une bonne Commissaire ), engagé et compétent , capable de faire le moment venu des propositions législatives pertinentes et de faire équipe avec le College car c’est cela qui donne vie au Parlement. Le reste est poussière.

  8. Très bon article qui valide le rôle prépondérant du PE dans la gouvernance de l’Union européenne. Il manque à mon goût une référence au précédant de 1999. Le PE avait obtenu la démission de l’ensemble de la Commission alors qu’il aurait accepté la démission de la seule Commissaire française, Edith Cresson, ce qu’elle ne voulait pas faire car l’Elysée et Matignon la soutenait disait-elle! Depuis cette aventure, le PE est devenu mature et ne se laisse plus dominer par des capitales. Nous en avons aujourd’hui une nouvelle démonstration… Au début des années 2000, le PE a instauré une rigueur de gestion avec, notamment, le Règlement financier et les procédures « Bourlange », ce qui lui permet d’imposer une rigueur de comportement de la part des Commissaires. Pourvu que ça dure… car n’en doutons pas, la France a des talents intègres qui peuvent assumer le rôle de Commissaire.

  9. Ce débat sur cette nomination me refait penser à une initiative que j’aimerai que le France prenne pour une Europe plus forte: celle de mettre à la disposition de l’Europe son siège au Conseil de Sécurité avec un agrément négocié avec les européens que ce siège, devenu celui de l’Europe, soit exercé par la France au nom de l’Europe : ainsi la politique extérieure de l’Europe pourrait se matérialiser au Conseil de Sécurité face aux autres « grands » qui y sont.

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