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Georges Mink : La population polonaise vigilante et en action !

Que se passe-t-il en Pologne ? Georges Mink est actuellement Directeur de Recherche Emérite au CNRS, titulaire de la Chaire de Civilisation Européenne dédiée à la mémoire de Bronislaw Geremek au Collège d’Europe, campus de Natolin en Pologne. Il préside également l’International Council for Centrale and East European Studies (ICCEES), une importante association professionnelle regroupant les associations nationales de 18 pays spécialisées dans la recherche et l’enseignement sur la Russie, l’Europe centrale et orientale et l’Asie. A la demande de Jean-Pierre Bobichon, il nous décrit ici son analyse des mouvements en cours.

Dernièrement la population polonaise s’est fortement mobilisée pour que soit maintenu le droit à l’IVG et a gagné !!

Il ne faut pas aller plus vite que la musique ! La très grande mobilisation des jeunes (lycéens, étudiants, jeunes couples avec enfants, militants aguerris du mouvement Grèves des Femmes) a été une réaction au vote d’une loi sur l’avortement amendant celle de 1993 (qui était déjà très minimaliste). La dernière mouture devait interdire aux femmes d’avorter, même dans les cas de diagnostic conduisant à faire naître un enfant avec un handicap incurable ou mort-né. Pour l’instant la mobilisation a juste stoppé la publication officielle de cette nouvelle mouture de la loi tandis qu’un projet de compromis, jugé purement cosmétique par les manifestants, a été envoyé par le Président Andrzej Duda, à la Diète, pour un nouveau vote, afin de calmer la colère des jeunes.

Et ce n’est pas le seul mouvement social né d’une série des décisions prises par le leader du parti dominant de la coalition de droite au pouvoir, Jaroslaw Kaczynski. Les agriculteurs se sont opposés au projet dit le « paquet des 5 » lequel devait interdire d’élever des animaux à fourrure ainsi que l’abattage rituel des animaux de boucherie.

D’autres groupes professionnels se trouvent en opposition active contre le pouvoir en place, les juristes et notamment les juges, mobilisés contre le démontage des mécanismes de contrôle démocratique et pour l’indépendance de la justice, ou encore les métiers médicaux et para médicaux frustrés de l’état déplorable du système de santé à l’heure du Covid-19.

Justement, en toile de fond la gestion chaotique des effets du Covid – 19 avec des conséquences dramatiques pour les PME et les entreprises de service, a fait sortir dans la rue des entrepreneurs. Comme souvent dans les conjonctures critiques la convergence de ces mouvements, accompagné de l’effritement de l’autorité de J. Kaczynski (et même de son charisme aux yeux d’un certain nombre de ses propres supporteurs) crée une instabilité du régime conservateur et autoritaire instauré en Pologne depuis 2015.

La seule réponse pour l’instant à ces mouvements de remise en cause radicale du régime a été une répression aussi violente qu’inattendue. Pour l’instant, aucune perspective d’un compromis réel n’est offerte par le pouvoir, provoquant une dynamique inexorable de l’affrontement. Cette impasse du pouvoir du Parti Droit et Justice en tant que moteur central de la coalition accrédite l’hypothèse la plus dramatique d’un possible affrontement sanglant.

Dans ce contexte la Hongrie, et surtout la Pologne, auraient besoin de l’argent frais qui viendrait des décisions budgétaires de l’UE. Le blocage, dû au chantage de la Hongrie et de la Pologne sur le financement du plan européen d’aide aux Etats membres ne va-t-il pas à l’encontre des intérêts de ces deux Etats membres ?

Bien entendu, la coalition de ceux deux pays pour menacer de veto les dernières décisions budgétaires, pourtant indispensables à remettre sur les rails les économies européennes durement touchées par le Covid-19, est néfaste pour chacun d’entre eux. On comprend que la Hongrie redoute l’idée de conditionner l’octroi des fonds mutualisés européens au respect de l’Etat de droit. Orban sait que le système oligarchique qu’il a créé serait menacé tout autant par le constat de sa gouvernance anti-démocratique dans le domaine de la séparation des pouvoirs que par sa manière frauduleuse d’utiliser les fonds européens, dénoncée par ses opposants.

En Pologne l’attraction ou la nécessité de s’opposer à l’idée de conditionnalité par le pouvoir actuel tient autant à la crainte d’être privé de cet apport financier nécessaire en raison d’une gouvernance non respectueuse de l’Etat de Droit, qu’en raison d’une compétition politique à l’intérieur même de la majorité ou les différents leaders se placent déjà dans l’après Kaczynski en jouant de la surenchère souverainiste. C’est à qui sera plus audible par l’électorat polonais, en avançant l’idée que Bruxelles des technocrates non légitimes, c’est comme Moscou du temps du bloc communiste. Ce jeu peut conduire à l’impasse totale.

Comment sortir de cette impasse ?

Je pense que la Présidence allemande, notamment Angela Merkel, cherche une solution mécanique comme adoucir le principe de la conditionnalité de manière à ne pas faire perdre la face ni aux 25 pays d’accord avec ce principe qu’aux deux pays du blocage. Evidemment, c’est aussi le risque de faire perdre un peu plus encore à l’UE sa crédibilité axiologique.

Vous venez de rentrer de Varsovie où vous enseignez au Collège d’Europe, quelles sont vos impressions personnelles ?

Ce serait très long à décrire mais je dirai surtout qu’un tournant générationnel s’opère en Pologne. Jamais autant de jeunes n’étaient sensibilisés à la politique, leur individualisme proverbial qui se traduisait par l’absence des jeunes dans les mobilisations contre le démontage des institutions de droit et contre les atteintes à la démocratie tout court, a complètement disparu. La chance de retour à la démocratie est désormais pour beaucoup dans leurs mains car ils réagissent quasi épidémiquement à une attaque contre leur liberté de choix. Si l’opposition parlementaire saisit cette opportunité, notamment la génération de quarantenaires ou cinquantenaires, il y aura un retour de la Pologne dans le concert des nations pleinement démocratiques.

Jean-Pierre Bobichon

Jean-Pierre est membre fondateur de Sauvons l’Europe, et Conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors

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