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Entretien avec Guillaume Klossa : Réussir la PFUE, une affaire de sérénité

Nous publions un grand entretien avec Guillaume Klossa à la veille de la conférence de presse d’Emmanuel Macron sur la présidence française du Conseil de l’Union européenne

Conseiller de Jean-Pierre Jouyet pendant la présidence française de 2008, puis de Felipe Gonzalez et Nicole Notat dans le cadre du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen), Guillaume Klossa a piloté le premier rapport sur la souveraineté numérique de l’Union à la demande de Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne. En septembre dernier, il a rendu des recommandations pour la PFUE sur la stratégie européenne de cybersécurité comme pierre angulaire de la souveraineté numérique européenne à l’occasion du Forum international de la cybersécurité. Fondateur d’EuropaNova, récent Senior Vice-président chargé des dossiers européens de Hill+Knowlton, filiale de WPP, numéro un mondial de la Communication, c’est un des praticiens les plus aguerris des institutions et des enjeux européens. Il a également été directeur de l’Union européenne de Radiotélévision, ce qui lui donne une expérience unique de la diversité européenne. Guillaume est à l’initiative du débat eurovision des candidats à la présidence de Commission européenne de 2014. C’est aussi un penseur européen auteur d’essais et de chroniques européennes.

 

Arthur Colin : La France va présider l’Union européenne, cela veut-il dire comme Julien Denormandie l’a expliqué sur France Inter que Emmanuel Macron va être président de l’Europe ?

Guillaume Klossa : Pas exactement. Jusqu’à la mise en œuvre des institutions du traité de Lisbonne, la présidence semestrielle de l’Union comportait deux facettes, d’un côté la présidence du Conseil européen dont le titulaire était le chef de l’Etat ou du gouvernement du pays qui exerçait la présidence, de l’autre, celle du Conseil de l’Union européenne, qui comprend en fait des conseils ministériels thématiques rassemblant les 27 ministres concernés. En 2008, il y avait un président du Conseil européen « semestriel », en l’occurrence Nicolas Sarkozy et une présidence du Conseil de l’Union exercée par la France.

Depuis 2009, il y a un président permanent du Conseil européen élu pour deux ans et demi, c’est depuis 2019 le belge Charles Michel. A proprement parler Emmanuel Macron n’est donc pas président de l’Union, en revanche ses ministres vont présider les conseils des ministres thématiques de l’Union européenne. Toutefois, la tradition demeure que le chef de l’Etat ou du gouvernement du pays qui exerce la présidence du Conseil de l’UE fasse un discours inaugural et de clôture devant le Parlement européen. Emmanuel Macron devrait s’exprimer le 19 janvier.

 

Mais concrètement, que change en matière d’influence la mise en œuvre des institutions de Lisbonne pour le pays qui préside ?

Le rôle d’une PFUE est de faire avancer des dossiers européens suivant un agenda politique qui a été négocié entre le Conseil de l’UE, le Parlement européen et la Commission dans le cadre des priorités définies par le Conseil européen de juin 2019. C’est donc un rôle de médiation positive plus que de leadership. Ce que peut faire le pays qui préside l’Union, c’est créer les conditions de réussite pour accélérer des accords politiques ou techniques sur certains dossiers qui peuvent être extrêmement politiques et fondamentaux pour l’avenir de l’Union, comme le DMA ou le DSA, l’ensemble législatif visant à réguler les plateformes numériques systémiques et à renforcer les droits numériques des citoyens… D’autres dossiers clés liés à la lutte contre le réchauffement climatique, la santé, la défense sont notamment à l’ordre du jour.

La PFUE peut ainsi choisir de mettre des coups de projecteurs sur des sujets qui lui tiennent particulièrement à cœur. Elle peut aussi favoriser l’organisation de certains événements et leur donner une forte visibilité, ce qui permet d’ouvrir des débats.

En revanche, son rôle d’impulsion politique tant sur les politiques internes qu’externes de l’Union et sur la gestion des crises est limité. Ces responsabilités sont désormais partagées entre le président du Conseil européen et le Haut représentant, le « ministre des affaires étrangères de l’Union ».

 

La majorité des partis d’opposition reprochent au président de la République de ne pas avoir reporté la PFUE après la présidentielle comme le lui avait proposé Donald Tusk et s’inquiètent d’une instrumentalisation de la PFUE à des fins électorales ? Partagez-vous cette crainte ? Sentez-vous un certain malaise dans les institutions ?

Le président de la République a fait un choix politique de tenir la présidence française du Conseil de l’Union européenne en même temps que l’élection présidentielle, c’est un choix logique compte-tenu de sa stratégie électorale qui vise à fédérer les électeurs pro-européens de gauche, du centre et de droite au risque en effet de donner le sentiment d’instrumentaliser la PFUE au service de ses intérêts électoraux.

Il est certain qu’un contexte post-électoral est plus propice à la réussite d’une présidence du Conseil de l’Union européenne qui requiert à la fois de la sérénité mais aussi un engagement très important des ministres puisque ceux-ci doivent assumer, outre leurs responsabilités habituelles, la préparation et la gestion des conseils des ministres sectoriels de l’Union. C’est également un contexte qui aurait été plus favorable à l’appropriation des enjeux européens par nos concitoyens comme cela avait été le cas en 2008 dans un pays, qui plus est, où la méfiance à l’égard de l’Union européenne reste forte alors que dans la quasi-totalité des autres pays de l’Union le niveau d’attachement à l’Union est très élevé.

 

La conférence sur le futur de l’Europe voulue par Emmanuel Macron n’a pas pour l’heure obtenu une grande notoriété. Il se propose de la clore en mars prochain, est-ce un exercice suffisant pour déboucher sur autre chose que de la communication ?

J’ai beaucoup milité dès 2016 dans le cadre de l’appel du 9 mai pour une renaissance européenne, qui a donné naissance au mouvement Civico Europa, pour un exercice citoyen de réflexion sur l’avenir de l’Union européenne qui permette d’engager massivement la société civile et les citoyens. Un tel exercice requiert un contexte favorisant les rencontres et les débats, des ressources financières considérables et un « lâcher-prise » institutionnel qui permette une vraie créativité citoyenne. La troisième clé, c’est un engagement politique fort des institutions européennes et des Etats membres que les résultats de la conférence donneront effectivement lieu à des réformes institutionnelles ou à des lois européennes. Or ces différents facteurs de succès ne sont pas réunis, du moins jusqu’à présent.

Pour autant, la plupart des citoyens qui ont été tirés au sort pour participer à la conférence sur l’avenir de l’Europe ont répondu présent alors même que plus des neuf dixièmes n’avaient jamais eu une quelconque forme d’engagement européen. Les premières analyses sur la conférence montrent que ceux qui y participent en sont très heureux et le font avec sérieux, tout en étant conscients et parfois frustrés des défauts et insuffisances de la conférence sur l’avenir de l’Europe. A mon sens, la PFUE doit être l’occasion de prolonger la conférence et d’en améliorer les modalités afin notamment d’engager massivement les citoyens mais aussi d’en faire un véritable exercice d’invention du futur avec les citoyens. Les sujets qui sont aujourd’hui discutés dans la conférence sont ceux du temps présent et non ceux de 2040 ou 2050. Il faut pallier ce défaut.

 

En matière d’Europe sociale, sujet au coeur de l’engagement de Sauvons l’Europe, qu’est-ce qui est faisable dans cette période ?

Avant la crise du Covid, de très nombreux projets de systèmes européens de réassurance du chômage ont été imaginés. Trop complexes, ne disposant pas du consensus politique suffisant, limités à la zone euro, aucun n’a vu le jour. A l’occasion du premier grand confinement en 2020, a été créé à l’initiative du commissaire européen Nicolas Schmit le programme SURE d’assistance des Etats membres au financement du chômage partiel. Ce programme, qui s’inspire d’une bonne pratique allemande, mobilise près de 100 milliards ce qui en fait un schéma bien plus ambitieux que tous les projets d’assurance chômage européens imaginés. Il faut l’inscrire dans la durée.

Quant au salaire minimum européen, c’est un serpent de mer porté de longue date par les PFUE, l’arrivée d’Olaf Scholz à la chancellerie peut certainement accélérer un accord.

 

Y aurait-il des sujets touchant les citoyens qui vous tiennent particulièrement à coeur que que vous souhaiteriez voir avancer durant la PFUE ? En 2008, vous aviez évoqué avec nous la démocratisation d’Erasmus.

En 2008, nous avions obtenu un accord politique pour démocratiser Erasmus et fixer l’objectif qu’en 2020, au moins la moitié d’une génération ait fait une mobilité européenne. Faute de volonté politique, cet objectif n’a pas été atteint. J’aurais souhaité que la PFUE en fasse une priorité.

J’aimerais également que l’on profite de la PFUE pour revoir les modalités de la Conférence sur le futur de l’Europe afin d’engager massivement les citoyens européens et de préfigurer un véritable espace de débat public européen multilingue. Les derniers progrès des technologies numériques et de la traduction automatique permettent de l’envisager concrètement.

Nous avons démontré que cela était pratiquement possible. Ainsi, en 2019, dans le cadre de Civico Europa, nous avons mis en place en amont des élections européennes, WeEuropeans.eu, une consultation citoyenne transnationale massive qui a touché près de 38 millions d’européens dans 27 pays et en 25 langues. Elle a eu un vrai impact sur la fixation des priorités de l’Union puisque les quatre principaux partis politiques européens se sont engagés à intégrer dans leurs programmes les priorités issues de cette consultation et ils l’ont fait.

 

Quel a été l’impact de votre rapport pour la Commission Européenne «  Towards European Media Sovereignty » ? Devant le Sénat, il y a quelques semaines, vous avez, en tant qu’ancien directeur de l’Union européenne de Radiotélévision, notamment appelé les médias de service public à renforcer la dimension européenne aussi bien en matière d’information que de fiction. A vos yeux, les services publics français en font-ils assez ?

Mon analyse, c’est qu’une information pluraliste de qualité conditionne à la fois le bon fonctionnement de nos démocraties, mais aussi celui de notre économie sociale de marché. Ce pluralisme est menacé par les excès des GAFA, l’affaiblissement de la culture démocratique et de l’esprit critique – pas seulement chez les citoyens mais aussi chez les dirigeants – et des attaques cyber de puissances et d’organisations étrangères. Il est clé que les Etats membres et les institutions déploient une stratégie systémique pour soutien des médias pluralistes indépendants et un journalisme de qualité économiquement viable. Dans la foulée de mon rapport, Thierry Breton a lancé dans cette perspective un News Forum européen. La Commission a aussi proposé un ensemble de mesures visant à réguler les GAFA et renforcer les droits numériques des citoyens (DMA et DSA) qui s’inscrivent dans la continuité de mon rapport.

Quant aux médias de service public français, j’y suis très attaché. Ils ont un rôle majeur dans la pédagogie européenne via une information complète et de qualité et un débat informé mais aussi de circulation de la création, en particulier des séries européennes. Parions que la PFUE va contribuer à accentuer la dimension européenne dans leur programmation et information.

 

Dernière question, en tant que conseiller spécial de Jean-Pierre Jouyet, vous aviez très fortement travaillé à la mobilisation des sociétés civiles françaises et européennes, où en sommes-nous en 2021 ?

Ce que je peux vous dire, c’est que nous avions en effet travaillé un an en amont de la PFUE avec l’ensemble des acteurs de la société civile, les collectivités locales, et des médias locaux, nationaux et européens pour créer un vrai débat citoyen décentralisé sur l’avenir de l’Europe, « Paroles d’Européens ». Nous avions également demandé à la société civile, aux think tanks, au comité économique et sociale… de nourrir de contributions les différents conseils des ministres de l’UE. Ces deux dimensions ont été des facteurs clés de réappropriation de l’Union européenne par nos concitoyens à l’époque.

 

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5 Commentaires

  1. Blablabla, 38M européens consultés sur 477M, le « tirage au sort » (modalités?) la nouvelle mode aussi fiable et démocratique que les sondages, bien loin des problèmes des citoyens français tout ça, nul doute que Macron saura en faire du buzz, du beurre, pour sa campagne

  2. Merci pour cet entretien, bien construit de mon point de vue, utile notamment pour rappeler les limites d’une Présidence semestrielle.
    Deux remarques. Je ne comprends pas l’affirmation selon laquelle « Le président de la République a fait un choix politique de tenir la présidence française du Conseil de l’Union européenne en même temps que l’élection présidentielle » car ce n’est bien sûr par le Président de la République qui a défini l’ordre des Présidences (du Conseil de l’UE).
    Je pense par ailleurs qu’il nous faut parler de conférence sur l’avenir de l’Europe (c’est plus clair que son « futur » – traduction approximative de « future ») qui, à ma connaissance, ne finira pas sous Présidence française mais au premier semestre 2023 (Présidence espagnole)

  3. Bonsoir.

    A la lecture de cet article, je ne peux m’empêcher de penser concernant la gouvernance européenne « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué » ?

    Il est souhaitable qu’il y ait une refonte des institutions européennes pour plus d’efficacité et surtout de clarté, entre cette présidence tournante à durée limitée et celle exercée par Charles MICHEL, entre la présidente de la commission européenne Madame Ursula VON DER LEYEN, entre toutes les commissions, j’ai le vertige.

    L’espoir d’une évolution viendra peut-être de la conférence sur l’avenir de l’Europe ?

    1. Et aussi DMA et DSA! Une chose est sûre, l’EUROPE c’est gros ‘machin’ qui s’ajoute à d’autres. Les équilibres sont vraiment laborieux et instables.nLes médias ne nous aident pas.

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