Droits des LGBTI+ en Europe : polarisation et politisation

Comme tous les ans, l’ILGA-Europe, fédération des associations lesbiennes, gaies, bi, trans, intersexes et au-delà (LGBTI+) dans la région Europe — c’est-à-dire au-delà de l’UE et jusqu’aux pays du Caucase — a rendu public fin février dernier son rapport annuel faisant état des principaux faits marquants, des progrès et inquiétudes en matière de droits des personnes LGBTI+ sur l’année 2023.

Etabli en fonction des retours des associations membres dans les différents pays ainsi que de contributions des organisations internationales pertinentes (UE, Conseil de l’Europe, Nations Unies, OSCE), ce rapport montre tout d’abord une montée en puissance constante de ces enjeux de droits humains dans les agendas politiques des Etats et des organisations internationales.

Meilleure prise en compte des victimes d’actes LGBTI-phobes dans la directive « Victimes » et dénonciation des lois anti-LGBTI+ en Hongrie devant la CJUE, Recommandation spécifique (n° 17) de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) du Conseil de l’Europe, décisions des Comités des droits de l’enfant ou du Comité contre la torture des Nations unies ainsi que l’inclusion de ces enjeux dans les examens périodiques universels : cette présence de plus en plus affirmée à l’international des enjeux de droits liés à l’orientation sexuelle, qui font désormais partie intégrante des actions de l’Union en lien avec la Stratégie LGBTIQ 2020-2025 de la Commission. A l’échelle nationale, nombreux sont les Etats à avoir élargi leur inclusion des personnes, couples et familles LGBTI+ par le biais du droit civil : l’Estonie est ainsi devenu le premier Etat balte à ouvrir le mariage aux couples de même sexe, tandis que l’Allemagne, l’Espagne, l’Irlande, le Liechtenstein, la Lituanie et le Luxembourg ont également facilité la reconnaissance des familles arc-en-ciel.

Des progrès et des reculs selon les pays

Mais ces progrès sont loin d’être uniformes et sont à mettre en parallèle avec des reculs nets, en Russie ou en Hongrie bien sûr mais aussi au Royaume-Uni s’agissant des droits des personnes trans et de leur accès à la santé. Par ailleurs, les crispations autour de la migration, qui se traduisent un peu partout par une restriction encore accrue des droits des personnes en migration, ont aussi des conséquences directes sur les personnes LGBTI+ en leur sein. Le projet d’envoyer vers le Rwanda les demandeurs d’asile du territoire britannique sont ainsi particulièrement grotesques pour ces personnes en particulier, compte tenu du niveau élevé de violence envers les personnes LGBTI+ dans ce pays. Plusieurs cas de refoulement par la Suède vers des pays d’origine criminalisant les personnes LGBTI+ (notamment par la peine de mort) ont été signalés.

Enfin, les crimes et délits de haine — par la parole ou la violence — sont partout en recrudescence : + 185% de discours de haine en ligne recensés au Portugal entre 2019 et 2022, +130% en Espagne sur la même période. Dans 48 des 54 pays étudiés, c’est particulièrement imputable à la hausse particulièrement notable des actes et discours de haine envers les personnes trans. Cette haine du quotidien est mise en relation par le rapport annuel avec la progression des propos anti-LGBTI+ et anti-trans en particulier dans la presse et le discours des responsables politiques, qui reprennent à leur compte les éléments de langage de la panique morale étatsunienne sur la protection des enfants et font des personnes trans la représentation par excellence de la décadence (occidentale/droits-de-l’hommiste) dans le discours de nombreux populistes.

Des campagnes et propos publics anti-LGBTI+ de la part de politiciens ont ainsi été signalés en Allemagne, en Autriche, au Bélarus, en Bulgarie, en Croatie, à Chypre, en Espagne, en Grèce, en Hongrie, en Italie, au Kosovo, en Lettonie, en Moldavie, au Monténégro, en Norvège, en République Tchèque, en Roumanie, au Royaume-Uni, en Serbie, en Slovaquie, en Suède et en Turquie. Ils ont été particulièrement appuyés et focalisés sur les personnes trans lors de débats parlementaires au Danemark, en Finlande, aux Pays-Bas et au Portugal, autour d’événements LGBTI+ en Islande et au Luxembourg et dans les campagnes électorales en Géorgie, Moldavie et Slovaquie.

Dénoncer toutes les attaques sur les droits et la dignité des personnes

Cet état des lieux traduit une réalité qui doit préoccuper tous ceux, toutes celles qui ont à cœur l’égalité des droits et l’inclusion des personnes LGBTI+. D’abord, parce que nous savons désormais que les reculs sont possibles même dans des pays où l’égalité des droits avait beaucoup progressé et semblait acquise sur le principe, comme au Royaume-Uni. Ensuite parce qu’alors même que ces questions nous semblent collectivement de plus en plus faire partie des droits fondamentaux des personnes, notamment à la vie privée et familiale comme le montrent les jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme aussi bien que de la Cour de justice de l’Union européenne, ces mêmes questions sont de plus en plus instrumentalisées par les partis, populistes et au-delà, qui cherchent des repoussoirs ou des boucs-émissaires au sein de la société.

En attaquant les personnes trans en particulier, dont les réalités sont moins bien connues du grand public, les groupes hostiles aux droits humains pensent s’attaquer à un maillon faible, particulièrement lorsqu’ils opposent dans leurs discours l’existence et les droits des personnes trans à la protection des enfants ou des femmes, ou à la respectabilité des personnes lesbiennes, gaies ou bi. Ce playbook a été dévastateur au Royaume-Uni : il nous appartient de nous armer face à lui, de dénoncer ces attaques sur les droits et la dignité des personnes, pour consolider une Europe des droits humains qui est inséparable du projet européen.

Flora Bolter
Flora Bolter
Codirectrice de l'Observatoire LGBTI+ à la Fondation Jean-Jaurès.

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7 Commentaires

  1. il n’est que reconnaitre le caractère d’héritage naturel des orientations LGBT, il ne sert à rien de les condamner comme déviances.

    • Autrement dit, mettons la question sous le tapis, comme bien d’autres d’ailleurs qui divisent l’Union, notamment les questions environnementales, sociales et démocratiques. L’important, c’est la sauvegarde de l’Europe, ses entreprises et son marché…

      • Il me semble que ce n’est pas tout à fait le sens du commentaire de Jean-Guy Giraud. Au demeurant, rien n’empêche de considérer que certains Etats membres peuvent, comme en d’autres domaines, faire œuvre de pionniers – en attendant que, progressivement, d’autres les rejoignent au gré de leurs évolutions politiques.

        Quant à ce que vous stigmatisez de manière plus générale en matière environnementale, sociale et démocratique, un suivi un peu plus attentif de l’actualité de l’UE montrerait que vos informations sont quelque peu fragmentaires. Encore une fois, tout en restant personnellement vigilant à l’égard de fausses routes au niveau d’une UE dont les Etats membres tiennent activement le gouvernail , je ne puis que vous encourager à faire l’effort de vous documenter auprès de sources sérieuses, notamment sur le site « Europa ». Cela éviterait de noyer le bébé dans l’eau du bain avant-même de balancer l’ensemble dans les orties.

        • Gérard Vernier, j’ai suivi vos bons conseils, j’ai consulté le portail numérique de l’U.E., dénommée Europa. Qu’y ai-je lu ? Les 6 priorités de la Commission définies à l’aube de la mandature qui s’achève. Eh bien, c’est édifiant ! Aucune n’a été réalisée, que ce soit en termes d’environnement, de réduction des inégalités sociales, de respect de l’état de droit, de contrôle des Gafam. En revanche, je constate des accords honteux en terme d’asile et immigration, des traités de libre échange (Ceta, Mercosur et Compagnie ) que l’on tente d’imposer à l’usure, de nouvelles règles d’austérité qui impacteront, une fois de plus, les plus précarisés. Et, une présidente qui va mener campagne pour sa réélection avec une ligne politique encore plus droitière. Je force le trait ? Peut-être. Je manque de nuance ? Sans doute. Cependant, vous ne m’empêcherai pas de penser que le bilan est franchement négatif. Je suis anti-européen ? Certainement pas, je suis pour l’union des peuples, l’ouverture des frontières et l’accueil des êtres humains d’où qu’ils viennent, je suis pour une politique fiscale et sociale commune, pour une coopération économique enrichissant le plus grand nombre et pour un marché régulé par les impératifs de la transition écologique. Je suis contre une Europe du marché capitaliste faite par lui et pour lui ! En bref et sans nuance !

  2. Les droits LGBT: l’ultime alibi pour nous faire croire que nous sommes en démocratie. C mieux que rien vous me direz … Derrière cet écran de fumée on passe des lois dignes des pires régimes totalitaires comme la loi programmation militaire de cet été dernier, passée comme une lettre à la poste .. Désormais le président de la république à le plein droit à lui seul de déclarer que la nation est  » menacée » ( sans trop préciser la nature de la menace ) et l’état peut ensuite procéder de façon coercitive avec forces menaces d’amendes et de prison à des réquisitions de biens et de services tous azimut. Tout ce qu’il faut pour pouvoir nous entrainer dans une guerre contre notre gré sans le moindre recours à la démocratie. Mais rassurons nous, les forces progressives à l’œuvre permettront bientôt le recours à la GPA pour les couples LGBT. Nous voilà rassurés. Tout va bien. On s’occupe des choses prioritaires et essentielles.

  3. Bonjour.

    Quand on accepte en son sein des états qui bafouent les valeurs de l’Union européenne, quand ces mêmes états pratiquent le chantage et obtiennent gain de cause, alors il ne faut pas s’étonner de constater des reculs de certaines de ces valeurs.

    Le désarroi du citoyen est à son comble dans de nombreux domaines (agricole, santé, logement, etc…), à cause d’un défaut d’anticipation et de bon sens, d’explications et de raisonnement donnés par nos gouvernants en nous prenant pour des imbéciles et avec la complicité des médias, ils font le lit des extrêmes.

    Eux vont avancer dans un premier masqués, ils feront ensuite tomber leurs masques, nous assisterons alors à des attaques en règle sur le droit et la dignité des personnes.

    Lors des élections à venir, nous pourrions constater une forte montée des partis extrémistes, j’espère me tromper ?

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