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Coup de balai en Bulgarie ?

Comme bien des résultats électoraux, le verdict des élections législatives bulgares possède plusieurs niveaux d’interprétation. A première vue, le pari pourrait sembler gagné pour l’inoxydable Boyko Borisov, Premier Ministre et surtout homme fort de la Bulgarie depuis plus d’une décennie. Malgré les mouvements de protestations quasi quotidiens contre la corruption du pouvoir en place et un contexte sanitaire fortement dégradé avec un pays se situant malheureusement dans le peloton de tête en ce qui concerne le nombre de décès dû au Covid par millions d’habitants, le parti du Premier Ministre sortant, le GERB, reste encore nettement le premier parti bulgare à l’issue de ces élections. Mais il s’agit en réalité d’une victoire en trompe l’œil, qui doit beaucoup à un paysage politique très éclaté d’une part et à l’effondrement de son principal rival du Parti Socialiste Bulgare d’autre part. C’est seulement à cette aune que les 7 points perdus par le GERB peuvent apparaitre comme un moindre mal en comparaison avec la déroute du BSP qui devrait perdre quasiment la moitié de ses sièges. Il n’en demeure pas moins qu’un certain nombre de facteurs rendent la situation de Borisov délicate voire inextricable.

Tout d’abord, le Premier Ministre a perdu ses alliés d’extrême droite dont les 18 sièges dans le Parlement sortant lui assuraient une majorité. Cette dernière recule dans son ensemble mais ce sont ses divisions qui auront été fatales à tous les partis qui formaient en 2017 la coalition des Patriotes Unis. Aucun d’entre eux n’aura été en mesure d’atteindre le seuil d’entrée au Parlement, même si le VRMO échoue d’assez peu. L’absence de l’extrême droite au Parlement constitue une excellente nouvelle pour la Bulgarie et l’Union Européenne mais une fort mauvaise pour Borisov qui devra trouver d’autres alliés pour bâtir une coalition majoritaire autour de lui. Autant le dire d’emblée, cela parait impossible car à l’exception éventuelle du DPS, petit parti clientéliste de la minorité turcophone réputé corrompu et, à ce titre, totalement exclu de l’arc de cercle formé par les partis qui ont fait de la lutte contre la corruption leur principal cheval de bataille, il semble très improbable qu’un autre parti présent au Parlement n’accepte de soutenir un nouveau gouvernement Borisov.

A commencer par la principale surprise du scrutin, le nouveau parti ITN dirigé par le chanteur engagé Slavi Trifonov qui réalise l’exploit de terminer en seconde position, juste devant le BSP. En obtenant plus de 17% des suffrages selon les résultats préliminaires, Trifonov est aujourd’hui incontournable. En réalité, son parti est assez inclassable puisque durant sa campagne à forte teneur populiste, celui-ci s’est bien gardé de prendre position sur les sujets plus clivants, se contentant de mettre en avant un programme de réformes constitutionnelles et de lutte contre la corruption. Il semble très pro européen ce qui est une bonne chose mais n’apparait pas, en Bulgarie, comme particulièrement exceptionnel dans une classe politique assez unanimement europhile à l’exception des partis d’extrême droite. Il sera donc intéressant de voir Slavi Trifonov se découvrir mais il a toujours répété être hostile à toute éventuelle alliance avec Borisov. C’est également le cas du petit parti de centre gauche « Debout ! Mafia dehors », dont le nom ne s’invente pas, et qui a également fait de la guerre contre la corruption l’aspect principal de son programme. Il est tout aussi improbable que l’alliance centriste « Bulgarie démocratique », composée de libéraux et d’écologistes, intègre une coalition avec le GERB.

Enfin, on voit assez mal le BSP sauver la mise de son grand rival en rejoignant une version inédite en Bulgarie de ce qui serait une grande coalition, quoique bien amoindrie puisqu’elle ne serait même pas majoritaire à elle seule. La défaite des Socialistes est en grande partie due au fait qu’eux aussi sont perçus, au même titre que le GERB et le DPS, comme étant intégrés au système politique corrompu auquel une majorité de Bulgares a voulu donner un coup de balai. Mais le BSP est également la victime collatérale de la pandémie : son électorat, plutôt rural et âgé, s’étant proportionnellement moins déplacé que la jeunesse urbaine qui, elle, vote assez peu pour le BSP. A l’instar de son voisin roumain, on peut imaginer que le BSP ne fera pas l’économie d’une refondation complète, si il veut retrouver un jour la position dominante qui fut la sienne au début du siècle.

Néanmoins, si une coalition autour de Borisov parait délicate à rassembler, une alternative semble tout aussi improbable. Elle ne pourrait se construire qu’autour de Trifonov et rassembler les partis « nouveaux » ou, à l’instar de Bulgarie démocratique, considérés comme des outsiders. Mais outre le fait que l’alliance ne serait pas si évidente compte tenu de vrais différences sociologiques entre les électorats (celui de Trifonov  vient majoritairement des classes populaires quand celui de la BD, davantage issu des classes moyennes, a tendance à rejeter le populisme du leader de l’ITN), une coalition tripartite ne serait pas majoritaire. Il faudrait alors envisager l’ajout des Socialistes ce qui, d’une part, éveillerait fortement les réticences des nouveaux partis et, d’autre part, n’est probablement pas désiré du coté du BSP qui, après un tel échec, souhaite probablement davantage se reconstruire dans l’opposition plutôt que de jouer les supplétifs d’un éventuel gouvernement ayant pour seul dénominateur commun de renverser Borisov.

A partir de là, le scénario le plus probable est soit un gouvernement technocratique soit l’organisation de nouvelles élections. La première solution aurait sans doute les faveurs du Président Radev, dont la détestation de Borisov est bien connue. Elle aurait l’avantage de permettre de gérer l’arrivée des Fonds de relance européen, essentielle pour le pays. Car de nouvelles élections, en plus de se dérouler dans un contexte pandémique, ajouteraient encore davantage d’incertitudes fort peu compatibles avec les enjeux importants du moment.

Sébastien Poupon

Sébastien est membre du conseil d'administration de Sauvons l'Europe où il est chargé de l'analyse politique.

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