Comme Hitler, je suis mal compris nous dit Vladimir Poutine

C’est un entretien assez exceptionnel que Vladimir Poutine a accordé vendredi 9 février à Tucker Carlson, ancien présentateur de Fox News et désormais éditorialiste depuis son garage. En plus de deux heures de temps, Poutine nous offre une réfutation des éléments de langage prorusses classiques, une réécriture de mille ans d’histoire européenne, une réhabilitation d’Hitler, du complotisme apocalyptique de bas étage et des offres de négociation sincère. Décryptons.

L’interview débute sur les chapeaux de roues, Carlson se faisant rabrouer dans les toutes premières secondes pour avoir demandé si la menace de l’OTAN était la cause de la guerre. Poutine répond catégoriquement qu’il n’a jamais dit cela, que la Russie n’a jamais été menacée par l’OTAN et qu’il espérait des questions sérieuses. Plus tard dans la conversation, ayant essayé de ramener le sujet il sera renvoyé au coin dans les mêmes termes. Poutine confirme longuement que l’OTAN n’a respecté aucun accord et a refusé toute coopération avec la Russie, et même l’entrée de la Russie dans l’alliance. Mais cela ne constituait pas une menace et n’est pas la cause de la guerre. Certains sachants qui depuis deux ans nous expliquent l’inverse vont devoir réviser leurs éléments de langage.

La guerre provient au contraire directement de l’accord de commerce avec l’Europe, qui allait se traduire par une fermeture par la Russie des liens commerciaux et industriels avec l’Ukraine et donc la ruine des entreprises de ce pays. Cet accord aurait été imposé en 2014 par un coup d’Etat américano-nazi malgré une proposition du Président Ianoukovytch de procéder à des élections. En réalité il a été destitué par le Parlement à une majorité de 70%, des élections ont effectivement été immédiatement organisées où l’extrême droite fait 5% des voix et l’Europe a gelé puis rendu à l’Ukraine 1,4 milliards d’euros que Ianoukovytch avait détournés, ce qui est beaucoup. L’Ukraine déclare alors la guerre à ses provinces de l’Est, et la Russie est obligée d’intervenir, parce que…

Hé bien parce qu’il faut bien protéger tous ces russes, puisque l’Ukraine n’existe pas. La première moitié de l’entretien, près d’une heure, est intégralement consacrée à divaguer sur l’histoire de l’Ukraine et de la Russie. Ces délires doivent cependant être prises au sérieux. Vladimir Poutine leur a consacré personnellement un essai dont la lecture est obligatoire dans les forces armées. Les différents dirigeants occidentaux, Macron en tête, se sont régulièrement étonnés que l’essentiel de leurs conversations avec Poutine dans les premières semaines de la guerre soient consacrées à ce sujet.

Selon Grand-père Vova, la Russie naît en 862 et intègre Kiev en 882. Elle est baptisée en 988 ce qui en fait un Etat centralisé. Dans l’instant, elle se morcelle entre héritiers ce qui conduit deux siècles plus tard les Mongols à prendre le contrôle de Kiev. C’est la Pologne qui prendra la suite des Mongols, et en 1654, Russie et Pologne, puis Autriche-Hongrie se partagent l’Ukraine selon chaque côté du Dniepr. Après quoi en 1918 Lénine et Staline créeront de toutes pièce une république Ukrainienne, et Poutine ne comprend pas bien pourquoi.

Cette histoire est lunaire. En France, elle reviendrait à considérer que l’Italie du Nord est française depuis Charlemagne (fils de Pépin le Bref, donc Français), ce qu’ont réaffirmé François Premier puis Napoléon et que l’Italie est une construction artificielle qui n’a jamais existé avant la fin du XIXème siècle. Ou selon les termes d’Eric Zemmour en 2021 : « l’Italie du Nord aurait dû être française. Il n’y a pas de différence entre Milan et Nice. Tout ça, c’est le même peuple, la même ville, la même architecture, le même état d’esprit. » Sans remonter jusqu’à Mathusalem, c’est en fait en 1764 que la Russie intègre réellement la rive droite du Dniepr. Loin d’être l’apanage de l’Ukraine de l’Ouest, le mouvement national ukrainien à partir de 1848 est durement réprimé par la Russie et sera un point d’appui de la Révolution de 1917 ce qui explique la politique initiale de Lénine et Staline.

C’est ici que, sortie de nulle part, arrive la réhabilitation d’Adolf Hitler. Alors que rien dans la conversation ne menait à lui, Poutine explique qu’Hitler souhaitait seulement réunifier les terres allemandes et qu’en refusant de les céder pacifiquement comme il la suppliait, la Pologne l’a obligé à l’attaquer et porte la responsabilité de la seconde guerre mondiale. Il s’agit évidemment d’un parallèle justifiant l’agression russe contre l’Ukraine pour récupérer ce qui sont des territoires russes, mais il est particulièrement osé pour des oreilles occidentales. C’est d’ailleurs le seul moment de l’interview où Tucker Carlson essaye – sans succès – de couper Poutine et de passer à un autre sujet, s’interrogeant à voix haute si c’est bien pertinent. Mais la proximité avec Hitler fait désormais partie des narratifs du régime. Le pacte Molotov-Ribbentrop est revivifié dans les discours pour faire pièce au monde anglo-saxon et la seule faute d’Hitler est de l’avoir violé en cherchant à conquérir la Russie. On ne compte plus les œuvres de propagandes uchroniques qui, ces dernières années, montrent les soldats russes et nazis écraser ensemble l’Angleterre et établir une paix durable en Europe chacun sur sa moitié.

En fait, c’est bien le principe des nationalités qui prévaut désormais dans la pensée officielle russe. Poutine estime ainsi quelques instants plus tard qu’il serait légitime que la Hongrie souhaite retrouver ses territoires perdus au profit de l’Ukraine en 1945. Et c’est la clé qui permet de comprendre certaines absurdités du discours : quand contre toute évidence les dirigeants russes déclarent se défendre contre l’agression ukrainienne, c’est parce que la Crimée et l’Est du pays sont des terres russes, qui étaient confiées à l’Ukraine et que cette dernière a attaquées en 2014. Poutine explicite ces points dans la suite de l’entretien.

Vient enfin le parallèle à la Pologne : la guerre aurait pu s’arrêter dès les premières semaines de 2022, le gouvernement Ukrainien ayant signé un accord de paix à Istanbul. Mais dès le retrait des troupes russes de Kiev en application de l’accord – Poutine répète qu’il s’agissait bien d’un retrait volontaire – Zelensky a fait volte-face sous la pression belliqueuse du Royaume-Uni et des USA. C’est pour cette raison que la guerre continue.

D’où vient cette hostilité occidentale alors que la Russie est une puissance pacifique qui ne désire que la tranquillité ? La Russie qui est orthodoxe a une âme, un cœur, tourné vers les humains. L’Occident au contraire, est rationnel (nihiliste dirait Emmanuel Todd), calculateur et recherche son intérêt. Mais lequel ? Poutine évoque alors sans y toucher, à deux reprises, le « milliard d’or ». Il s’agit d’une théorie du complot russe selon laquelle il existe un plan de l’Occident pour dominer le monde et attribuer à son milliard d’habitants l’ensemble des richesses de la planète. Une traduction complotiste en somme de l’image du tiers-monde. Dans les versions les plus poussées, ceci s’accompagne du massacre des populations non occidentales car la Terre ne pourra pas nourrir tout le monde. Le versant politique de ce mythe est le contrepouvoir des BRICS, qui selon Poutine sont aujourd’hui ensemble la première puissance mondiale.

On finit par un rameau de paix : allons, vous savez bien que la Russie ne cèdera pas sur ses intérêts vitaux donc finissons en avec cette guerre inutile. Amis américains, vous avez une dette immense et une frontière mexicaine à contrôler, votre véritable rival stratégique est la Chine, elle aussi pays pacifique par ailleurs et avec qui je m’entends très bien, tenez, je suis prêt à discuter de vous rendre votre espion journaliste si on discute sérieusement. Amis allemands, tout ce que vous voulez c’est du gaz pas cher, arrêtez de vous laisser embarquer dans des histoires qui ne sont pas les vôtres. Amis ukrainiens, au fond je vous aime bien même si vous êtes des nazis et vous n’êtes pas obligés de vous soumettre à tous ces fauteurs de guerre, vous savez bien que ces terres ne sont pas à vous, restons en là.

Une note personnelle cependant : il existe un troisième larron dans cet entretien, qui est Elon Musk. C’est lui qui permet à ce discours de propagande d’arriver sans filtre dans nos pays, en le promouvant sur son réseau X. Etonnamment, Poutine cite Musk de son propre mouvement, comme la première personne à avoir implanté une puce dans le cerveau d’un humain. Il loue son intelligence, et indique qu’il sera nécessaire de discuter avec lui et de le convaincre pour réguler l’IA car Musk fera de toutes manières comme bon lui semblera et que personne ne l’arrêtera. Cette incise est curieuse dans la conversation, et n’a sans doute rien à voir avec le fait que l’Ukraine accuse désormais son entreprise SpaceX de fournir des communications sécurisées à l’armée russe sur le front.

Arthur Colin
Arthur Colin
Président de Sauvons l'Europe

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12 Commentaires

  1. La puissance rhétorique et technologique du trio Musk-Poutine-Trump se donne à entendre en cherchant à multiplier ses convergences. Ce faisant, elle est en train de déstabiliser gravement l’historiographie occidentale déclinante, elle-même fragilisée par la tragique et étourdissante addiction de ses garants actuels à une récurrente com’ de bazar!

  2. « Cet accord aurait été imposé en 2014 par un coup d’Etat américano-nazi » : Ceci est tout a fait juste et ne mérite aucunement l’emploi du conditionnel. Facilement verifiable si on s ‘en donne la peine ( ex : « les crises Olivier Berruyer « ). Le gouvernement de de l’après Maiden ne compte pas moins sur 30 ministres d’une bonne dizaine ( dont le minsitre de l’éducation) qui viennent directement de Svoboda, parti ouvertement neo-nazi. C’est ce magnifique gouvernement ( et qu’on a osé appeler ici  » revolution de dignité ») , qui après avoir renversé un président légitimement élu à 63% des voix grâce à la force de frappe des milices neo nazies ukainiennes, va s’empresser de stigmatiser tout ce qui est russe en Ukraine, interdire tous les partis d’opposition, emprisonner les dirigeants des partis communistes, interdire la langue russe en Ukraine, s’attaquer à la religion orthodoxe, et imposer pas moins de 11 fetes nationales en l’honneur de notoires criminels de guerre nazis, Stephan Bandera en tête, provoquant ni plus ni moins qu’une véritable guerre civile dans un pays ou vivait en paix toute une mosaïque de population. N’oublions pas non plus Victoria Nuland désignant au téléphone les nouveaux membres du gouvernement. Le coup d’état Maiden a créé un états fasciste, raciste, terroriste, corrompu jusqu’à la moelle, devenue république bananière des américains et qui n’a eu de cesse, depuis 2014 par une propagande féroce commençant dès la petite école de répandre la haine des russes. Ajoutez a cela les innombrables crimes de guerre commis par le régime de Kiev sur les civils du Donbass depuis 2014 ( tel que bombarder les places du marché , les centres villes, les stations de bus, les hopitaux, les écoles, les centres culturels, les quartier résidentiels, larguer des centaines de mines pétales sur Donetsk , bombarder les ambulances, les convois de réfugiés, les hôtels de journalistes indépendants , et même les enterrements, et bien sûr pas un mot dans nos medias ) , et ajoutez enfin ce detail qu’on ne mentionne jamais à savoir que 200 000 soldats ukrainiens en janvier 2022 s’apprêtaient à déferler sur le Donbass pour en faire une mare de sang et vous pourrez comprendre peut être que les russes aient ressenti quelques bonnes raisons de rentrer dans le chou de ce regime de Kiev devenu un bien pénible et hostile voisin. Ils en ont peut être aussi un peu marre qu’on fasse tout pour encercler la Russie, afin de exploser , l’effondrer , la balkaniser, et enfin pouvoir faire main basse sur ses innombrables richesses, qui ne sont pas encore O misère, sous le contrôle de BlackRock, Monsanto, JP Morgan, Rothschild , le FMI la Banque Mondiale etc et toute cette bande de sangsues de l’oligarchie transnationales dont l’UE est l’instrument de promotion et de sacralisation. Puissent les peuples européens se réveiller un jour et jeter aux oubliettes de l’histoire toute cette racaille oligarchique malsaine et prédatrice.

    • Il est clair que si ça vient notamment de Berruyer, ça ne peut être que vrai, n’est-ce-pas ?…

      Dans votre liste, vous avez oublié Bill Gates, Georges Soros, Bilderberg et sûrement encore beaucoup d’autres.

      PS : ne le répétez pas, mais savez-vous que la Terre est plate et qu’on nous le cache ?

  3. Robump21 vient de nous dérouler de manière impeccable la rhétorique du Kremlin.

    – Maidan = coup d’état , oubliant au passage que ce qui a déclenché la révolte c’est le retournement de Yanukovich; qu’il y ait eu des influences extérieures, c’est probable , mais c’est faire insulte au peuple ukrainien de considérer qu’ il ne s’agissait pas d’une révolte populaire. D’où tenez vous que c’est Nuland qui désignait les ministres?

    – Maidan = Nazis , ah oui ! Svoboda . Eh bien voici quelques nouvelles de Svoboda : lors des legislatives de 2012 le parti ouvertement fasciste/banderiste Svoboda avait obtenu 10% des voix avec 30 sieges a la Rada, suite a l’election de 2014, ils obtiennent 4,7% et ne tiennent plus que 6 sieges , et en 2019 : 2,2% avec un seul siege. Ne dites pas que le peuple vote pour des nazis . Encore une fois quel mépris.
    Incidemment que dire du fondateur du groupe Wagner, Dmitri Utkin , un nazi notoire, parfaitement intégré dans le système militaire russe? Que dire des tous premiers dirigeants de la Republique Autoproclamée de Donetsk, Aleksandr Borodai et Igor Girkin?

    – passons sur le couplet a propos de Black Rock et Rothschild (manque Soros dans la liste des usual suspects)

    • Je rejoins entièrement votre commentaire… en ajoutant ceci: merci à Robump d’épargner à mes étudiants de fastueuses recherches pour illustrer ce qu’était la logorrhée stalinienne. Il me suffira de leur distribuer le commentaire signé Robump pour qu’ils saisissent les navrantes dérives du genre qui ont des adeptes encore aujourd’hui.

  4. Robump rhetorique : suite

    1- « 200 000 soldats ukrainiens en janvier 2022 s’apprêtaient à déferler sur le Donbass »

    d’ou vient cette information? ce que l’on sait c’est que l’armee ukrainienne comptait au total 196 000 soldats en Janvier 2022 dont 70000 d’active et 100 000 reservistes. Cela signifierait que la totalite de l’armee etait prete a fondre sur le Donbass, alors que les troupes Russes étaient déjà amassées a la frontière Ukrainienne en Biélorussie depuis Octobre 2021.

    2- concernant les bombardements de civils : notons que pour l’annee 2020 il y a eu 26 victimes civiles tuées dans la region, et 25 en 2021 (source : UNHR), y compris dans les zones controlees par le gouvernement Ukrainien ; on ne peut pas vraiment parler de massacres de civils, a comparere avec les 3350 victimes civiles (des deux cotes) durant toute la periode du conflit depuis 2014!

  5. Bonjour.

    On ne peut pas reprocher à un peuple d’espérer vivre dans une société plus démocratique telle que la notre, même si elle est imparfaite, ou on n’emprisonne pas les leaders de l’opposition pour de longues années.

    Nous pouvons nous reprocher de n’avoir pas mieux préparer notre soutien, de ne pas avoir mis en place rapidement une armée européenne montrant notre indépendance et notre détermination.

    Après, à t’on le droit de soutenir un pays agresseur avec un président comme dictateur et manipulateur, je ne le pense pas, notre société est loin d’être parfaite, mon choix est fait, je la préfère elle car je n’aime pas les goulags.

  6. « Comme Hitler je suis mal compris, nous dit Vladimir Poutine ».
    Plutôt surpris par ces propos, car VP n’arrête pas de stigmatiser les « fascistes urkrainiens », je me suis « farci » les 2h05 d’interview de VP par Tucker Carlson sur Youtube, l’intégrale… (je devrais avoir une médaille pour cela).
    Eh bien, Poutine n’a jamais dit cela.
    Il n’a jamais réhabilité Hitler, même si sa vision de l’histoire n’est pas tout à fait la nôtre… au contraire il joue à fond sur la « grande guerre patriotique » pour se rallier le peuple russe.
    Je ne suis pas pro-Poutine, mais je ne suis pas non plus de ces va-t-en-guerre qui veulent écraser la Russie à tout prix (demandez à Hitler et Napoléon ce qu’ils en pensent, ils ont de l’expérience en la matière).
    La liberté de pensée et la déontologie des journalistes en occident devrait nous empêcher de dire n’importe quoi.

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