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A quoi sert une souveraineté si elle est désarmée ?

Depuis peu nous remonte enfin la réalité peu glorieuse du front vaccinal européen. Ironie de notre démocratie européenne, il aura quand même fallu près d’un mois entre les premières alarmes au sein des cercles bruxellois et l’arrivée de Thierry Breton en prime time télévisuel pour porter la bonne parole aux citoyens européens de France sur l’affaire des vaccins. Au dernier pointage, seuls 14 % des Européens ont reçu au moins une dose de vaccin contre 39 % des Américains et 46 % des Britanniques. A l’heure de l’information immédiate, il faut quand même une incompréhension démocratique extraordinaire – que seul l’inachèvement chronique du projet européen peut engendrer – pour que la disparition de près de la moitié des vaccins disponibles en Europe durant ce premier trimestre mette un mois à faire débat et ne dépasse pas le stade d’auditions techniques au sein du Parlement européen… Rien en tout cas à la hauteur de la gifle décrochée par le New York Times dans son édito : « Vaccines: a very European disaster ».

Naturellement, d’aucuns pourraient se contenter du seul débat de savoir si les doses de vaccins exportés « à l’insu de notre plein gré » reflètent une éthique européenne particulière, ou plus prosaïquement une faute professionnelle de l’exécutif européen. A ce sujet, l’autrichien Sebastian Kurz est, sans surprise, le plus virulent « L’Union européenne a déjà exporté plus de 70 millions de doses de vaccins dans le monde, tandis qu’en Europe, nous combattons la troisième vague. » A ce jour, seuls 80 millions d’Européens ont été vaccinés, au moins une fois. D’où le constat cinglant du New York Times : « La débâcle de la vaccination en Europe finira presque certainement par causer des milliers de décès inutiles ». Et s’il fallait une preuve supplémentaire de la convergence de nos opinions publiques en Europe, tous les exécutifs européens font aujourd’hui face au même divorce avec leur opinion publique sur la gestion de la Pandémie, où l’on peine à trouver un exemple positif qui sorte du lot…

Faute de vaccins en quantité suffisante, toute communication politique patine et la charge du Chancelier autrichien pèse alors lourd dans la balance… In fine, il faudra bien expliquer aux citoyens européens la nature exacte de la légitimité de Madame Von der Leyen, vu qu’elle ne relève ni de la coutume démocratique du « SpitzenKandidat », ni manifestement de l’excellence opérationnelle, ni plus vraiment d’une réalité arithmétique au sein du Parlement européen…

Pourtant il est indispensable d’élargir encore le périmètre des leçons à tirer de ce sinistre premier trimestre 2021. Et d’interroger l’ADN de notre souveraineté européenne. Lorsque le principal chantre de la souveraineté européenne, le président Macron, déclare : « Je pense que ça doit être une leçon pour nous-mêmes. On a eu tort de manquer d’ambition, j’allais dire de folie… On est trop rationnels, peut-être », la formule doit interroger. D’autant que deux des pays qui nous devancent en matière de vaccination – à savoir le Royaume Uni et les Etats Unis – sont paradoxalement champions au triste concours du nombre de morts dû au Covid 19. Comme si la rationalité des confinements, d’une part, et la « folie » des vaccins, d’autre part, dessinaient les deux faces irréconciliables de la monnaie du pouvoir. Ainsi, au-delà des terribles lacunes institutionnelle et humaines de l’exécutif bruxellois, l’interrogation ultime à tirer de la séquence qui s’achève porte impérativement sur la capacité du projet européen à intégrer la part de folie indispensable à toute souveraineté politique…

A titre d’exemple, la formule « whatever it takes » de Mario Draghi, qui instaura définitivement la souveraineté de l’Euro et mit fin à la première guerre civile financière européenne de 2012, relevait-elle de la seule rationalité ? Plus que jamais, notre souveraineté collective doit s’armer dans la « folie rationnelle » des pères de l’Europe, si bien illustrée par la déclaration Schuman !

Henri Lastenouse

Henri Lastenouse est Secrétaire général de Sauvons l'Europe, et tant d'autres choses encore !

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9 Commentaires

  1. Je vous remercie de poser cette question remarquable de la souveraineté. Certains la détenaient par la Grâce de Dieu, puis par les révolutions ayant détrôné les premiers, puis de de manière limitée par le jeu d’élections et de séparatio des pouvoirs. Quant à l’Europe, par une attribution de compétences dans le cadre de traités conclus entre des Etats souverains (ayant accompli leur processus interne d’adhésion et de ratification par leur Parlement)
    Qui est encore le détenteur de souveraineté dans un montage européen? Le Brexit est une répétition des principes d’Aristote ou de Newton. Et alors que faire?

    Revenons à l’actualité. Quelle différence entre un passeport vaccinal de l’UE et le carnet international de vaccinations?.Bravo pour l’accueil de patients par les hôpitaux du pays voisin, mais pour inventer une Europe de la santé, est ce que les Etats membres sont prêts à sacrifier leurs priorités territoriales internes? Appliquer les règles existantes de la concurrence.

    Encore un domaine pour la Conférence sur l’avenir de l’Europe.

  2. Je ne sais pas, s’il est vraiment bien d’argumenter dans un esprit « Europe first » dans ce contexte. En regardant la statistique internationale de Covid 19 https://coronavirus.jhu.edu/map.html et en comparent les chiffres, l’Europe donne quand même un autre tableau, Je sais bien que la stataistique n’est pas vraiment la même partout, mais on vois moins de mort avec Covid 19 et aussi en globale une moindre circulation du virus.
    Fallait’il vacciner que lEurope? Je persuadé que la pandemie sera surmonté globalement ou pas. C’est pour cela je suis fière que l’Europe exporte aussi du vaccin!

    1. Oui, vous avez raison il ne suffit pas de vacciner seulement et d’abord l’Europe. On viendra à bout du virus à condition que ce soit partout, mais tout de même, l’Europe doit apprendre à être moins empatouillée dans ses méandres administratifs et plus souple dans ses prises de décision. Il va falloir réduire les gens qui ont un staff à Bruxelkes ou Strasbourg.
      Un jour, de passage dans cette dernière ville visitant le quartier du Parlement je fus sidérée par le ballet des grosses berlines (toutes allemandes sans exception), conduisant ces excellences députées vers 9h30 du matin, à une probable réunion courante.
      Cest pourquoi je peste que à 71 ans je n’ai pas encore eu droit au premier vaccin.

      1. (@ Danielle Foucaut )Dans l’ignorance de la période précise à laquelle vous vous référez quant à votre passage à Strasbourg, je tiens simplement à préciser que le Parlement européen a suspendu toutes ses réunions plénières dans cette ville depuis février 2020… soit plus d’un an. Quant aux réunions alternatives à Bruxelles, elles obéissent en ce moment à un régime de participation à distance qui est reconduit plus ou moins de mois en mois… conformément à des « mesures extraordinaires » autorisées par le règlement de cette assemblée afin de permettre à celle-ci d’assurer la continuité de ses activités.

        Quant aux véhicules utilisés pour le transport des « excellences », je vous fais entière confiance pour le ressenti de la situation que vous avez constatée à Strasbourg, une ville que je n’ai pas personnellement fréquentée depuis un certain temps déjà. En revanche, pour ce qui est de Bruxelles, où je réside à titre principal, j’avoue ne plus faire trop attention au »ballet » des grosses cylindrées de marques allemandes: il se trouve en effet qu’en raison d’un dispositif fiscal appliqué en Belgique les cadres du secteur privé bénéficiaient au moins jusqu’à présent d’un régime de faveur sur ce terrain. Il n’est donc pas évident – sauf attention très particulière portée aux plaques d’immatriculation, et encore… – de faire la part de ce qui relève de ces personnes et de ce qui pourrait toucher spécifiquement le personnel beaucoup moins nombreux des institutions. Pour ma part, je ne rencontre pas trop de problèmes d’ « affichage » avec ma petite « Renault Captur », très pratique pour un retraité qui n’a plus beaucoup d’enfants à charge.

        Enfin, pour ce qui est de l’universalité de la vaccination, je signale que, dans un entretien récemment accordé au « Parisien », Thierry Breton, le commissaire en charge du suivi de l’approvisionnement en vaccins, a souligné que l’Europe était aujourd’hui le continent qui regroupait le plus de vaccins approuvés par les autorités sanitaires. Estimant que la lutte contre la pandémie imposait d’avoir une approche globale, il a plaidé pour le maintien d’une politique ouverte qui se préoccupe de ses voisins en réservant 60 % de la production continentale aux Etats membres de l’UE et 40 % pour l’exportation. Tout le reste n’est que chamailleries entre Etats membres.

  3. Quand un fou parle de rationalité…Nous sommes tous victimes de notre propre folie consistant à croire que le profit par l’argent pourrait tous nous rendre gagnants ! Nous serons à terme avec ces décisions rationnelles ou…folles tous perdants car nous nous battons finalement contre le vivant, la vie et son cours pour vivre contre nos milieux naturels et contre les autres espèces. Nous menons donc un combat amoral et morbide qui n’a aucune espérance de réussite.
    Je sais je ne parle pas de vaccins, de crise ou de solutions de crise car le Covid n’est qu’un fragment de celle-là et il faut arrêter de raisonner de façon micro pour ne pas dire microscopiquement.

  4. Merci de vos commentaires depuis ce matin. Le débat sur la gestion des premières 70 millions de doses concerne des exportations au Royaume Uni, Canada, Japon, Mexique….

  5. Merveilleuse solidarité de cette UE de technocrates ultralibéraux: La répartition de 10 millions de doses de vaccin Pfizer a divisé l’Europe. Au lieu d’accepter de donner plus de doses à cinq pays européens en difficulté, trois pays, l’Autriche, la Slovénie et la Tchéquie ont exigé de recevoir l’intégralité du prorata sur ces 10 millions de vaccins!!!

  6. Certes. L’UE n’est pas au top. Aucune politique commune de la santé n’a été tentée depuis l’échec des années 1950 – mais les « européens » l’ont-ils souhaité? exigé?. Et faut-il donner les USA et le RU en exemple, quand ils ont joué « America first » et vacciné à tout va sans disposer des secondes doses? Et va-t-on regretter Juncker ou Barroso? Peut-être vaudrait-il mieux se demander pourquoi les poids lourds français de l’infectiologie et des vaccins, Sanofi, l’Institut Pasteur ont si lamentablement disparu du paysage.
    Edgar Leblanc

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