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A bientôt, M. Tsipras ?

Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Souvent utilisée de manière abusive tel un poncif éculé, cette formule colle pourtant cette fois assez bien à la situation grecque. A lire la quasi-totalité des commentateurs, l’affaire serait entendue et l’analyse évidente : Alexis Tsipras aurait subi une « déroute » du fait de sa « trahison »; les plus prompts à sortir les couteaux étant évidemment ceux qui l’avaient encensé lorsqu’il se trouvait dans l’opposition. De fait, la gauche radicale n’a jamais pardonné à Tsipras d’avoir sacrifié ses illusions à l’aune d’une réalité venant frapper le jeune chef du gouvernement dès son arrivée aux responsabilités : elle a donc réécrit l’histoire et imaginé un scénario alternatif qui n’était que pure fantaisie et dont les possibilités réelles n’ont jamais véritablement existé. La défaite de Tsipras vient pourtant les conforter dans ce fantasme, d’où la tentation pour eux de continuer à s’arranger avec la vérité des faits quitte à passer par des analyses bien approximatives.

Alors « déroute » ? Syriza a perdu 4 points, ce n’est certes pas un bon résultat. Mais si l’on considère les défaites parfois dévastatrices dont ont été victimes un certain nombre de partis de gauche au pouvoir ces dernières années, il n’y a rien de réellement honteux dans ce score de 31.5% dont beaucoup de forces progressistes en Europe se contenteraient bien volontiers en ces temps difficiles, surtout après un mandat accompli dans de telles circonstances. Ajoutons à cela le fait que la coalition sociale démocrate du KINAL, avec en leur sein notamment les socialistes du PASOK, a sensiblement amélioré son score, sans doute aux dépens de Syriza. Considérant que peu de choses séparaient les deux mouvements sur le strict plan programmatique, on peut regretter qu’il n’y ai pas eu de réelles discussions autour d’une liste unie : le score cumulé de Syriza et de Kinal est à peu de choses près celui de la liste gagnante – Nouvelle Démocratie – et, compte tenu de la prime de 50 sièges attribuée au mouvement arrivé en tête, une alliance large aurait été de nature à potentiellement changer l’issue de cette élection. La gauche n’était pas si loin d’une possible victoire, on est donc assez éloigné de « la déroute ».

Alors « trahison » ? Stricto sensu, personne ne peut nier le fait qu’Alexis Tsipras n’a pas appliqué le programme sur lequel il a été élu une première fois en janvier 2015. Plus que son action par la suite, sa véritable erreur aura été d’avoir tenu un discours de campagne démagogique, électoralement attrayant mais inapplicable et donc susceptible de générer rancœurs, déceptions et sentiments de trahison par la suite. A sa décharge, on peut néanmoins imaginer qu’il avait sous estimé l’ampleur du désastre de la situation budgétaire grecque de l’époque et, à contrario, surestimé sa capacité à négocier face à une droite conservatrice européenne décidée à le faire plier à tout prix. Devant l’inflexibilité des Schaüble et consorts, le Premier ministre grec n’avait en réalité pas de réelle alternative : soit la Grèce sortait de la zone euro et devait alors négocier directement avec ses créanciers, sans les garanties européennes ; soit elle faisait défaut comme l’Argentine en 2001 ; soit elle acceptait, bon gré mal gré, le plan de ses partenaires européens. Tout premier ministre responsable ne pouvait que choisir la moins mauvaise des solutions à savoir la troisième. Bien sur, la population a terriblement souffert des plans d’austérité qui se sont succédé mais personne ne peut nier le fait que le gouvernement Tsipras a tenté, autant que faire se peut, d’épargner les populations les plus pauvres. Même dans l’austérité et la rigueur, on retrouve des choix politiques marqués : la droite avait frappé tout le monde de manière indistincte ; Tsipras, quand à lui, a assumé de faire porter l’effort davantage sur les classes moyennes que sur les classes populaires. Au final, la situation économique s’est légèrement améliorée et la Grèce est sortie de sa mise sous tutelle même si elle est encore loin d’être tirée d’affaire et que les stigmates de la crise vont perdurer encore durant de nombreuses années.

Alors « défaite due à la trahison » ? C’est passer un peu vite sous silence le fait que Tsipras, quelques mois après son arrivée au pouvoir et alors qu’il avait déjà changé de politique, dissolvait l’Assemblée, provoquant ainsi de nouvelles élections. Et il les remportait à nouveau avec un score relativement stable par rapport à celui obtenu 8 mois plus tôt. On peut donc imaginer qu’en fait, les Grecs avaient fort bien compris les impératifs de la situation à l’époque. En réalité, l’analyse des résultats de cette année montre que le principal motif de la défaite est ailleurs : il s’agit du traité signé avec la Macédoine du Nord pour mettre fin à cette querelle ridicule du nom qui empoisonnait les relations avec ce pays voisin. Décision courageuse et digne d’un véritable homme d’état mais dont Alexis Tsipras n’aura pas été récompensé, avec notamment des pertes massives dans les régions frontalières.

La droite aura donc remporté cette élection malgré une campagne finalement assez démagogique puisque basée sur des baisses massives d’impôts dont on doute qu’elles pourront être mises en œuvre compte tenu de la situation budgétaire du pays.  Il n’y a rien à attendre de Kyriakos Mitsotakis, héritier d’une dynastie politique à l’ancienne et donc pleinement ancré dans un « establishment » conservateur responsable de plusieurs décennies de mauvaise gestion ayant conduit au désastre. La campagne aux tonalités nationalistes au sujet de l’accord avec la Macédoine du Nord n’est pas non plus très rassurante, même si elle aura au moins eu pour effet d’éjecter l’extrême droite de ce Parlement. Une fois les baisses d’impôts retoquées, l’austérité devrait se poursuivre, sans cette fois que le pouvoir ne se préoccupe d’une juste répartition des efforts. On peut donc craindre de nouvelles privatisations ainsi que des coupes dans le système de santé, privant les plus pauvres d’un accès aux soins que le gouvernement précédent avait malgré tout amélioré.

L’une des leçons de ce scrutin, c’est également le prolongement du bipartisme. Alexis Tsipras et Syriza semblent devoir encore durer. La gauche serait donc bien inspirée de bâtir un pôle social démocrate derrière le premier ministre sortant: on peut imaginer que Nouvelle Démocratie décevra très rapidement et que, une fois unie, la gauche pourrait avoir rapidement une nouvelle chance.

Sébastien Poupon

Sébastien Poupon est militant social-démocrate et animateur territorial de Sauvons l’Europe

 

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Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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11 Commentaires

  1. Votre analyse est juste : la victoire de Mitsotakis n’a rien d’un triomphe. Elle ne sortira pas la Grèce de ses difficultés financières car Tsipras avait besoin d’un nouveau mandat pour achever le rétablissement en cours. On peut espérer qu’elle éloignera momentanément le spectre de l’extrême-droite…
    Michel Collomb

    1. Je ne suis pas certain que la « social-démocratie » à l’européenne soit de nature à endiguer la montée des nationalismes et de l’extrême-droite : depuis 20 ou 30 ans, on observerait plutot le contraire en Europe me semble-t-il. Il y faudra (beaucoup) plus d’égalité sociale et de travail partagé.

  2. J’approuve le sens de vos commentaires. Espérons que la droite au pouvoir ne pourra pas revenir sur l’accord avec la Macédoine du nord.
    Maurice Guyader

  3. Excellente analyse, du début à la fin. Enfin quelqu’un rappelle que les Grecs avaient confirmé Tsipras au pouvoir en connaissant parfaitement ses plans.

    1. Résidant de plus en plus souvent en Grèce, ma perception est identique à la vôtre. Néanmoins, concernant Kinal, il était à mon sens encore trop tôt pour imaginer un rapprochement avec Syriza. L’ex PASOK doit d’abord achever sa mue pour faire oublier son rôle passé. C’est tout de même lui et la Nea demokratia qui ont entraîné la Grèce dans la catastrophe que l’on connaît. Et puis subsiste encore, même au niveau des partis du centre, le spectre de Syriza comme parti d’extrême gauche avec qui il ne saurait être question de s’associer. Du côté de Syriza, bien que la majorité de ses membres les plus à gauche aient quitté le parti dès 2015, le rapprochement vers un centre gauche de type social-démocrate est encore en cours. Seul les 4 années à venir nous permettrons de voir comment l’opposition de Syriza et de Kinal au pouvoir de Mitsotakis vont s’organiser. Mitsotakis pourrait être tenté d’attirer des personnalités de Kinal, pour neutraliser cette opposition. Rien n’est exclu. Une très grande leçon pour l’Europe de ce scrutin est le fait que malgré l’afflux de plus d’un million de migrants vers la Grèce, dont 850.000 pour la seule année 2015 selon l’OIM, l’extrême droite réalise ici son plus faible score depuis 2010. Une leçon à méditer.
      Gilbert GERMAIN

  4. Permettez moi de ne pas partager votre avis et de vous présenter ici certaines des conséquenses désastreuses de la gestion du pouvoir par Syriza. a) gestion irréelle des premiers 6 mois de son mandat, qui a conduit le pays au 3ème programme de sauvetage et à l’augmentation de la dette publique de 80 milliards d’euros d’après les analystes, b) coalition avec la droite nationaliste et fasciste de Kammenos, c) politique antieuropéenne surtout avant la prise du pouvoir et pendant les premiers 6 mois désastreux; avec recours à des adjectifs qualificatifs contre leurs opposants utilisés pendant la guerre civile des années 40 contre les collaborateurs nazi, d) recours à la violence politique contre les opposants politiques (Skouries, Keratea, ….), d) incitations des citoyens à ne pas obéir aux lois de l’Etat (mouvement  »je ne paye pas »), e) poliique mensongère ( programme dit de Salonique ), f) guerre contre l’entreprenariat et les investissements, g) manipulation de la justice à leurs fins, h) condamnation de l’excellence, i) gestion inefficace de la tragédie de Mati, j) tolérance aux casseurs et insecurité des citoyens, k) nouvelle divsion du peuple 60 ans après la guerre civile, etc etc…permettez moi donc cher Mr Poupon de modifier un peu le titre de votre article et lire  »Mr Tsipras? plus jamais…

    1. Vous exagérez beaucoup Monsieur avec l’utilisation d’un vocabulaire qui ne reflète pas la réalité. Les conséquences sont-elles aujourd’hui désastreuses? La gestion de la mandature Tsipras durant 4,5 années fut-elle irréelle? La coalition avec la droite nationaliste a-t-elle conduit à la division du peuple que vous mentionnez et en faisant référence, sans honte, à la tragique guerre civile entre royalistes et communistes à la sortie de la 2nde GM.. Et malgré cela le nouveau Premier ministre trouve une situation bien moins désastreuse que celle qu’a eu à gérer M. Tsipras : le chômage suit une courbe baissière régulière, un excédent budgétaire de 4,5%, une croissance à 2% et un peuple qui accepte l’alternance démocratique en rejetant massivement l’extrême droite fasciste. Comme le souligne la fin de l’article, c’est le retour d’un certain bipartisme et M.Tsipras y est pour beaucoup.

      1. En appliquant le 3ème programme de sauvetage, après avoir augmenté la dette du pays de 80 milliards d’ euros suite à la politique varoufakienne du premier semestre 2015, a conduit le pays en 2019 là où ce pays aurait été ramené 5 ans au paravant, si Tsipras n’avait pas fait descendre le peuple dans les rues….et ceci c’est une realité ….el le fait qu’il y a eu division du peuple en  » partisans (soit disant….) des programmes de sauvetage » et  »opposants de ces derniers »; est-ce que ceci ne constitue-t-il pas une division réelle du peuple, marquée d’ailleurs très explicitement au resultat du referendum ridicule de juillet 2015…. ?

    2. Cher Monsieur Tsilibaris, vous semblez omettre certains faits et notamment qu’il n’y aurait jamais eu de 3è mémorandum sans les deux premiers dont le PASOK et la Nea Demokratia sont seuls responsables. Ils ont tout de même réussi à mettre le pays en « faillite ». Doit-on les féliciter pour cela, sans compter les scandales qui ont coûté des milliards au pays durant leurs mandatures et non celle de Syriza ? Il semble que l’on oublie un peu rapidement la réalité des faits ces derniers temps.
      Par ailleurs, ce 3è mémorandum est largement dû à l’intransigeance de Schäuble et consorts de la Troïka, qui ne pouvaient en aucun cas accepter un gouvernement d’extrême gauche en Grèce au moment où Podemos risquait lui aussi d’accéder au pouvoir en Espagne. Il fallait donc un exemple fort, qui dissuade toute tentative d’opposition à la sacro-sainte austérité. Bref, il y aurait trop de choses à reprendre dans vos propos. Une seule, pour la fin : la tragédie de Mati, avec près de 100 morts, n’aurait jamais eu lieu si vos amis du Pasok et de la ND avaient fait leur travail en sanctionnant toute construction illégale (soit au minimum les 3/4 des habitations de Mati); en prévoyant les routes d’accès adéquates, ainsi que les bornes à incendie. Voilà le résultat de 30 ans d’impérities et d’incompétence Monsieur Tsilibaris. Mais, ne nous fâchons pas; avec la ND au pouvoir, le soleil se lève enfin à nouveau sur la Grèce.

      1. Cher Mr Germain, merci de votre reponse que je viens de decouvrir. Bien que vous semblez connaitre la réalité grecque, permettrez moi de croire que vous ne connaissez pas la réalité européenne communautaire…les memoranda, bien que non souhaitables par personne, croyez moi, étaient indispensables pour sortir de la crise… et là où le monde politique a réagi d’une façon unitaire, ceux-ci ont pu avoir des resulats et ont conduit à faire sortir les pays concernés de l’ impasse. Syriza a divisé le peuple et a fait croire que solution pourrait être trouvée ailleurs, Russie, Chine et autres Venezuela..Je suis d’accord avec ce qui a récedé Mati, mais moi j’ai parlé de sa mauvaise gestion par Syriza…les causes que vous mentionnez sont réelles, mais est-ce que vous croyez vraiment qu’il y aura jamais un gouvernement en Grèce qui pourra faire changer les Grecs en citoyens légaux, si eux mêmes ne changent pas leurs habitudes et leurs comportements profondément….? et un dernier, qui vous sera probablement difficile à croire…j’ai toujours été électeur de la gauche européenne, mais je n’ai jamais pu accepter que cette gauche syrizaenne et varoufakienne pourrait être si immorale et divisionnaire, en me traitant ainsi que tous mes compatriotes proeuropéens, en tant que  »dosilogos »,  »germanotsolias »;  »pemptofalaggitis » et  »tagmatasfalitis »…en vivant en Grèce, vous devez sans doute savoir les termes…

  5. Je ne crois pas que le Traité de Prespa qu’ a mis fin ait joué un rôle important à l’échec électorale de Syriza. Il a servi, il n’y a pas de doute, tout juste d’ argument à ceux qui étaient déjà résolus à voter contre Syriza. Il a aussi servi, dans une moindre mésure, à la recupération du vote de l’extrême droite par les conservateurs. A mon avis et, croyez moi, le partagent la plupart des analystes, l’échec électorale de Syriza est due au ras-le-bol de la classe moyènne, qui a assumé la majeure partie du poids des impôts. Serait-il possible pour Syriza éviter la taxation hors mésure de la classe moyènne? A mon avis oui, à condition d’avoir opté pour le défaut au lieu d’un plan de sauvetage tel qu’elles voulaient imposer -et l’ont imposé- les institutions européénnes. Mais, dans ce cas, cette même classe moyènne aurait sanctionné Syriza pour avoir poussé le pays au défaut.

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